Tous les chemins mènent à Odessa...
Des danseurs et danseuses russes à... "Floréal"
par Elisabeth Hennebert

J’ai soutenu à Paris I une thèse de doctorat d’histoire sur les danseuses et les danseurs russes de Paris dans l’entre-deux-guerres. En commençant mes recherches, je pensais enquêter sur une vingtaine d’étoiles au plus. Au prix d’une formation sur le tas au métier de détective, j’ai fini par établir 445 fiches biographiques hétéroclites. Dénouant l’écheveau inextricable des trajectoires personnelles, j’ai rendu visibles ces centaines d’ex-sujets de l’empire russe qui avaient dansé en exil à Paris entre 1917 et 1939. Des Russes mais aussi des Polonaises, des Ukrainiens, des Géorgiennes, des Arméniennes et des Juifs, ces derniers toujours comptés à part sur les listes tenues par les directeurs de troupe, dont Diaghilev lui-même, assumant ouvertement les codes discriminatoires de la Russie tsariste.
Bilan : une vague d’émigration n’existe pas. Il n’y a qu’un agrégat de milliers de cas particuliers mus par des coups de cafard, des minutes d’audace, des pas en avant et des pas en arrière, au gré des contrats, des lettres d’embauche, des visas accordés ou refusés, des trains pris ou des bateaux manqués, des charrettes de foin parfois ou des chaloupes clandestines où l’on cache les bébés sous des bâches. Par exemple, en dépit de la grosse flèche habituellement utilisée pour schématiser l’Exil russe partant par le Nord et l’Ouest de l’ex-empire des tsars vers Berlin d’abord, puis Paris en deuxième choix seulement, j’ai constaté la surreprésentation de l’itinéraire Sud parmi « mes » danseuses et danseurs. Pourquoi ? Probablement parce que les métropoles ukrainiennes offraient une vie culturelle pourvoyeuse d’emplois chorégraphiques. Les fléchages sont commodes pour construire des schémas rassurants mais faux dans le détail. On croit migrer en réseau alors qu’on migre toujours en désordre, et persuadé que c’est provisoire.
Ainsi la célébrissime Bronislava Nijinska a-t-elle créé ses premières chorégraphies à Odessa ou Kiev plutôt qu’à Paris. Derrière cette star des chorégraphes, combien d’obscurs ont-ils suivi son itinéraire, tels les ci-devant fonctionnaires du Mariinski Elena Smirnova et Boris Romanoff réfugiés à Odessa où ils rencontrent un ami officier de l’armée de Koltchak avec qui ils formeront en émigration à Bucarest une troupe de danse et de musique russe avant d’arriver à Paris? Vers 1920, une éphémère fièvre artistique s’empare même d’Odessa où sont repérables des familles entières de danseuses et de danseurs comme les Artsibouchev, Bekeffi, Froman, Karabanov et Leonidoff et d’autres artistes se produisant individuellement dans l’art chréographique, tels Alperoff, Efremova, Ellanskaya, Johnson, Kniaseff, Kozlovskaya, Mordkine, Nikitina ou Sedova. Dans certains cas, l’émigration à destination de Paris s’est effectuée en groupe, par un embarquement à Odessa de toute la compagnie suivant sa maîtresse de ballet, via Constantinople, Bucarest, Belgrade ou Zagreb.
Fière de ma micro expertise ès-traque de danseuses et danseurs fugitifs, dans l’Europe orientale du début du XXe siècle, j’étais loin de m’attendre à retrouver leurs semblables aux antipodes et en ordre dispersé, à l’endroit du monde où je m’y attendais le moins. En 2017, je débarque à l’île Maurice pour un poste de résidente agrégée d’histoire géographie au lycée français La Bourdonnais. Des collègues me recommandent de visiter le Jewish Detainees Memorial, à propos du programme du bac. Je prévois une sortie scolaire pour 25 Terminales goguenards qui se désintéressent tout à fait de la Shoah, moi-même un peu dubitative sur l’intérêt d’un lieu de mémoire à 12 000 kilomètres des faits. De quoi peut-il bien s’agir ?
La visite nous bouleverse. Nous découvrons tout de cette incarcération de longue durée, par les Britanniques, de 1580 réfugiés juifs d’Europe centrale, refoulés en 1940 alors qu’ils demandaient l’asile en Palestine. Mes élèves mauriciens n’en avaient jamais entendu parler. Moi non plus. Je fais des recherches sur cette déportation méconnue à laquelle Nathacha Appanah a pourtant consacré son roman Le dernier frère. Missionnée par l’ambassadeur de France pour organiser des cafés-débats historiques à l’Institut français de Maurice, j’en consacre un, en février 2020, au Mémorial, en invitant son directeur Owen Griffiths, sa directrice du département Éducation et Guidage Vanessa Calou et le journaliste Alain Gordon-Gentil, auteur du roman Le voyage de Delcourt et de la pièce Marika est partie, relatifs au camp de détention. Le public est au rendez-vous et se passionne pour le sujet, bien relayé par les médias mauriciens.
À l’arrivée des réfugiés à Maurice, il y avait 600 Autrichiens, 300 Tchécoslovaques, 300 Polonais, 100 Allemands, 140 de la ville libre de Danzig et 141 d’autres nationalités. Que sont ces « autres nationalités » ? Certainement des Russes, forcément des Russes, j’en ai tant croisés, encore en activité dans les métropoles de ces pays même à la fin des années 1930. Cette histoire me travaille en profondeur, réveillant des souvenirs de mes anciennes recherches. Entre temps j’ai découvert Maurice, cette île à sucre où les cargos négriers ont déversé des siècles durant, leur marchandise humaine avec ce même mépris pour les individualités qui suinte de la désinvolture des inventaires de masse : «300 raflés du Mozambique, 200 de Madagascar, 100 des îles Comores ». Mon roman Floréal est l’histoire d’une rencontre entre les morts des uns et les morts des autres. Je ne suis pas hindoue mais je suis persuadée que les morts vivent encore avec les vivants. C’est en tout cas ce qui sourd de mon clavier à chaque fois que je commence à taper quelque chose… Je ne fais pas tourner les tables mais je tripote les mots pour faire revenir les esprits. Çà fonctionne assez bien. C’est ici qu’interviennent les passeurs de mémoire.
Car Floréal est aussi le roman d’une rencontre avec une conférencière exceptionnelle. Les organisateurs de visites guidées de groupe le savent : le sujet le plus passionnant peut être affadi par une séance vite faite mal faite. Certains guides sont de véritables éteignoirs. À l’inverse, tout le monde a en tête tel ou telle cicérone qui a « allumé le feu ». Vanessa Calou a été pour nous l’inoubliable gardienne du Jewish Detainees Memorial. D’un musée miniature qui aurait pu servir de prétexte à l’entre-soi communautariste, elle a fait un lieu de mémoire universel où son identité de Mauricienne afro-descendante a rencontré celle des détenus juifs. Dans la réalité, je ne connais rien de la famille ni de la vie privée de la grande dame qui nous a promenés pendant une heure dans les années quarante. Mon personnage de Vivienne Avril est imaginaire pour tout ce qui sort de la stricte activité professionnelle de guide du Mémorial. C’est donc une fiction. Mais une fiction qui rend hommage à une personne réelle que j’ai vu œuvrer avec intelligence et passion.
Pour finir, un roman historique n’est-il pas porteur d’un potentiel d’ennui assez considérable ? Peut-être suis-je mauvais public, parce qu’obligée de lire quotidiennement des articles universitaires dans ma spécialité. Le tout n’est pas de raconter l’histoire en la disséquant heure par heure (personne n’écoutera à moins d’être thésard…) mais de trouver comment la rendre sexy sans pour autant l’édulcorer. Si je puis risquer cette métaphore inspirée par une petite île où depuis 400 ans, on plante la canne, il est hors de question de servir de l’aspartame à la place du sucre sous prétexte que trop de sucre est indigeste.
Dans un roman, le passé n’est-il pas plus intéressant quand il revient sous forme de non-dits ou de réminiscences dans le quotidien de personnages actuels ? D’où cette intrigue entre un homme et deux femmes ancrés dans un aujourd’hui très prenant et que l’histoire rattrape accidentellement. D’où le point de départ qui a enfin déclenché le processus d’écriture : d’un coup, il m’est apparu que le narrateur devait être parfumeur d’autant que les liens entre odeur et mémoire sont une source inépuisable d’inspiration. Cet homme est relié au passé par son odorat. J’ai interrogé des professionnels du parfum pour humer comme eux et percevoir le monde comme un vaste assortiment de senteurs. J’ai alors appris, ô joie pour une historienne, que les parfums aussi ont une chronologie : ils commencent par une note de tête et s’achèvent sur une note de fond. La perception olfactive se joue dans la durée, comme la lente sédimentation de la mémoire. Mon roman Floréal est une méditation sur le métier d’historien sans qu’aucun des personnages soit professeur d’histoire de métier. Je pense avec Pierre Nora que la mémoire divise et que seule l’histoire réunit.
(Elisabeth Hennebert, Décembre 2025)
Elisabeth Hennebert, Normalienne (rue d’Ulm), Agrégée d’histoire, auteur d’un doctorat (université Paris 1) sur les danseurs russes à Paris au début du XXe siècle, enseigne l’histoire. Elle a publié plusieurs romans : Amer, roman, NiL, 1997 ; Chinchilla, roman, Robert Laffont, 2004 Prix Relay du roman d’évasion ; Exîle, nouvelles de l’Océan indien, Pamplemousses éditions (Ile Maurice), 2022 ; L’Abécédaire, L’Harmattan, 2024 ; Floréal, éditions des Busclats (Gallimard), 2025. Les Amis d’Odessa recevront Elisabeth Hennebert en novembre 2026 pour nous évoquer ses "chemins" de recherche et son dernier roman Floréal.

