Histoire de Valentine Magaram, mon arrière-grand-mère

Du mensonge romanesque familial à l’assimilation russe blanche

par Tamara Magaram

Valentine, années 1920 

D’où je viens, d’où venons-nous, vers où allons-nous ? Sont les plus récurrentes questions posées par une âme humaine douée de penser…

L’origine serait-elle le fondement du devenir ? 

Je le crois et je vais vous conter cette courte histoire qui est celle de ma famille, elle peut résonner chez d’autres, tant cette affaire de l'origine est une “névrose” commune.

 

Je suis auteure, j’ai trente-deux ans, et je vis en région parisienne, je suis née à Paris en 1988. Mon lien à l’écriture est un lien d’expression directe de mon monde intérieur, j’écris des récits intimes proches de la psychologie par le biais du roman et de la création littéraire.

 

Il y a deux ans, à l’âge de trente ans, j’ai traversé une grande période de questionnement intérieur sur l’origine et l’identité, je savais que j’étais d’origine russe. Mon père, né en 1941 à Paris, ne cessait de nous le répéter et de nous le dire depuis la plus tendre enfance. Nous étions des Russes blancs, des descendants de princes russes chassés de Russie en 1917, des nobles russes !

 

Notre histoire familiale s’est dessinée sur la gloire de ces illustres ascendants que nous imaginions, notre nom Korniloff est célèbre. Chez moi, enfant, il y avait le portrait de Nicolas II accroché au mur et la “Sainte” famille royale Romanoff également.

 

J’étais française d’origine russe, et mon père avait acté notre noblesse, nous étions aussi allemands, un ancêtre avait la particule “ Von”, et notre histoire familiale était grandiose, l’Allemagne, la Sainte Russie, de grands noms, quel héritage coulait dans mes veines !

 

J’y ai cru longtemps tout en ressentant un certain malaise sur mes origines, et à trente ans cette crise curieuse, qui ne pouvait être le fruit du hasard, a commencé. 

L’origine nous rattrape, la vérité cherche à se faire connaître, et quand elle frappe à votre porte elle semble s’exprimer avec force.

 

La version glorieuse de ma famille n’était pas seulement issue du mensonge romanesque d’un homme qui aimait l’histoire, la littérature et la Russie. Non ! Ces mensonges avaient une racine eux aussi, ils étaient les tristes conséquences d’une volonté de survie, et pour que je puisse aujourd’hui vous écrire ces mots, c’est que mes ancêtres ont dû user de certains stratagèmes pour se construire, pour tenir et pour « devenir ».

 

Oui “Devenir”, “Devenir”, “Devenir” ... toute l'histoire de l’humanité est là, dans ce mot moteur qui signifie notre action humaine, l’idée de notre devenir, de là où nous allons, d’où venons-nous ?

 

En septembre 2018, j’entamai la création de mon arbre généalogique, je n’aimais pas avoir ces nuages gris flottants au-dessus de mon nom et de ceux de mes parents, je voulais remonter le fil du passé, c’était de la curiosité. Il m’était important de connaître les prénoms et peut-être les fonctions, les villes de naissance de ces êtres. Je ne savais pas vers où j’allais. Simplement comme tout généalogiste en herbe qui débute, j’ai fait des demandes d’obtention d’actes de naissance avec filiation. 

 

Pour celui de ma grand-mère, je connaissais son année de naissance et son nom avec une particule “ Von” accolée devant. Malheureusement rien ne ressortait, alors j’ai retiré la particule, puis j’ai obtenu son acte de naissance, et là j’ai découvert qu’elle était la fille d’une femme nommée Magaram née en Ukraine (Empire russe à son époque), et que cette particule n’avait jamais existé.

 

A sa naissance en 1897, mon arrière-grand-mère se nommait Valentine Magaram.

Des Magaram, on en retrouve trace en Ukraine, les registres de naissance en indiquent à Odessa. On en retrouve aussi vers Dvinsk, devenu Daugavpils, en Lettonie. Tristement les Magaram que je trouve sont dans les listes des morts de la Shoah par balles, par ces listes je sais que leur présence était essentiellement dans cette région. Je retrouve quelques vivants sur Facebook, installés aux Etats-Unis, des juifs originaires du Yiddishland

Le nom est rare, il a quasiment disparu.

 

À la fondation Beit Hatfutsot ils précisent que Magaram peut être la traduction russe de Maharam, le H allemand devenant GUE dans la sonorité russe.

 

Quelques mois s’écoulèrent, ils furent remplis de recherches généalogiques, historiques, le test ADN a été réalisé pour corroborer l'arbre généalogique, et après de nombreuses heures de réflexion, de visites aux archives nationales, départementales, à l‘OFPRA, de contacts avec une maison de retraite russe… J’en suis arrivée à retracer un siècle d’histoire familiale.

 

Ce travail conséquent porta ses fruits, je pus dessiner par des dates, des actes, et des documents officiels, la vie de mon ancêtre : mon arrière-grand-mère.

Portrait de la mère de Valentine, Pauline Magaram (née Beregov, le nom francisé),

Ukraine (ancien Empire russe, vers 1895 – 1900)

Mon arrière arrière-grand-mère

On note à la tenue qu’elle venait d’un bon milieu social intégré

Derrière les nombreuses histoires romanesques racontées par ma famille, derrière ces grands et illustres ancêtres russes ou allemands aux multiples titres de noblesse, se cachait la simple et superbe Odessa et encore plus modestement la petite bourgade industrielle ukrainienne Berdiansk.

 

Nous venions donc de là, nous venions de Berdiansk, petite ville à cinq cents kilomètres d’Odessa qui abritait une importante communauté juive au XIXe Siècle. Elle représentait plus ou moins 10% de la population il y a un siècle et il y avait trois synagogues vers 1900. Aujourd’hui la communauté juive y est très minime. **(voir infos sur Berdiansk ci-dessous)

 

Mon arrière-grand-mère, Valentine Magaram, est née le 24 août 1897 à Berdiansk, année du grand recensement des juifs du Tsar. 

De sa vie sous l’Empire russe (actuelle Ukraine) j’ai peu d’informations, seulement un portrait qui représente sa mère m’est parvenu.

 

Ce que je sais…

 

En 1920 L’Empire russe était en pleine déferlante post révolutionnaire, dans ce capharnaüm guerrier, certains êtres pris par une aspiration de survie et de vie nouvelle ont pu fuir ces tourments. Mon ancêtre juive en fit partie. En 1920, à seulement 23 ans, elle put passer par Odessa, en bénéficiant d’une évacuation avec l’armée, là elle a pu prendre un navire qui l’a déposée à Constantinople. Elle a déclaré avoir fui en se mêlant aux troupes du Général Denikine.

 

Valentine a rencontré un homme russe de vingt ans son aîné, il s’appelait Zeiffert, il était marié à une baronne russe, sans doute un homme noble ou fréquentant le milieu des Russes blancs.

Mon ancêtre a transité avec cet homme à Constantinople, ils ont tenu un restaurant dont vous avez les photos, beau lieu de vie, avec les cuisines, la salle et les commis.

Constantinople 1920 1922 autour du restaurant

Cuisines du Restaurant à Constantinople - Entre 1920 et 1922

Salle du Restaurant à Constantinople - Entre 1920 et 1922

Pour ses promenades, elle fréquentait le jardin Taksim, nous pouvons noter par la présence des photos, l’élégance et le raffinement de cette femme et de ses proches. Leur légèreté dans l’exil et leur affection pour les animaux de compagnie sont des éléments visibles qui nous informent d’une certaine douceur de vivre chez ces exilés.

Valentine à Constantinople

Valentine en bas à droite, vers 1920 1922

Ces pauvres exilés pensaient peut-être que la Russie se calmerait et qu’ils pourraient retrouver une terre apaisée.

 

Mon ancêtre est restée une réfugiée toute sa vie, dans ses documents officiels elle est restée avec ce statut, jusqu’à la fin elle s’est déclarée russe, et elle n’a jamais fait de demande de naturalisation. Elle fut une véritable exilée, pas seulement de sa patrie, c’est son identité intime qui fut changée…

Je m’interroge : est-ce que ces émigrés russes pensaient un jour retrouver leur pays ?

En 1922 grâce à un laissez-passer et à l’obtention du titre d’apatride (Nansen) mon ancêtre a pu rejoindre la France, là elle a logé à Paris avenue Marceau puis dans le 9e arrondissement. Avec cet homme plus âgé, ils vécurent dans des hôtels, coutume qui nous semble atypique mais qui était fréquente dans les années vingt. La vie d’hôtel manifeste selon moi un trait de l’exil, ne jamais être chez soi.

 

Puis elle épousa cet imposant Russe blanc, Alexandre Zeiffert, ils se marièrent en 1924 alors qu’elle était enceinte de huit mois et ils donnèrent naissance à une petite fille prénommée Hélène : ma grand-mère.

Hélène, petite fille, sa maman Valentine et Alexandre Zeiffert son papa. Approximativement 1926-1927

Un des témoins présents à leur mariage était le Comte Cheremetieff, personnalité connue du milieu russe blanc, il était proche de Valentine. Sa signature est apposée sur l’acte de mariage. (Cf. Document en photo)

Le Comte Cheremetiev ? Héléne et Valentine – vers 1927

Je pense à cette femme, son exil depuis Berdiansk, son transit par Odessa, sa judéité plus ou moins niée, son assimilation totale au sein des Russes blancs.  Je m’interroge sur ce qu’elle a pu ressentir ? Je questionne un cercle de généalogie, on me dit que beaucoup de Russes à cette époque avait une grande aspiration à la liberté, liberté de vie mais aussi de culte. La France incarnait pour eux un pays où tout devenait possible, cela était aussi un sentiment éprouvé par certains juifs russes. 

 

Mon ancêtre a-t-elle pu bénéficier dans cet exil douloureux d’une nouvelle existence, plus proche de ses aspirations intimes et de ses convictions, ou a-t-elle agi uniquement par survie ?

 

Dans un document retrouvé à L’OFPRA je découvre qu’elle a déclaré que son père Paul Magaram était décédé, j’en déduis qu’il ne lui restait que sa mère, restée là-bas, dans ce territoire qui est aujourd'hui l’Ukraine, mais où ? Berdiansk ou Odessa ? je veux retrouver trace de cette famille.

 

Le mariage de Valentine et de Zeiffert a lieu le 20 mars 1924, le Comte est témoin, mon ancêtre est enceinte, le mari a vingt ans de plus que la mariée, cette jeune femme de 27 ans, juive, épouse un homme de Kiev, d’une origine sociale élevée, divorcé d’une baronne au motif qu’elle aurait abandonné le foyer (source archives nationales, j’obtiens un document d’annexe).

 

Je cherche à comprendre, qui était-elle ? Pourquoi ce pan de l’histoire nous fut modifié, mon père disait que c’étaient des allemands, à Zeiffert il avait ajouté le ” Von”. Zeiffert était pourtant né à Kiev.

 

L’ADN confirme, je suis russe, juive ashkénaze, j’en déduis que c’est la lignée paternelle, puis française et ibérique, la lignée maternelle.

Pourquoi ces mensonges sur nos origines ? Pourquoi avoir mis une si forte énergie pour fausser l’histoire alors que la réalité était sublime ?

 

Enfant, je me souviens des remontés de cette histoire juive familiale, mon père venait la nier, il ne donnait pas le nom, quand cela ressortait il disait que nous avions des origines lointaines indiennes, ce qui justifiait l’exotisme de ce nom. De là nous sommes devenus de grands Russes blancs, héritiers des plus grandes familles russes de l’Histoire. 

 

Je réalise peu à peu ce que signifiait être juif dans la Russie du début du XXe siècle, je découvre ce que je savais déjà en lisant Doubnov, les pogroms, la population décimée, le tsar complice des politiques antisémites, le racisme structurel d’un pays qui croule sous ses archaïsmes. Les juifs constituaient dans l’Empire russe un sous peuple humilié et mis au ban. Certains s’en sortaient mais de nombreux domaines étaient difficiles d’accès pour eux. Et beaucoup de juifs se sont alors convertis à l’orthodoxie ou se sont assimilés totalement. 

Ne plus être juif était parfois un choix de survie et pour certains la possibilité de gagner une ascension sociale.

Israël n’était pas, le sionisme prenait tout juste de l’ampleur. D’ailleurs l’Ukraine (ancien Empire russe) a vu germer en son sein les plus grandes idées et aspirations sionistes, peut-être que la dureté des conditions de vie qui y régnaient, motivèrent les intellectuels les plus volontaires.

 

Ce peuple subissait les caprices et les volontés du pouvoir en place. Et la région de Berdiansk à cette époque était dans l'Empire russe.  C’est l’actuelle Ukraine, une région qui fut connue pour la cruauté qui fut infligée aux juifs pendant des siècles.

 

Ne plus vouloir être juif était un état d’esprit partagé par certains. 

 

Je découvre le terme approprié, nous sommes des « juifs honteux », notre ancêtre a tout fait pour oublier, effacer l’identité originelle. Elle a épousé un chrétien, elle a donné naissance à un bébé, Hélène, qui fut baptisée, j’en ai retrouvé la trace en 1925. Ma grand-mère en 1940 n’avait que seize ans lorsqu’elle épousa un chrétien Russe blanc. Un homme raffiné, original, mais peu adapté à l’époque, il n’a jamais vraiment dépassé le déclassement de l’exil vécu par sa famille. 

 

Elle a souffert de ce mariage, à vingt et un ans, elle a déjà eu trois enfants pendant la guerre, puis elle a obtenu le divorce en 1950. Ce qui était rare pour l’époque, et admirable pour cette femme qui me semble absolument émancipée pour son temps.

 

Ce mariage avec mon grand-père était-il une dissimulation de guerre ? Une mascarade pour traverser l’époque, une alliance pour garantir que notre nom soit bien Korniloff ? 

Je le pense. 

 

Le si fort instinct de survie de ces deux femmes, Valentine et Hélène, auraient dicté ces unions.

 

Revenons à la naissance de ma grand-mère, nous sommes en 1924 à Paris, nous avons ces jolies photos, je découvre leur vie, Zeiffert et Valentine tiennent un restaurant russe dans le IXe arrondissement, vie de fêtes, des amis multiples, ils se promènent, ils profitent de la vie, il y a une apparente douceur chez ces Russes de l’exil. 

Hélène, le bébé, est dans son landau, elle grandit, elle prend même des photos elle-même à l’âge de cinq ans (c’est annoté au dos sur l’une des photos). En apparence, ils forment une parfaite famille de Russes blancs, menant leur superbe dans le Paris de l’entre-deux guerres. Ces Russes blancs, les pauvres âmes déchues de l’ancienne Russie. 

Ils avaient un certain faste, du goût, un amour des arts et de la culture. Leur misère toucha les français, d'ailleurs que reste-t ’il aujourd’hui de ces Russes blancs ? 

Si peu, trop peu. 

Hélène, bébé dans le landau, année 1924 Paris

Hélène petite fille vers 1926

Hélène petite fille vers 1927

Je présume qu’ils incarnaient pour Valentine la meilleure communauté à intégrer, ils semblaient plus aptes au secret et au silence que les Français et la richesse d’une culture ashkénaze, même assimilée, pouvait se mêler parfaitement à leur héritage. Je suis heureuse par moment de me dire que mes ancêtres viennent de ces deux mondes, deux mondes certes engloutis, mais deux mondes qui aimaient les arts, la fête, la vie, le savoir… Les Juifs russes et les Russes blancs partageaient cette même âme slave.

 

Nous sommes en 1931, Alexandre le mari, le propriétaire du restaurant, meurt à cinquante-quatre ans, Hélène a sept ans quand elle perd son père. C’est une jolie petite fille aux yeux bleus, comme sa mère. Les deux femmes restent à Paris, on devine que la relation est complexe, Hélène a déchiré puis re scotché une photo d’elle avec sa mère, datant de 1930, elle y inscrira au dos “ 1930 du temps où mon père vivait”.

Hélène et Valentine 1930 inscription au dos « 1930 du temps où vivait mon père » cette photo fut déchirée puis re-scotchée on présume la relation douloureuse à la mère.

​Peu d’informations sur leur vie pendant les années qui succèdent me parviennent, je n’ai accès à aucune date officielle de la décennie 1930, à part la mort de Zeiffert en 1931.

Puis je fais traduire le dos d’une photo de 1938, on y voit Valentine, elle est belle, fière, c’est un portrait personnel, ancêtre du contemporain selfie. Elle a une petite quarantaine d’années, elle semble apaisée, au dos un message d’amour inscrit en russe, il est quasiment effacé, on peut lire :

“...à mon Iziechka …; Ta Vale…”

 

Qui est cet Isaac ? Un amoureux ? un amant ? un ami ?

Le fameux portrait de 1938 pour « Iziechka » 

Valentine veuve depuis sept ans

Valentine est alors veuve depuis sept ans, elle était libre d’aimer. Peut-être a-t-elle pu aimer un homme juif, qui venait d’où elle venait. Je lui souhaite d’avoir pu partager un peu de son origine avec un confident durant ces années d’exil.

 

Des questions que je pose à mon frère, j’obtiens quelques réponses, je sais maintenant qu’elle était une joueuse au casino, une grande pianiste et une personnalité libre, affranchie, les autres femmes de la communauté russe ne l’aimaient pas. Elle faisait preuve de liberté dans son rapport aux hommes. Elle devait choquer.

 

Cette femme me devient de plus en plus intéressante, je continue à tracer sa vie, j’obtiens les actes de décès, elle meurt à l'hôpital Laennec en 1972.

 

Dans ce laps de temps, c’est Hélène qui fait parler d’elle, la jeune fille orpheline de père devient une beauté, de grands yeux bleus, un teint de peau clair, elle est fine, élancée, elle sera mannequin, sa carrière démarre alors qu’elle est adolescente.

 

 La légende familiale, (vous l’avez compris dans cette famille il y a eu tant de mensonges que je ne sais pas si c’est vrai ou pas), mais la légende dit : Hélène se présenta auprès de Christian Dior avenue Montaigne pour devenir simple couturière. Il la regarda, lui demanda de se tourner sur elle-même, et il l’embaucha comme mannequin.

 

Elle travailla ainsi pour Christian Dior et Pierre Balmain, et vécut plusieurs années à Londres pour vivre une vie, mener une réussite, elle fut un mannequin cabine reconnu de l’époque.

Hélène, adulte, devenue une beauté années 1945-1950 

Hélène dessinée du temps où elle était mannequin chez Balmain 

Hélène mannequin à Londres 

Hélène, du temps de sa superbe, années 1950

Hélène a eu trois enfants, mon père, l’ainé, est né le 17 décembre 1941 à Paris dans un appartement du XVe arrondissement. Sa sœur Kyra est née deux ans plus tard puis après la guerre en 1945 arriva Serge, le petit dernier, le seul qu’Hélène a aimé et éduqué dignement, les autres enfants furent élevés par leurs grands-mères respectives et placés dans des pensions.

Portrait de Serge Korniloff, 2 photos de lui se trouvaient dans l’enveloppe des souvenirs gardés à Zemgor (Hélène avait donc seulement la photo d’un de ses enfants) 

Serge, mon oncle, fut un grand photographe de mode dans les années 1980 puis un des premiers photographes à immortaliser l’époque soviétique, il décéda des suites d’un cancer en 2011.

 

Serge était le seul à évoquer notre origine juive et la judéité de naissance de Valentine, notre ancêtre. Dans la loi juive, la religion s’hérite par la mère, Valentine puis Hélène, Serge était peut-être conscient de cela et il devait vivre un questionnement identitaire. Je peux supposer que cette question touchait mon oncle, il n’était pas dans le déni ni dans la honte, ni dans le rejet, ni dans la haine de soi. J’aurais aimé pouvoir en parler avec lui.

 

Je regarde certaines photos, je les ai obtenues à Zemgor, la maison de repos qui a accueilli mon arrière-grand-mère et ma grand-mère. Un employé de cette maison de retraite russe m’a confié une enveloppe en janvier 2020, l’enveloppe contenait les souvenirs de toute une vie : des photos, quelques papiers, des documents, un dessin, un acte de naissance…Ce trésor était gardé depuis plusieurs années, et dans ma famille comme tout le monde a voulu rompre avec l’origine véritable, personne n’a pensé à réclamer ces objets.

J’ai été stupéfaite d’observer la facilité avec laquelle les éléments que je cherchais sont venus à moi, j’ai eu à émettre des demandes, mais tout s’est imbriqué parfaitement dans cette quête, comme si la vérité devait sortir, comme si une force venait à agir, comme si un fantôme familial œuvrait en coulisse pour que les choses soient délivrées.

Valentine Magaram, fin de sa vie, devenue une babouchka vers 1970

Elle a déclaré à l’OFPRA avoir comme métier dans les années 1960 « Bonne à tout faire »

Elle est sur l’eau, toujours allant vers un devenir… une exilée, une apatride, peut-elle un jour s’enraciner ? 

Les informations sur nos origines en Ukraine se trouvaient déjà sur l’acte de naissance détenu par ma grand-mère, Hélène, elle n’était donc pas ignorante de notre histoire, la ville de Berdiansk figurait dessus comme lieu de naissance de mon ancêtre.

 

 

Je m’interroge, à quel moment avons-nous tu notre véritable origine, à quel moment notre famille est devenue une famille mythique aux origines germaniques et russes uniquement ? Omettre notre origine juive d’Ukraine est-ce avoir honte ? est-ce survivre ? 

 

Tout cet héritage fut transmis par l'étrangeté du silence et du mensonge et je pense aujourd’hui que ce qui est tu, caché, menti, travesti, aura autant de force dans notre vie, que ce qui est enseigné, appris, donné, transmis.

 

J’ai d’abord cru que c’était une histoire de judaïsme honteux, que mon ancêtre trouvait plus élégant de se dire venant de nobles russes blancs, comme un vernis social qu’elle aurait pu choisir en émigrant, puis j’ai réalisé que c’était bien plus complexe que cette pensée superficielle.

 

Mon arrière-grand-mère était une femme d’une grande intelligence, Valentine a su quitter son pays, survivre, se marier, faire une véritable ascension sociale, côtoyer de vrais princes russes (déchus). Elle avait une immense culture et une habileté à la survie. Son mariage, celui de sa fille à seize ans, tout cela manifeste qu’elle a su pendant des temps délétères (1939, 1940…) mettre sa fille et elle, à l’abri. Elle a assuré la survie de notre famille, de notre lignée, quelles que soient la religion, l’origine, ou l’histoire enseignée. 

 

Elle a voulu notre vie.

 

L’orthodoxie est devenue la religion familiale, et elle était même une véritable croyante, paraît-il, à la fin de sa vie.

 

Pendant deux ans, cette femme, son mystère, a accompagné mes jours, je me suis interrogée sur elle, sur notre histoire, sur sa vie, j’ai retourné les lieux d’archives, j’ai questionné le passé, j’ai pleuré par moment en imaginant des peurs qu’elle aurait pu avoir ou connaître, je n’ai d’abord rien compris à tous ces mensonges identitaires et puis aujourd’hui je sais seulement que tout cela fut pour le “devenir”, pour l’avenir.

 

Le “devenir” est la seule fin qui compte sur cette terre, là où nous allons…

 

Je regarde ces photos, le mystère n’est plus, c’est la survie humaine qui a engendré tout cela. La volonté de vivre, de donner la vie, d’assurer une descendance. 

 

Je remercie ces deux femmes, Valentine et Hélène, même si l’histoire fut changée, même si j’ai cru venir de grands barons allemands, je sais que tous ces mensonges sont bien petits au regard de ce que signifie pouvoir être en vie. 

 

Je salue ces deux femmes, que mon père cachait grandement. Deux femmes libres, libres de se réinventer, libres d’aimer, libres d’assurer leur survie.

 

Aujourd’hui (segodnya*), je ne dis plus que je viens d’une lignée de juifs honteux d’Ukraine, mais que je suis “une eau mêlée” comme me l’a si gentiment appris Isabelle Némirovski.

 

Demain, (zavtra*), j’irai à Odessa et à Berdiansk chercher les derniers documents de mes ancêtres qui devront encore attendre que la main du destin me les remette.

 

En août 2019, j’ai adopté le nom Magaram comme nom public, mon nom civil était jusqu’à présent Korniloff. Je ne me suis pas convertie au judaïsme, j’ai choisi seulement de reprendre le nom qui était resté caché pendant un siècle. 

Tamara Magaram*** (août 2020)

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*En russe

** Quelques informations sur Berdiansk :

 En 1890, il y avait trois écoles juives à Berdyansk. Une branche professionnelle de la Talmud Torah a également été fondée. Selon le recensement de 1897, le nombre de Juifs dans la ville était de 3 306 (dont 258  Karaïtes ), soit 12,9% de la population totale; dans le district, il était de 9 171 personnes (3% de la population). Pendant la Première Guerre mondiale, de nouvelles écoles ont été ouvertes pour les enfants des réfugiés juifs de la zone de front. Pendant la guerre civile, Berdyansk a changé de mains à plusieurs reprises et la population juive a souffert de violences et de pillages. En juin 1920, sept membres du Parti communiste juif,  Po'alei Zion , volontaire pour l'Armée rouge. Selon le recensement de 1926, il y avait 2138 juifs à Berdyansk en 1926 et 2393 en 1939 (4,6% de la population). Berdyansk a été occupée par les troupes allemandes en octobre 1941. Environ un millier de Juifs ont été abattus dans une gorge près de la ville; les autres ont été anéantis en 1942. On sait peu de choses sur la vie juive sous le régime soviétique ultérieur. Cependant, au début des années 1990, une société culturelle juive a été fondée et une congrégation de synagogue était active. Selon  l'Agence juive il y avait 2 000 juifs à Berdyansk en 1994 (1,3% de la population totale).

*** Tamara Magaram est un écrivain français. Passionnée par la philosophie et la psychologie, elle écrit des romans qui sondent la question de l’âme humaine et des extrêmes qui subsistent dans les comportements contemporains. Elle a publié deux romans chez Ramsay Éditions : Un printemps à Paris (sous le nom de Tamara Korniloff, 2019) et Les âmes guéries (2020), un roman sur l’enfance et l’amour, qui laisse entrevoir la complexité des liens humains, la question de la mère, et la condition de la femme d’aujourd’hui.

En parallèle à cette carrière littéraire, elle est titulaire d’un Master II en Marketing et Communication de l’Institut Supérieur de Gestion à Paris, et exerce un métier dans l'événementiel et le digital au sein d’un média leader spécialiste de l‘économie. Elle a travaillé pour CNews et le Groupe Le Monde.

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