Odessa au début du XX siècle
Souvenirs de la révolution de 1917 d’Alexandre Lvovitch Mitchenk
Entretien avec Alexandre Lvovitch Mitchenko. Souvenirs de la révolution de 1917, traduction de Nicolas Skorobohatko
Intervieweur :
Souvenirs de la révolution de 1917 d’Alexandre Lvovitch Mitchenko.
Alexandre Lvovitch, avant de passer à vos souvenirs, je vous demanderai de dire quelques mots de votre vie avant la révolution : où et quand vous êtes né, où vous avez étudié et où vous travailliez avant 1917.
Alexandre Lvovitch Mitchenko :
Je suis le représentant d’une famille qui illustre bien la nature particulière de l'ancien empire russe. Descendant d’un mourza tatar qui est passé au service d’Ivan III d’un côté, et d’un Gediminas de l’autre, je suis devenu, au fil des générations, un représentant typique de l’intelligentsia russe. J’ai absorbé, grâce au mélange des peuples, des races et des générations, non seulement tous les penchants, les besoins et les idéaux du monde social russe, mais aussi une capacité à percevoir peut-être mieux qu’un intellectuel européen la diversité et la nature du peuple russe et de l’élément national russe.
Je suis né à Kiev, puis nous avons déménagé à Odessa, où vivaient mes parents adoptifs.
Intervieweur :
Pardonnez-moi, en quelle année êtes-vous né ?
A. L. Mitchenko :
Le 11 juin 1888. En d’autres termes, j’ai soixante-dix-sept ans et demi.
J’ai grandi dans une famille où mon père avait des intérêts dans le textile, et nous vivions dans une ville cosmopolite. Cela s’est bien sûr reflété sur mon éducation et ma vision du monde, car j’avais l’habitude de voir à notre table des représentants parfois de sept ou huit nations. On parlait très souvent uniquement français chez nous, parce que c’était la seule langue suffisamment accessible à tous.
Cela s’est ensuite répercuté sur ma perception de tout ce qui se passait en Russie, dans le sens où Odessa a toujours été une ville particulièrement cosmopolite, qui vivait en grande partie de sa propre vie originale, laquelle enthousiasmait Kouprine et Bounine — que je connaissais déjà bien à l’époque — par son originalité. On l’appelait « Marseille russe », et c’était juste.
Dans cette attitude envers la Russie, l’Odessite — comme on les appelait, un homme assez léger, mélange de peuples très divers, installés à Odessa — gardait une certaine distance. La Russie, c’était la Russie, et Odessa, c’était Odessa. Cela a marqué notre attitude une fois pour toutes. Bien sûr, nous vivions les événements historiques, nous vivions des événements terribles, mais tout cela se réfractait à travers le prisme de cette attitude odessite particulière envers le monde entier et envers nous-mêmes. C’était une approche tout à fait spéciale.
Pourquoi est-ce que j’en parle ? Parce que, dans le cadre de ma famille, j’ai terminé le gymnase d’Odessa, puis je suis entré à l’université d’Odessa, appelée alors l’université de la Nouvelle-Russie. En raison de ma mauvaise santé, qui m’a ensuite empêché de faire mon service militaire, j’ai terminé la faculté de droit « brillamment » et je devais me préparer à devenir professeur de droit international. En outre, je suivais comme auditeur libre les cours de la faculté historico-philologique.
Ces grands intérêts ont été stimulés par le fait que le frère de mon père, le professeur Mitchenko, grand libéral, que le gouvernement congédia deux fois pour esprit libre, ami de Metchnikov, Erisman, Maksim Kovalevski et d’autres sommités de la science russe, avait éveillé en moi, alors que j’étais encore un garçon, un intérêt pour la science, pour les questions sociales, pour les problèmes d’ordre intellectuel.
À tel point que, déjà étudiant, j’étais membre de la Société des metteurs en scène, membre de la Société des amateurs de l’Antiquité sud-russe, et à notre université je faisais partie d’un tout petit groupe qui assistait régulièrement aux cours du professeur Chaplion, envoyé de la Sorbonne. Mon horizon était donc, relativement à mon âge et très tôt, beaucoup plus large que celui d’un gymnasien moyen, et plus encore que celui d’un étudiant moyen.
C’est pourquoi je veux dire que cela m’a permis, à travers ma famille, ce qui nous entourait et nos relations, d’observer la montée et, si vous voulez, la croissance du changement dans l’attitude des Russes aisés — et mon père adoptif était millionnaire — et de ces milieux en général à l’égard de la couronne, du pouvoir d’État et du régime.
Ainsi, lorsque la guerre russo-japonaise commença et que se produisit Tsushima, j’ai pu, à l’exemple de notre famille, sentir d’où venait la tempête qui allait emporter ensuite le trône et l’ancien régime. Quand nous avons appris cette honteuse destruction de l’escadre, vers laquelle on envoyait de vieux « sabots » inutilisables au lieu de vrais navires, parce qu’on détournait l’argent destiné à les construire, je me souviens que chez nous, lorsque la nouvelle est arrivée, tous se sont levés de table sans avoir dîné, mon père s’est enfermé en larmes dans son bureau, et l’atmosphère à la maison était celle d’un deuil.
Puis la guerre avec le Japon continua avec tous ses scandales terrestres. Nous étions constamment au courant, on nous racontait par exemple que le grand-duc Boris Vladimirovitch avait violé une sœur de charité. La seule chose que pût faire Kouropatkine fut de demander au souverain la permission de le renvoyer à Saint-Pétersbourg. Quand nous apprenions que le général Stackelberg, sur le front où l’on manquait de wagons sanitaires, transportait dans un wagon séparé ses vaches, parce qu’il aimait boire du lait frais chaque jour, je pouvais voir, au sein de ma famille, comment tout cela faisait monter l’indignation.
Au point que, plus tard, alors qu’il y eut encore d’autres faits supplémentaires, un beau jour, alors que nous faisions effectuer des travaux de peinture et que nous changions les meubles — nous habitions encore en ville pour l’hiver — j’ai soudain remarqué que, dans une pièce où pendaient les portraits de l’empereur et de l’impératrice, que tout bon sujet avait achetés au moment du couronnement, ils avaient été retirés.
Intervieweur :
En quelle année cela s’est-il passé à peu près ?
A. L. Mitchenko :
Je vais vous dire, c’était probablement en 1906.
De même, nous avons vécu les révélations lorsqu’on nous raconta que la Russie, qui tragiquement n’avait jamais été prête à aucune guerre, s’était engagée dans cette aventure de la guerre japonaise d’une manière honteuse et légère. Alors que toute la Russie répétait les paroles du général Kossitch, un homme très intelligent, parce que tous appelaient les Japonais des « macaques » en disant : « Regardez, nous allons les couvrir de nos casquettes », Kossitch déclara : « Eh bien, ce sera un drame, ce sera une guerre menée tant bien que mal contre des macaques, ce “tant bien que mal”, et ce sont nos hommes qui mourront là-bas, au bout du compte ».
Toutes ces choses mûrissaient et créaient une atmosphère lourde, chargée, d’autant plus que Kossitch ajoutait que le grand-duc Alexis Alexandrovitch détournait l’argent destiné à la construction des navires pour l’offrir à une ballerine.
Pour la Russie de cette époque, c’était déjà, si l’on veut, une révolution sur le plan moral. Le petit bourgeois se mit soudain à parler de choses auxquelles, cinq ans plus tôt, il n’aurait même pas songé.
Mais il y avait autre chose, je dois le dire tout de suite : il y avait autre chose. Certains, comme mon père, qui était un homme très russe — mon père adoptif, à qui je suis infiniment redevable et reconnaissant — restaient profondément convaincus de l’inébranlabilité, sinon du trône ou du régime, du moins de l’État russe comme édifice politico-social.
Ainsi, lorsque certains de ses connaissances, déjà effrayés par les troubles, par les saccages sauvages de domaines accompagnés de scènes de massacre du bétail, de destruction d’objets d’art — c’était terrible —, furent tellement pris de peur qu’ils commencèrent à transférer à l’avance leur argent à l’étranger, principalement en Suisse, dans la perspective d’une nouvelle révolution…
Intervieweur :
C’est de la révolution de 1905 que vous parlez ?
A. L. Mitchenko :
Oui.
Mon père refusa et disait : « Quelle qu’elle soit, la Russie tiendra toujours, et, en outre, c’est une honte de cacher son argent à l’étranger. » Et pendant la Première Guerre mondiale, quand on lui proposa deux fois de le faire, dans des conditions avantageuses, il refusa catégoriquement.
Maintenant, il y a encore une chose dont je dois parler, parce que parmi tous ceux que vous rencontrerez avant et après moi, personne ne vous le dira. Je suis le seul homme sur la surface du globe, en tout cas dans le monde libre, qui ait été témoin — et même le premier témoin — de l’apparition dans la rade d’Odessa du célèbre cuirassé mutiné « Potemkine».
Nous vivions alors dans une petite datcha au bord de la mer, j’avais un petit yacht, le temps n’était pas très bon, mais le vent était favorable, je suis sorti en mer et j’ai aperçu un cuirassé au loin. Comme tous ceux qui avaient grandi à Odessa, je connaissais tous les navires à leur silhouette et je savais que c’était le « Potemkine ». Mais nous n’avions aucune idée qu’il s’était mutiné.
J’ai vu aussi l’arrivée de l’escadre envoyée sous le commandement de l’amiral Mankovski pour le détruire ou le réduire à l’obéissance. Au lieu de cela, l’escadre se contenta de se promener et repartit.
Et ensuite, dernier point : je suis aujourd’hui le seul au monde qui puisse vous dire que le remarquable film d’Eisenstein, « Le Cuirassé Potemkine », qui fait le tour du monde, a été, en quelque sorte, tourné à rebrousse-poil même du régime soviétique, car sur ce fameux escalier on n’a jamais fusillé ni femmes ni enfants. Il s’y est passé tout autre chose. Et cela fut déjà, si vous voulez, un signe précurseur de ce que nous avons vu plus tard durant les années révolutionnaires.
Sous l’influence des appels du Potemkine, et parce que la police et les autorités étaient désorientées, notre immense population se souleva — une grande ville portuaire de voyous et de vagabonds — et ils pillèrent les entrepôts de la douane en bas, dans le port. Dans ces entrepôts se trouvaient pour des dizaines de millions de roubles de boissons alcoolisées : du whisky, du champagne, du cognac, et tout le reste. Ils se sont enivrés, l’un d’eux, sans doute par inadvertance, mit le feu à ces entrepôts, le port commença à brûler, et à quelques individus déchaînés vint l’idée de monter en ville pour piller les magasins, peut-être les gens, mais les magasins en tout cas.
Cette foule se rua donc le long de cet escalier. Par un hasard complet, je me trouvais à ce moment-là en ville avec mon précepteur. Mon précepteur était étudiant. C’était un grand curieux, amateur de tout genre de spectacles, et, bien que mon âge ne s’y prêtât peut-être pas, il se faufila avec moi jusqu’à la gare ; il avait de nombreuses relations et connaissances par sa famille.
Nous nous sommes retrouvés à l’écart, sur le boulevard, au moment où arrivèrent les troupes et où commencèrent les trois sommations réglementaires. Mais là, il prit peur pour moi, craignant que mon père ne soit mécontent, et nous nous sommes enfuis. Mais nous avons vu toute cette foule déchaînée, cette canaille effrayante, nous avons vu les entrepôts en flammes et entendu ces trois sommations d’un officier. Ce n’étaient pas des marins, c’était un jeune officier, qui leur parlait d’une voix tremblante, parce qu’il ne savait que faire.
Intervieweur :
Vous ne vous souvenez pas de la date exacte de cet événement ?
A. L. Mitchenko :
Vous savez, en ce qui concerne la chronologie, je ne suis pas très doué, pas plus qu’en mathématiques. Mais cela, vous pouvez facilement le reconstituer, parce que ces événements du Potemkine ont été évoqués tant de fois…
Intervieweur :
En somme, ce soulèvement dans la ville, dans le port, a suivi immédiatement l’affaire du Potemkine ? C’en était en quelque sorte l’écho ?
A. L. Mitchenko :
Oui, oui, oui. C’en était, si l’on veut, la conséquence particulière.
Ensuite, je dois dire encore une chose, très curieuse. Un ou deux jours plus tard — je confonds les jours, après tant d'années — je suis sorti en mer avec un ami venu me voir. Je me souviens très bien à présent que le ciel était tout noir de nuages d’orage, lugubre, la mer était elle aussi mauvaise, et nous ne sommes pas restés longtemps. Soudain, sur ce fond orageux, menaçant, nous avons vu le Potemkine s’éloigner : il partait pour la Roumanie. Nous l’avons suivi du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon. Son départ s’est donc déroulé aussi sous mes yeux.
Je dois dire que ce spectacle, tout cela, a eu un grand effet sur moi, comme sur beaucoup d’autres. Cela m’a touché simplement parce qu’il m’arrivait de recevoir chez nous un grand économiste, qui avait été un temps marxiste, Tugan-Baranovski, vous le connaissez. D’autres aussi venaient.
Et lorsque parut le célèbre recueil « Vekhi » (« Jalons »), où l’on disait que, sans autorités, en l’absence d’un État russe, ce qui risquait de se produire serait une catastrophe, nous avons eu, à la Société des amateurs de l’Antiquité sud-russe, une séance à laquelle assista l’académicien Ovsiannikov-Koulikovski, également très connu. C’est précisément de ce livre qu’il fut question, et les discussions portaient sur ce thème.
Je ne me souviens plus lequel des professeurs a dit alors : « Que voulez-vous, quand le gouverneur général de Sibérie, dans un rapport annuel des plus soumis à Sa Majesté, informe l’empereur Alexandre III qu’il y a malheureusement trop peu d’écoles paroissiales en Sibérie, et qu’Alexandre III écrit en marge : “Et c’est tant mieux.” Eh bien, c’est pour ce “et c’est tant mieux” que nous avons commencé à payer. » Et il ajouta : « Que se passera-t-il quand… » — c’était le titre d’un célèbre article publié à Saint-Pétersbourg — « …quand les autorités seront parties ? » Quand les autorités seront parties et que l’on n’aura inculqué au peuple ni habitudes, ni principes civiques, qu’adviendra-t-il alors ?
Et je dois dire que moi… Mon père ne comprenait pas très bien ces choses, il était davantage absorbé par ses affaires, et il n’avait tout simplement pas de goût particulier pour les problèmes politiques ou sociaux. Moi, j’avais cet intérêt très tôt.
J’appartenais justement à cette catégorie assez répandue et, si l’on compare avec ceux de mon âge, assez nombreuse de Russes cultivés, d’intellectuels, d’universitaires également, qui regardaient avec une grande inquiétude ce qui pouvait arriver si une nouvelle révolution éclatait cette fois-ci. Et nous craignions une nouvelle guerre. Nous avions été tellement bouleversés, d’abord par les révélations liées à la guerre japonaise. Nous connaissions toutes les horreurs de la guerre de Crimée, que mon grand-père avait défendue, puis de la guerre turque.
Je me souviens d’avoir donné une conférence justement sur ce thème, dans laquelle j’évoquais la honte de l’État russe pendant la guerre turque et les mémoires de Winterfeldt, aide de camp général allemand auprès d’Alexandre II. Il raconte qu’après le troisième assaut manqué de Plevna, avec des pertes effroyables pour les Russes, il avait vu Alexandre II assis sur une pierre au bord d’un chemin, pleurant amèrement de dépit et de honte devant tant de négligence.
Quand nous avons lu tout cela, et appris que, pendant la guerre japonaise, 70 % des généraux russes avaient reçu une éducation à domicile, et quand nous redoutions une guerre avec l’Allemagne, avec ses stratèges, notre inquiétude augmentait. Nous abordions l’époque révolutionnaire de 1917 et la guerre mondiale sans légèreté de cœur, et certainement pas en optimistes. Je n’étais pas une exception.
Il y avait autre chose encore. J’avais des amis de camps très divers. Mon cousin germain, fils du professeur Mitchenko, était proche de Lénine. C’était un homme d’un charme extraordinaire, très original, pas tout à fait équilibré, qui était un ardent bolchevique. Il mit ensuite fin à ses jours de façon soudaine pour des raisons romantiques : il était tombé amoureux d’une jeune femme qui croyait qu’il était moi, le fils du millionnaire. Lorsqu’elle apprit que ce n’était pas moi, elle le poussa à se suicider ; elle, en revanche, ne fit rien, ou fit seulement semblant, mais lui se suicida.
Grâce à lui, j’ai eu des liens avec certaines autres personnes, notamment du Parti socialiste-révolutionnaire.
Intervieweur :
Peut-être pourrions-nous maintenant passer à la période prérévolutionnaire. Pouvez-vous dire quelques mots des états d’esprit que vous observiez à l’université ? Y avait-il déjà des tendances révolutionnaires ?
A. L. Mitchenko :
Notre université, celle de la Nouvelle-Russie, ne peut pas dans ce domaine servir d’indicateur objectif et fiable. Vous voyez que je suis toujours très prudent dans mes jugements. Et voici pourquoi.
Par le « climat » de l’université, au moins 45 % des étudiants étaient originaires du Caucase. Cela se ressentait, car je n’ai pas vu un seul socialiste-révolutionnaire parmi les Géorgiens. Presque aucun. Pas davantage de bolcheviques. La plupart étaient mencheviques. Ou bien ils étaient de jeunes princes caucasiens, qui étudiaient mal, voulaient seulement obtenir leur diplôme, et se moquaient du reste : ils allaient à la taverne, jouaient au billard, et rien de plus. Ils étaient assez nombreux.
Deuxième point : dans notre ville vivaient beaucoup de Polonais, installés là depuis le soulèvement malheureux de 1862-1863 en Pologne. Ils ne voulaient pas rester dans le royaume de Pologne. Il y en avait plus même qu’à Kiev, où vivaient surtout des propriétaires fonciers de Podolie et de Volhynie. Ils considéraient qu’Odessa, à l’écart, ville cosmopolite, « ce n’était presque plus la Russie ». Ils étaient nombreux aussi à l’université.
Ces Polonais, en nombre important, voyaient dans une révolution possible et dans la guerre une seule chose : l’occasion de libérer la Pologne. Je le sais parce que plusieurs de mes amis proches étaient Polonais. Ils bavardaient sans cesse, et il m’est arrivé deux ou trois fois de commettre une trahison envers ma patrie, au sens où je cachais leurs documents lorsque la police perquisitionnait chez eux. Mais j’étais, avec Pouchkine et d’autres, partisan de séparer depuis longtemps la Pologne de la Russie et de lui rendre son indépendance, afin qu’elle soit un État souverain à la place de la Pologne autrichienne. Avec les Allemands, nous n’aurions pas pu faire grand-chose, c’est un autre sujet.
Que reste-t-il donc ? Les étudiants russes, minoritaires comme dans la ville, et les étudiants juifs. La population juive à Odessa comptait 250 000 personnes pour une ville de 600 000 habitants. Ajoutez à cela trente ou quarante mille Grecs, probablement dix ou quinze mille Italiens, sinon plus. Le pourcentage de Russes était faible. À l’université aussi.
Les étudiants de l’université, de par leurs orientations, étaient donc soit des « fils à papa », assez nombreux, soit un groupe important, peu sympathique, de carriéristes qui, dès le début des troubles étudiants, s’inscrivirent à ce qu’on appelait l’Union académique. Cela leur donnait droit à des subventions, des sandwichs. La plupart de nos professeurs étaient très à droite et les laissaient passer même s’ils n’avaient pas vraiment étudié. C’était un groupe très désagréable. Voilà pour un extrême.
À l’autre extrême, il y avait les Juifs membres du Bund ; vous savez ce qu’est le Bund, je n’ai pas besoin de l’expliquer. Puis les Juifs mencheviques. Dire qu’il y avait beaucoup de bolcheviques à cette époque serait exagéré : ils étaient relativement peu nombreux. Mais Vous savez qu’alors le travail ne se faisait pas tant au grand jour — je l’ai entendu de mes amis mencheviques — que dans la clandestinité, d’une tout autre façon. Les mencheviques intervenaient volontiers dans les assemblées étudiantes, aux meetings. Les bolcheviques, moins.
Je dirai franchement qu’à cette époque, aucun de nous n’imaginait… Nous redoutions plutôt les violences et les excès de la foule, des débordements de type Pugatchov, ce qui s’est effectivement produit. Mais nous ne nous rendions pas compte, nous ne songions pas le moins du monde au fait que pour Lénine tout serait construit sur l’idée de la terreur. Et cela ne nous arrêtait pas, ni nous, jeunes étudiants, ni les autres.
Je dois maintenant dire autre chose. Peut-être cela ne concerne-t-il que notre université. Les Polonais ne participaient pas à tout cela, les Géorgiens restaient toujours à part, et quand ils prenaient la parole, c’était généralement pour parler de l’indépendance du Caucase : le reste ne les intéressait pas. Dans les assemblées, la plupart du temps, les orateurs étaient des étudiants juifs. L’un d’eux devint plus tard, sous le régime soviétique, ministre de la Justice d’un de ces « gouvernements provisoires » humoristiques, comme il y en avait alors, du pouvoir soviétique à Odessa. Ministre de la Justice. Il s’appelait Router.
Je dois aussi vous dire que tout ce que je savais du travail révolutionnaire dans les usines, je l’entendais d’un de mes amis, proche de Plekhanov, menchevik très en vue. C’était un certain Pavest, homme d’une bonté extraordinaire, d’un dévouement incroyable aux idées sociales, pas de ce monde, en quelque sorte. Les bolcheviques le fusillèrent très vite. C’est de lui que j’ai beaucoup entendu parler de cette activité.
Mais en même temps, j’entendais sans cesse dire qu’il n’y avait pas de véritable succès parmi les soldats à cette époque.
Nous parlons maintenant de la période prérévolutionnaire, nous approchons du moment de la guerre. Je vous le dis volontairement : le fait qu’il n’y ait pas eu de travail sérieux parmi les militaires confirme la thèse de mon défunt père. Nous avions des relations très amicales avec Piotr Berngardovitch Strouve, ancien marxiste, qui soutenait, avec le très intelligent Vasili Alexeïevitch Maklakov, qu’en Russie il n’y avait pas, à proprement parler, de révolution à la française, et que tout avait commencé par une démobilisation spontanée du peuple, fatigué d’une guerre incompréhensible, menée on ne sait comment, toujours « tant bien que mal ».
Je pense qu’il y a là une part de vérité importante. C’est ainsi que nous avons roulé jusqu’en 1914. Il faut ajouter à cela l’impression bouleversante dans toute la Russie du massacre d’ouvriers sur la place devant le Palais d’Hiver.
Intervieweur :
Pouvez-vous maintenant nous dire ce que vous faisiez à cette époque ? D’abord, en quelle année avez-vous terminé l’université ?
A. L. Mitchenko :
J’ai terminé l’université en 1911, puis je suis entré… Vous voyez, la situation se complique un peu. Mon père était une personnalité en vue dans une ville où les Russes fortunés étaient très peu nombreux. Il avait quelques ambitions personnelles. Il aurait souhaité que je concilie travail scientifique et activité publique. Il me voyait membre de la Douma municipale ou, un jour, à long terme, maire d’Odessa.
Pour cela, il fallait, comme c’était l’usage à l’époque, être fonctionnaire de l’État. Je me préparais donc à une carrière scientifique, mais je suis entré au ministère de la Justice. J’étais « candidat senior aux fonctions judiciaires » et j’ai refusé de toucher un salaire, ce qui me donnait le droit de refuser des affectations, d’accepter des missions uniquement en ville et de ne pas partir ailleurs.
Ma tragédie, la seule peut-être, en dehors du fait que j’ai perdu mes parents et n’ai pas pu partir avec eux, fut qu’une ou deux semaines avant le début des hostilités de la Première Guerre mondiale, j’avais dans ma poche un passeport pour l’étranger valable deux ans, pour un voyage à Londres, Paris, Berlin et Padoue, afin de préparer ma thèse de doctorat, préalable à la chaire de professeur. Et j’étais tellement convaincu qu’il n’y aurait pas de guerre que je dissuadais mes parents de partir à l’étranger, bien que — je le souligne en passant, cela mérite d’être noté dans vos archives — le commandant des troupes logeât juste au-dessus de chez nous, à la place d’un palais.
Quarante-huit heures avant le début de la guerre, il assurait solennellement à mon père qu’il avait parlé par ligne directe avec le chef d’état-major à Saint-Pétersbourg, lequel l’avait assuré qu’il n’y aurait pas de guerre, parce que la Russie ne pouvait pas la mener et ne voulait pas la mener. Il vint chez nous, devant moi, et dit à mon père : « Vous pouvez tranquillement repartir à Marienbad. Il y a une demi-heure à peine, j’ai parlé par la ligne directe au général Jilinski, chef d’état-major. » Voilà l’atmosphère dans laquelle nous vivions.
Je terminerai par cela. De notre magnifique résidence, presque au bord de la mer, on entendait toujours, le soir, monter des camps militaires le chant du “Notre Père” par les soldats. Des amis à nous, qui avaient beaucoup voyagé en Europe, étaient là comme invités. Nous étions pensifs, écoutant ce “Notre Père”, quand soudain ce monsieur, un homme âgé, très intelligent, dit : « Quand j’entends cela, je me demande : allons-nous encore vers la guerre ? Et si c’est une guerre avec les Allemands, ce sera une guerre d’un pot en argile contre un pot en fonte. Évidemment, c’est le pot en argile qui sera brisé, et nous avec. Et que deviendrons-nous ? Dieu nous en préserve. Il faut toujours être optimiste… »
La Russie n’avait jamais vécu cela. L’état d’esprit général n’était pas gai. Pas optimiste, pas joyeux. Tout ce qui se passait… Je ne parle même pas de Raspoutine — on en a trop parlé. C’était déjà… Il existe des acides corrosifs qui rongent même les organismes les plus solides. Eh bien, toute cette atmosphère rongeait d’abord ce qui restait de loyauté, non seulement envers le trône, mais aussi envers le gouvernement.
Apparut alors en Russie un phénomène incroyable, jamais vu auparavant : le petit bourgeois se mit soudain à critiquer durement et ouvertement les détenteurs du pouvoir.
L’intervieweur :
Dites-moi, alors, il n’y a donc pas eu de montée patriotique à l’annonce de la guerre à Odessa ?
A. L. Mitchenko :
Aucune. Et pas seulement à Odessa — nulle part. Je dirais même, au contraire. Même parmi mes amis militaires — et j’en avais, plus tard certains de mes collègues furent mobilisés immédiatement —, je peux vous dire qu’il y avait une complète désorientation, un état d’abattement. Rien de ce que vous lisez dans les mémoires où l’on raconte que les Français criaient « À Berlin ! À Berlin ! » dans un immense élan d’enthousiasme et d’exaltation. Absolument rien de tel.
Les «Unions du peuple russe» et d’autres organisations organisaient bien des processions, défilaient avec des icônes, des drapeaux, chantaient « Dieu, protège le Tsar». Mais c’étaient les mêmes qui, auparavant, avaient organisé des pogroms antijuifs.
L’intervieweur :
Pendant la guerre, jusqu’à la fin de 1916, s’est-il produit à Odessa des événements qui, selon vous, méritent d’être particulièrement mentionnés ? Puisque vous êtes resté tout ce temps à Odessa.
A. L. Mitchenko :
Oui, oui, oui.
L’intervieweur :
Et vous travailliez alors…
A. L. Mitchenko :
En plus de cela, voyez-vous, je peux dire que je continuais à travailler, et très intensément. Par exemple, j’ai participé à une commission extraordinaire chargée d’enquêter sur un sabotage commis par les Allemands contre un train militaire. Cela a représenté six mois de travail très dur, très tendu.
J’avais été invité, à titre confidentiel, comme conseiller juridique d’une section spéciale de l’état-major du commandant des troupes du Sud, pour toutes les questions de contre-espionnage, à l’exception des affaires purement politiques.
La seule chose que je doive vous dire — et c’est très révélateur —, c’est que déjà pendant la guerre, lorsque, finalement, nous savions que… La gendarmerie politique, l’Okhrana, nous en informait : à ce moment-là précisément, tous les partis politiques avaient commencé un travail intensif parmi les conscrits, les réservistes.
Cela se faisait relativement facilement, parce que nous souffrions tragiquement d’un manque d’officiers, même à la fin de 1915. On renvoyait des officiers du front, blessés, malades, parfois sans bras ou sans jambe. Et puis, en anticipant un peu, je dirai que l’une des absurdités de cette époque fut d’appeler inutilement des hommes supplémentaires, arrachant ainsi de la main-d’œuvre, alors qu’il n’y avait absolument pas d’armes pour eux.
Dans les célèbres casernes de Saban, on avait rassemblé trente mille hommes ainsi mobilisés. Pour eux, il n’y avait que onze officiers à moitié invalides et à peu près autant de sous-officiers.
L’intervieweur :
Cela, à Odessa même ?
A. L. Mitchenko :
À Odessa même.
Et ce que l’on venait me dire, ce que me disait aussi celui qui, à l’époque du commandement, occupait le poste de chef du service de contre-espionnage, c'était : «Nous allons tout droit à la révolution. J’ai quelques collègues, mais ils ne sont qu’une goutte d’eau dans la mer, tandis que là-bas, des agitateurs politiques traînent partout, distribuent des tracts, organisent des meetings, au grand jour. » Les gendarmes disaient : « Nous ne pouvons rien faire, nous n’avons absolument personne. »
Je dois maintenant dire une autre chose. Elle a sûrement joué un rôle important. Lorsque des permissionnaires revenaient du front — de jeunes officiers, et plus rarement des soldats —, tous se plaignaient du manque d’obus, du manque d’uniformes, de toutes sortes de problèmes de ravitaillement.
Puis soudain, et c’est très révélateur, un beau jour, à travers toute la Russie, on commença à parler de « Kouvaka ». Il manquait de trains sanitaires, de trains pour des besoins vitaux, et, au même moment — tout le monde le savait, car ce genre de chose se répandait alors à une vitesse extraordinaire — cela soulevait la colère des militaires eux-mêmes : le commandant du palais, Voïeïkov, avait découvert une source d’eau minérale dans son domaine, l’avait baptisée « Kouvaka » et exigeait pour lui des wagons-citernes, qu’il remplissait de cette « Kouvaka » pour les envoyer à Petrograd et à Moscou en pleine guerre, afin d’en tirer des millions de bénéfices.
Vladimir Nikolaïevitch, imaginez : l’un de nos employés, un homme excellent, envers qui mon père — qui avait un sens social très développé — se montrait toujours remarquable. Chez nous, il n’y avait pas de « barine, barine » (monseigneur), on appelait tout le monde par son prénom et son patronyme, ce qui, pour l’époque, était rare.
Lorsqu’il fut mobilisé, mon père lui envoyait des colis, continuait de lui verser son salaire. Quand il venait parfois en permission, on le recevait comme un membre de la famille. Et c’est sur lui que je pouvais observer la croissance des sentiments révolutionnaires dans l’armée. Ce qui le révoltait particulièrement, c’est qu’il était constamment en première ligne, et qu’il avait reçu la croix de Saint-Georges.
L’intervieweur :
Il était soldat ?
A. L. Mitchenko :
Oui, puis il devint une sorte de sous-officier. Un jour, il voulut entrer dans un café, boire un café, se réchauffer. Les officiers l’en chassèrent en lui disant que ce n’était pas un endroit pour les soldats. Il était chez nous, il pleurait : « Me faire tuer, ça on peut, disait-il, mais aller boire un café — là, je ne suis plus un homme ? » Et de ce simple homme, qui ne se posait jamais de questions, peu à peu, si l’on peut dire à la manière du XVIIIᵉ siècle, un rebelle naissait.
Il en allait de même pour mes jeunes collègues juristes, mobilisés comme sous-lieutenants. Quand ils se heurtaient à ces vieux généraux qui n’avaient rien appris de la guerre du Japon, qui débitaient des absurdités, des bêtises, ils bouillaient tous ! Leur état d’esprit n’était pas vraiment « social-révolutionnaire » au sens strict, mais ils étaient saturés d’indignation à l’égard de cette manière honteuse de conduire la guerre.
Voilà quel était le fond réel des choses. À ce moment-là, il n’y avait pas encore, à proprement parler, ce slogan « la guerre aux palais, la paix aux chaumières ». On n’en était pas là. En 1916, ce discours n’existait pas. En tout cas, parmi tous ceux qui venaient à Odessa — ils arrivaient de tout le front du Sud-Ouest et j’ai vu beaucoup de monde —, je n’ai pas entendu ce genre de propos.
L’intervieweur :
Disait-on à Odessa quelque chose des échos de Petrograd, des interventions à la Douma, en particulier du fameux discours de Milioukov, le 1ᵉʳ novembre — « Stupidité ou trahison ? » ?
A. L. Mitchenko :
Il faut dire ceci. Pour le public russe, c’était quelque chose de totalement nouveau. Avant cela, très peu de gens s’intéressaient à la politique. Je le voyais même parmi un public qui n’était ni strictement commerçant, ni industriel, ni purement militaire : des gens qui, en principe, auraient dû s’y intéresser.
On considérait la politique comme… enfin, quelque chose d’assez secondaire. Au mieux, on pouvait s’intéresser, de temps à autre, aux questions internationales. Mais là, ce n’était plus une simple curiosité. C’était une perception d’une acuité incroyable, comme chez des gens qui n’ont jamais bu d’alcool fort et à qui l’on en donne soudain. Cela provoquait un foisonnement d’idées, un besoin de réfléchir, de se documenter, de comprendre : pourquoi tout cela ?
Et lorsque Milioukov prononça ce discours, ses paroles tombèrent sur un terrain que, je vous l’ai dit, la catastrophe de Tsushima avait déjà préparé. Car à ce moment-là — je ne l’ai pas mentionné, mais il est utile de le rappeler —, cela s’adressait à des esprits qui n’avaient pas oublié qu’à Saint-Pétersbourg, lorsqu’arriva la nouvelle de la tragique destruction de l’escadre de Rojdestvenski, envoyée à l’abattoir, le souverain n’avait pas annulé le bal au Palais d’Hiver.
Vous savez, Vladimir Nikolaïevitch, aujourd’hui, nous avons du mal à nous le représenter, mais, pour la population russe de l’époque, ce fut comme une bombe atomique morale. Et cela, on ne l’avait pas oublié. Voilà pourquoi, lorsque Milioukov parlait, on l’écoutait avec d’autant plus d’attention qu’il était le chef des cadets. J’étais, d’ailleurs, moi-même inscrit au parti cadet, bien que je ne me sois jamais beaucoup occupé de politique. Mais c’était déjà un écho : ses paroles tombaient sur un terrain préparé.
Les comptes rendus de la Douma — ceux de Kokochkine, de Chingarev, principalement ceux des orateurs cadets —, il faut leur rendre justice, étaient les meilleurs au point de vue de l’art oratoire. Je ne dirais pas que, dans les milieux aisés que je fréquentais, j’aie rencontré ne serait-ce qu’une seule personne éprouvant de la sympathie pour Pourychkevitch et son « Union du peuple russe ». Je n’en ai pas connu.
Je vous dirai même plus, et cela aussi mériterait d’être noté dans vos archives. J’en ai été moi-même témoin : dans tous les milieux, on éprouvait pour les gendarmes politiques un mépris profond. Ils étaient pourtant censés défendre le pouvoir en place, et même les gens fortunés.
Par exemple, dans notre département judiciaire, à chaque nouvel an, on venait, selon la hiérarchie, présenter ses vœux au président de la cour d’appel, puis au procureur. Mais les gendarmes n’osaient même pas montrer le bout de leur nez. Et plus encore.
Chez nous vivait le commandant des troupes. Le jour de l’an, les cosaques qui le gardaient, les gendarmes, toute la cohorte des autorités de la ville — équipage après équipage — arrivaient pour présenter leurs vœux à Son Excellence. Et savez-vous quoi ? Vers sept heures du soir, quand tout cela était terminé, que la réception était close, on voyait passer, comme trois parias, le colonel de gendarmerie et ses deux adjoints, qui disparaissaient une minute plus tard. On ne les retenait même pas.
Il les recevait — mon père en était témoin — dans le salon : « Merci de vos vœux, messieurs. Je ne vous retiens pas, vous devez être fatigués. » Ils se retournaient comme des chiens battus et s’en allaient. C’était assez curieux.
Même après la première révolution, même en sachant que nous étions peut-être assis sur un volcan, il restait dans tous les milieux — y compris dans le milieu militaire — une attitude de mépris, d’hostilité instinctive à l’égard de la police politique, de ceux qui se consacraient à ce métier. Peut-être même chez des gens comme ce général, le commandant des troupes. Il n’était pas du tout un homme politisé, mais, instinctivement, l’Okhrana, « c’était quelque chose de mauvais ». Un officier ne devait pas avoir affaire à eux. Les bolcheviques l’ont fusillé par la suite.
L’intervieweur :
Nous arrivons maintenant, en fait, à la Révolution de Février, et je voudrais vous demander comment la nouvelle fut reçue à Odessa et quels événements elle y provoqua.
A. L. Mitchenko :
Je dois dire ceci. Chez nous, nous avons été peut-être parmi les premiers informés, parce que le général Ébelov reçut la nouvelle par ligne directe de Petrograd.
L’intervieweur :
C’était le commandant des troupes ?
A. L. Mitchenko :
Oui, il était alors commandant des troupes, chef du district militaire. Ébelov. C’était un Tatar baptisé. C’est donc lui qui en parla à mes parents.
Et je dois dire que ni chez lui, ni chez mon père, ni chez moi, la réaction ne fut vraiment univoque. À bien des égards, nous étions à tel point épuisés par cette « danse » continuelle des ministres que… Juste avant la révolution, circulait en ville une dernière saillie — Odessa a toujours aimé les bons mots. Lorsque l’on nomma comme président du Conseil le vieux « fou » Goremikine, Kossitch — l’inévitable Kossitch, peut-être n’était-ce pas lui, mais on le lui attribuait — déclara : « Nous étions malheureux (goremikali) avant, nous goremikinerons maintenant. »
Ainsi, lorsque nous en étions à ce « goremikiner maintenant » et que, soudain, la révolution éclata, nous avons ressenti, dans une certaine mesure, un soulagement : peut-être cela mettrait-il fin à cette misère. Nous sous-estimions la sorte de « gandhisme » et de tolstoïsme qui imprégnait le Gouvernement provisoire, fondé sur la non-résistance, et nous n’avions pas prévu Kérenski. Nous pensions, dans une certaine mesure, que l’on prendrait les choses en main… Mais très vite, nous avons été non pas tant effrayés que profondément déçus.
Je dois dire auparavant que dans les rues, il y eut des cortèges avec des drapeaux rouges. Un petit exemple. J’étais avec quelques jeunes filles de mes connaissances au café Fanconi, qui, à Odessa — contrairement au reste de la Russie —, avait des tables en terrasse, dignes des cafés parisiens. C’était un café très élégant, avec une clientèle élégante. Un cortège de manifestants passa avec des drapeaux. Il y avait des jeunes filles — pas que je fusse snob, mais elles étaient assez échevelées, d’un aspect peu engageant, ainsi que les jeunes gens qui les accompagnaient. Ils étaient cent ou deux cents, chantaient des chants révolutionnaires, « À la mémoire des victimes », et ainsi de suite.
La clientèle du café se leva, s’approcha des portes, regarda, puis retourna boire son café, son chocolat, manger ses gâteaux — mais sans enthousiasme, et, je ne dirais pas, avec un grand appétit. Je n’ai pas vu de montée d’humeur, de foi en une étape enfin franchie qui ouvrirait un avenir heureux.
Je dirai autre chose. J’ai entendu chez mes amis juifs une remarque assez amère : « Il a fallu une révolution pour que cessent les pogroms, pour que l’on nous donne enfin des droits égaux. Merci déjà pour cela. » C’était une approche spécifique. N’oubliez pas que la ville était extrêmement cosmopolite, et cela ne pouvait pas y résonner comme dans une ville russe de souche.
Odessa n’a jamais été une ville véritablement russe. Tout passait par une sorte de prisme, un peu comme si cela s’était passé à Marseille, avec une forte présence russe. Il faut en tenir compte.
Ensuite, il y a un fait qui nous a beaucoup frappés, et que l’on a vite ressenti en ville. Il fut ordonné d’envoyer tous les agents de police en uniforme (les « gorodovoï ») au front. On ne les y envoyait pas pour commander, mais pour combattre. Et on décida de libérer tous les criminels, parce que, disait-on, beaucoup d’entre eux voudraient peut-être expier leur faute en se battant pour la patrie.
Un mois seulement avant la révolution, moi, juge d’instruction, j’étais allé à la prison d’Odessa pour interroger un bagnard évadé de Sibérie, meurtrier à cinq reprises. On craignait tellement cet homme qu’on n’osait pas l’amener à mon cabinet. J’ai passé quatre ou cinq portes en fer, et, finalement, je suis entré dans une cellule entièrement métallique. Le directeur de la prison m’a dit : « Monsieur le juge, je vais laisser deux gardiens armés avec vous, c’est un homme dangereux. » — « Mais il a des chaînes aux mains et aux pieds, dis-je. Que peut-il arriver ? » — « On ne sait jamais. » — « Non, chez nous, magistrats, lorsque nous parlons à quelqu’un, nous n’acceptons aucune garde armée. » Je ne prétends pas être un héros, mais c’était notre tradition.
Très bien. Entre alors un gaillard immense, large d’épaules, front étroit, yeux petits, un tic terrible. Lombroso aurait dit : type criminel. Je lui dis : « Asseyez-vous » — c’est la première chose, nous ne tutoyions jamais. — « Voulez-vous fumer ? » Je sors une cigarette — j’en avais dans ma poche, bien que je ne fume pas — et la lui donne. Je lui dis : « J’ai quelques questions à vous poser, je ne vous retiendrai pas longtemps. » — « Comme vous voudrez », répond-il.
Je l’interroge. Puis je remarque qu’il n’a pas un air méchant, mais extrêmement accablé. Je lui dis : « Vous savez, on raconte que vous êtes un homme terrible, mais je dirais plutôt que vous êtes en ce moment profondément préoccupé par quelque chose. Qu’est-ce que vous avez ? » — « Ça m’est égal. » — « Si cela vous était égal, je ne vous le demanderais pas. » — « J’ai une “barokha” en ville… » — c’est-à-dire une maîtresse — « …elle attend un enfant. Et moi, dit-il, je n’ai commis aucune affaire (aucun délit) au moment où l’on m’a arrêté dans la maison de… » — « À quelle adresse ? » — « Pourquoi faire ? » — « S’il y a une raison à ma question, répondez, sinon, ne me dites rien. » — Il finit par donner l’adresse et le nom de cette femme, Stepanida.
Je sonne, on l’emmène. Je retourne à mon bureau, j’appelle le greffier, à qui je versais, de ma poche, un salaire trois fois supérieur à celui de l’État — il me passait littéralement la brosse à reluire. « Vassili Ivanovitch, voici dix roubles. Allez à telle adresse, trouvez Stepanida et donnez-lui cet argent, elle attend un enfant. » — « Mais, Stepan Ivanovitch, même en plein jour, les policiers circulent par trois. Chaque maison est un repaire de voleurs. » — « Vassili Ivanovitch, vous n’êtes pas habillé comme un bourgeois, personne ne vous attaquera. Allez-y. » — « Pourquoi gaspiller votre argent ? » — « Allez-y. Vous avez trois enfants. » Il y va, revient. « Vous lui avez donné l’argent ? » — « Oui. »
Une semaine plus tard, j’interroge un petit pickpocket, un jeune voleur juif. « Monsieur le juge, j’ai un message pour vous depuis la prison. — Quel message ? — On m’a chargé de vous remercier. — Qui donc ? — Vous ne le savez pas ? Il m’a dit : “Dis merci au juge.” » Cela voulait dire que l’argent était bien arrivé.
Après la révolution, les agents de police furent envoyés au front, les criminels relâchés. Les pillages, les attaques, les meurtres commencèrent. Je marchais dans la rue principale, on venait de me raconter qu’un fiacre venait de passer, et du fiacre on jetait, en roulant, des morceaux du corps d’un détective qu’on avait attiré dans un guet-apens et massacré.
L’intervieweur :
Un policier ?
A. L. Mitchenko :
Non, un détective de la police.
Quelqu’un me frappe sur l’épaule : « Bonjour, monsieur… » Je me retourne, et, vous savez, j’ai senti un coup glacial. C’était mon « fameux client ». Vladimir Nikolaïevitch,je vous mentirais si je disais que je l’ai regardé sans émotion : je me suis dit, voilà, maintenant, il va m’étrangler comme un poussin. Vous savez ce qu’il me dit ? « N’aie pas peur, nous ne vous toucherons pas. Vous agissiez selon la loi, selon votre conscience, vous nous traitiez humainement. Je me souviens de ce que tu as fait. Non, toi et vos collègues de la justice, nous ne vous toucherons pas. »
Je vais anticiper encore. En janvier 1920, lorsque nous avons quitté Odessa — je partis parce qu’une amie de ma cousine, une bolchevique influente, m’arrêta dans la rue et dit : « Vous, monsieur Mitchenko, nous savons que vous êtes un homme honnête, partez, car cette fois vous ne pourrez pas vous cacher derrière des faux-semblants : vous êtes sur la liste de ceux qu’on fusillera. » Dans les quarante-huit premières heures, tous mes collègues magistrats qui étaient restés en ville furent fusillés, l’un après l’autre.
Ainsi, ce bagnard évadé, au premier moment de la révolution, se montra à notre égard non seulement plus compatissant, mais aussi plus juste que les bourreaux soviétiques plus tard.
Dans cette atmosphère de pillages, de violences, alors que nous voyions tout l’appareil administratif craquer de toutes parts, c’étaient déjà les premiers signaux de ce fameux article de 1906, « Quand les autorités seront parties ». Nous regardions cela non pas parce que nous considérions que la révolution, en soi, dans d’autres conditions, n’aurait pas dû avoir lieu — il n’y avait peut-être pas d’autre issue —, mais parce que nous étions conscients que le pouvoir d’État, pendant des siècles, n’avait rien fait pour développer le sens de l’État dans les couches profondes du peuple. Et, par conséquent, lorsqu’il pouvait disparaître, il ne restait que le vide — un vide moral et politique. Nous nous retrouvions face à des gens qui, sous aucun angle, n’étaient préparés à cela.
Je ne fus donc pas étonné quand mon cher ami, le professeur Krouzman, qui se privait de manger pour acheter des livres, se promenait dans un manteau déchiré — je lui ai offert tant de livres —, fut nommé à l’université de Perm, où il trouva la mort en protégeant de son corps chétif la bibliothèque que la foule ivre voulait brûler comme « livres de bourgeois, inutiles à tous ». Nous ne le savions pas encore alors, nous l’avons appris plus tard. Mais nous le pressentions.
L’intervieweur :
Dites-moi, sur quel ordre ces criminels ont-ils été relâchés ?
A. L. Mitchenko :
Sur l’ordre de Kérenski. Il était alors aussi ministre de la Justice.
L’intervieweur :
Vadim Vladimirovitch ne vous en a-t-il pas parlé ?
A. L. Mitchenko :
Si, il l’a mentionné. C’est Kérenski qui l’a ordonné. Parmi les mesures insensées et sauvages prises dès le début, c’est probablement l’une des plus incompréhensibles et des plus absurdes. Car il s’agissait des pires coupe-jarrets, tueurs — non pas des politiques, mais des criminels. Des hommes dangereux. Si vous voulez, des bêtes de proie qu’on aurait relâchées de leur cage du jardin zoologique en pleine ville.
Il y a encore autre chose. On peut dire que, dans les administrations de la périphérie, notre pouvoir boitait sur tous les plans. Il boitait… D’abord, il faut aussi se rappeler ceci.
Je me souviens qu’après la révolution, un de nos amis, le consul général d’Angleterre, était chez nous. Mon père lui disait : « Écoutez, qu’attendez-vous d’un régime qui n’a toujours pas compris le rôle de l’économie dans la vie du pays ? Voilà les décorations de nouvel an : le souverain a décoré, d’une médaille portée au cou, le portier du théâtre municipal et le président de la douma des marchands qui dirige une ville versant des centaines de millions d’impôts. Pouvez-vous imaginer pareille chose en Angleterre ? » Celui-ci éclata de rire : « Non, nous avons cessé depuis longtemps d’être fous. »
Vous voyez, il y avait un fossé entre l’administration et la population. Quand un chambellan de la cour arrivait, il accordait à peine sa main à baiser à quelqu’un. Après leur départ, on nomma immédiatement, juste après la révolution, un vieux général plein de bonté, Grigoriev, propriétaire d’immeubles, avec une énorme verrue sur le nez, homme charmant, grand amateur de cartes. Quand mon père le vit, Grigoriev lui dit : « Écoutez, je resterai peut-être une semaine. Que voulez-vous de moi, à mon âge, et en plus dans un moment pareil ? Je ne sais pas gouverner. Il faut quelqu’un d’autre. » C’était déjà, si l’on veut, le mécanisme de l’État qui, sans être complètement à l’arrêt, voyait ses différentes pièces se désagréger.
L’intervieweur :
Dites-moi, y avait-il à Odessa un soviet des députés ouvriers ?
A. L. Mitchenko :
Oui, un soviet avait été constitué.
L’intervieweur :
A-t-il joué un rôle ?
A. L. Mitchenko :
Non, non. Voyez-vous, là encore nous nous distinguons du reste, plus que quiconque. Car, après la révolution d’Octobre, qui, chez nous, ne dura que quelques mois, commença une sorte de sarabande. Nous avons eu non seulement les troupes de Petlioura, mais aussi l’occupation par les troupes autrichiennes, par les troupes grecques, puis par les troupes françaises — l’une après l’autre. Ensuite, il y eut un personnage dont j’ai oublié le nom, une sorte de chef non bolchevique, du genre Makhno, un colonel plus ou moins inventé.
Ainsi, tour à tour, les uns, puis les autres, puis les troisièmes, improvisaient un appareil provisoire pour que la ville puisse simplement continuer d’exister. Car les services municipaux d’Odessa étaient — peut-être de manière unique en Russie — d’un niveau remarquable. Des ingénieurs anglais avaient construit le meilleur réseau d’égouts et d’adduction d’eau de Russie. Nous avions un réseau de tramways de premier ordre, un éclairage public impeccable. Il n’y avait pas une seule rue non pavée. La ville était européenne.
Peut-être y avait-il simplement une inertie du passé, chacun essayant mécaniquement de sauver son service, son petit domaine. Mais on ne peut plus dire que la ville était gouvernée, qu’elle se sentait appartenir à un système étatique quelconque à ce moment-là. En réalité, c’était une sorte d’anarchie permanente, dans laquelle les différentes branches de l’administration municipale, comme chacun de nous individuellement, tentaient simplement de survivre, de ne pas mourir de faim, et d’échapper, autant que possible, aux vols et aux agressions.
On arriva au point où l’on déshabilla complètement, sur le seuil de sa propre maison, en plein hiver, le célèbre chirurgien, le professeur Sapeshko, qui rentra chez lui en chemise, si l’on peut dire. Il n’y avait tout simplement plus d’autorité.
L’intervieweur :
Et que peut-on dire du travail des bolcheviques en 1917 ?
A. L. Mitchenko :
Je dirais qu’à Odessa, à cette époque, ils travaillaient surtout dans les unités militaires. Parmi les ouvriers… vous savez, nos ouvriers vivaient en fait très bien. Je vous le dis en toute sincérité. J’avais, par exemple, une grande fabrique de cordages et une fabrique de bouchons. La fabrique de cordages appartenait à un sociologue célèbre en Europe, Novikov, membre correspondant de l’Académie. Chez lui, les ouvriers étaient très bien payés. Les bolcheviques n’y rencontrèrent pas un succès particulier.
Je pouvais le vérifier, parce que, lorsqu’ils s’emparèrent de la ville en 1919, tout reposait en fait sur des gens venus d’ailleurs, un groupe relativement restreint. Et je peux vous en donner la preuve. Lorsque, par exemple, on m’arrêta, on envoya me chercher un certain Juif lituanien au regard louche, qui parlait à peine russe, ne savait même pas comment tenir son fusil, le perdait sans cesse et le ramassait.
Plus tard, alors que je vivais déjà sous un faux nom dans un asile d’aliénés, rattaché à un hôpital militaire, mon voisin de lit était un tchékiste qui faisait des cauchemars épouvantables, des hallucinations nocturnes, parce qu’il voyait toutes ses victimes. C’était un autre Juif lituanien. Il y en avait beaucoup. Il y avait aussi de nombreux Lettons, des Chinois.
Puis, par exemple, lorsque je dus, sous un faux nom juif, travailler pendant quelques semaines comme pianiste dans un cinéma et me retrouver affecté à la section vétérinaire du commissariat militaire, j’ai pu y observer la composition de ce milieu.
Je dois dire qu’à certains égards j’étais frappé : à la caisse, c’est le gendre d’un maître des cérémonies de la cour, un certain Gerbel, qui distribuait l’argent — lui aussi sous un faux nom, comme moi. Mais la masse même de ces gens-là, je n’y voyais presque pas d’ouvriers. Et, de nos ouvriers odessites, je pense qu’il y en avait très peu, en fait.
Peut-être est-ce pour cela que la terreur a été si brutale. Car, lorsqu’ils sont partis et que les volontaires sont revenus, j’ai été, à mon grand malheur, nommé dans une commission extraordinaire chargée d’enquêter sur les atrocités.
Je vous épargnerai le récit détaillé : lorsque nous avons commencé à tirer des puits et de diverses fosses ceux qu’ils avaient torturés, puis tués, nous avons découvert des traces de tortures telles que j’en ai eu la nausée. Le procureur m’a immédiatement relevé de cette mission et m’a dit — il m’aimait beaucoup : « Sacha, ce n’est pas pour vous. » Je pense que, de toute façon, il était difficile à quiconque de supporter cela.
Et justement parce que, dans la ville même, les ouvriers odessites de souche, malgré la révolution et tout le reste, restaient ce qu’ils étaient. Ce n’étaient pas des ouvriers des usines Poutilov, ni des ouvriers du quartier de Presnia, à Moscou. C’était tout autre chose.
L’intervieweur :
Donc, au moment du coup d’État d'octobre à Petrograd et à Moscou, il ne se passait, pour ainsi dire, rien chez vous ?
A. L. Mitchenko :
Non. Sauf les « journées de la pauvreté », où l’on venait réquisitionner les draps et les oreillers superflus, il ne s’est rien produit de particulier, je ne dirais pas. Nous ne l’avons pas réellement… On ne peut pas dire que nous l’ayons ressenti fortement.
D’autant plus qu’ils ont très vite commencé à filer, et que chez nous apparaissaient tantôt les uns, tantôt les autres. Tantôt on nous obligeait à parler en « petit-russien », tantôt les officiers hongrois nous régalaient de curaçao, tantôt on voyait se promener en ville, avec leurs ânes énormes, ces soldats grecs, tantôt, ensuite, les marins français et les chasseurs occupaient la moitié de la ville et le port, en proposant à qui le voulait de partir.
Nous vivions dans une telle succession de changements d’humeur, de régimes, de langues — et avec des pillages constants — que je dirais qu’il n’y avait aucun enthousiasme révolutionnaire, aucune exaltation, même parmi les ouvriers et les classes pauvres.
Je dirai plus : même dans le milieu juif, cela n’existait pas.
L’intervieweur :
Qui donc maintenait l’ordre dans la ville après la destruction de la police, la libération des criminels et le début des pillages ?
A. L. Mitchenko :
Au début, on a désigné des étudiants pour cela, qui, en réalité, dès qu’il fallait exercer un peu d’autorité quelque part…
Voilà ce qui m’est arrivé : la dernière chose que j’ai faite avant de tomber gravement malade : un maniaque avait tué sa maîtresse, avait voulu la brûler, mais ne l’avait pas entièrement consumée. Je suis arrivé sur place et, dans sa petite maison, j’ai trouvé ses portraits à elle, avec tous ses attributs sexuels, une vingtaine de portraits presque. Il fallait transporter son corps à l’institut médico-légal pour l’autopsie.
Dans la cour, il y avait une petite usine, et là une centaine de femmes. On leur avait dit que nous emporterions le corps pour le disséquer. Les femmes se sont révoltées : selon elles, au lieu de funérailles chrétiennes, le juge d’instruction voulait « éventrer » la pauvre femme.
Et elles sont venues pour me battre. Avec moi, il y avait deux étudiants : l’un jouait le rôle d’inspecteur de police, l’autre de son adjoint. Dès qu’ils ont entendu cela, la minute suivante, ils avaient disparu.
Il m’a fallu tout simplement ouvrir la porte et prononcer le premier discours de meeting de ma vie. Je leur ai dit : « Vous voulez que je découvre quel salaud l’a tuée ? » — « Oui, nous le voulons. » — « Eh bien, comment puis-je le découvrir, si je ne sais pas comment il s’y est pris ? » — « Ah, oui… » — « Et ensuite, nous l’enterrerons dans un beau cercueil, avec le prêtre, comme il faut, et je vous en informerai. Et je paierai aussi pour un cierge. »
Elles sont parties.
Ensuite, je reviens au tribunal, dans mon cabinet. Les deux étudiants étaient assis là : «Excusez-nous, mais nous ne sommes pas des policiers. Vous, vous y êtes habitué, nous non. »
Voilà comment cela se passait dans la réalité.
L’intervieweur :
Et ensuite, une milice a tout de même été organisée ?
A. L. Mitchenko :
Non. Les troupes de Petlioura la remplaçaient par leurs propres détachements. C’était, en somme, si vous voulez, une police militaire.
Dans les rues, il n’y avait jamais de véritable milice permanente.

