Jeu d’échecs : « Les rois, les reines et les empires » (4/4)

par Ada Shlaen

Brighton Beach

Echiquiers à Brighton Beach-Little Odessa

4. Et les femmes dans ce monde d’hommes ?!!!

 

        Durant de longues périodes, les échecs étaient surtout vus comme une occupation masculine. L’échiquier jouait le rôle d’un champ de bataille et même si la reine est une figure importante, elle était vue surtout comme une prise de guerre pour les deux adversaires. Encore aujourd’hui le « vox populi » considère que les femmes n’ont pas les qualités requises pour être de très bonnes joueuses. Je dirai plutôt que l’organisation de la vie sociale ne laisse pas aux femmes le temps nécessaire pour apprendre, jouer, réfléchir, car les échecs exigent une disponibilité, qui reste un luxe pour la plupart des femmes.

       Il y a d’ailleurs des contre-exemples tout à fait éloquents. Bien avant l’organisation du premier championnat féminin en 1927, dès le XIXᵉ siècle, il y avait des femmes qui arrivaient à contester la prédominance masculine. Ainsi en 1893 Emmanuel Lasker, le second champion du monde, qui allait détrôner l’année suivante Wilhelm Steinitz, affronta l’Américaine Nellie Love Marshall Showalter et la Britannique Kate Finn pendant une tournée aux États-Unis. Elles gagnèrent toutes les deux contre le futur champion du monde qui garda son titre pendant 27 ans ce qui constitue le record absolu à ce jour. Or Nellie Love Marshall avait épousé à 16 ans le champion des États-Unis Jackson Sholwater, qui lui avait appris à jouer, si bien qu’au bout de quelques années elle gagnait des matches contre les hommes.

      Cet intérêt des femmes pour les échecs poussa la FIDE à créer en 1927 le Championnat de monde féminin. La première championne, Vera Mentchik, avait d’ailleurs des liens avec la Russie, car elle était née en 1906 à Moscou, d’un père tchèque et d’une mère anglaise. Après la révolution d’Octobre de 1917 la famille s’installa en Angleterre, mais Vera se présentait toujours sous le drapeau tchécoslovaque. C’était une excellente joueuse qui participait aussi aux tournois masculins, en remportant d’ailleurs plusieurs victoires y compris contre Max Euwe, le cinquième champion du monde. Dans les années 1930, parmi les joueurs de grands tournois il existait même un club informel qui portait son nom et qui réunissait les perdants des matchs contre elle. Elle garda son titre jusqu’à sa mort en 1944, pendant un bombardement allemand à Londres, à l’âge de 38 ans. À cause de son lieu de naissance, Vera Mentchik est parfois présentée comme une joueuse russe ; il est bien probable d’ailleurs que sans les événements révolutionnaires de l’année 1917, la famille Mentchik serait restée en Russie où le père avait une bonne situation. Ainsi très logiquement, tôt ou tard la prédominance russe ou plutôt soviétique serait apparue dans le tableau féminin et ce, jusqu’à 1991, où toutes les championnes du monde étaient des Soviétiques. En 1950, lors du premier championnat organisé après la guerre, le titre fut conquis par Ludmilla Roudenko, qui était suivie par ses quatre compatriotes ! En 1956 le titre fut conquis par Elisavetta Bykova. A partir de 1962 nous assistons au règne ininterrompu des joueuses géorgiennes ; tout d’abord à celui de Nona Gaprindashvilli, championne du monde pendant 16 ans de 1962 à 1978. En 1978 elle fut la première femme à recevoir le titre de grand maître de la Fédération internationale des échecs (J’ai remarqué que son nom était cité dans le dernier épisode du Jeu de la dame comme une sorte de clin d’œil à ceux qui doutent des capacités des femmes à jouer dans « la cour des grands » !) et ensuite à Maïa Tchibourdanidzé qui garda le titre mondial de 1978 à 1991. Elle avait seulement 17 ans quand elle obtint le titre mondial pour la première fois ! Tout symboliquement elle le perdit en 1991, l’année de la disparition de l’URSS au profit d’une joueuse chinoise Xie Jun.

 

Le texte complet d'Ada Shlaen est consultable  ici  sur M@batim