Du "shtetl" à la porte du temple maçonnique

(1900-1940)

par Catherine Madillac

Mon propos n’est pas de revenir sur l’histoire de la présence juive dans les loges maçonniques sous l’ancien régime, ni même au XIXe siècle. On se reportera pour ce faire à l’ouvrage de Jacob Katz(1) et à la remarquable étude produite sur ce sujet par la revue Archives Juives(2).

 

Ma recherche porte sur la première moitié du XXe siècle et concerne le paysage maçonnique français composé à cette époque de trois principales obédiences : le Grand Orient de France (GODF), la Grande Loge de France (GLDF) et l’Ordre maçonnique mixte international : le Droit Humain (DH), seule obédience prônant la mixité et ayant d’ailleurs été créée pour cette raison en 1893.

 

Contrairement à la période de l’ancien régime et aux suivantes qui virent la moyenne et grande bourgeoisies juives frapper aux portes des temples maçonniques, cette première moitié du XXe siècle vit plus souvent des Juifs immigrés, de plus ou moins fraîche date, et des Juifs, français de souche, pour beaucoup de classe moyenne voire modeste frapper eux aussi aux portes des temples.

 

Pourquoi l’entrée en franc-maçonnerie ? Il est bien difficile d’apporter des réponses concrètes en l’absence de documents fiables comme, par exemple, les lettres de motivations des postulants.

 

En effet, dès le début de l’Occupation les archives ont été pillées par les nazis dans un premier temps puis par les services de police de Vichy dédiés à cette besogne afin d’en tirer un matériau à visées répressives comme les fiches, dites de Vichy, qui regroupaient le maximum de détails sur la vie du maçon ainsi répertorié.

Source : Fiche de Vichy, archives du GODF

Outre que les régimes totalitaires adorent « ficher les citoyens », les renseignements ainsi récoltés ont servi plus tard à contrôler les déclarations de non-appartenance à la franc-maçonnerie.

 

 

Avant cela, dès l’invasion de mai 1940, beaucoup de loges maçonniques se sont sabordées  et ont caché ou détruit leurs archives afin qu’elles ne tombent pas aux mains des envahisseurs. Entre les vols et les destructions diverses, peu d’archives ont pu être récupérées à la Libération et c’est ainsi que des pans entiers manquent à la mémoire maçonnique.

 

Face à ce désert mémoriel, il ne nous reste qu’à formuler des hypothèses quant aux désirs des Juifs de vouloir devenir eux aussi des Frères et Sœurs en Maçonnerie.

 

Restons dans nos hypothèses : la franc-maçonnerie vénère la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Si les Français « israélites » comme on disait à cette époque, étaient habitués à ce triptyque républicain, on peut imaginer que pour les populations émigrées fuyant, qui la misère, qui les pogroms (ces deux calamités allant souvent de pair), cette belle devise a tinté agréablement à leurs oreilles et a peut-être suscité l’envie de vivre ces beaux principes.

 

L’universalisme, le cadre fraternel et égalitaire de la Maçonnerie invitent toutes les bonnes volontés désireuses – au-delà de tous critères sociaux, religieux, culturels… – de « construire le Temple de l’Humanité », à devenir franc-maçon, à adhérer à des valeurs sans renier les siennes. En cette première moitié du XXe siècle, nous ne sommes plus au temps où les Juifs désireux de devenir francs-maçons devaient pour ce faire renier la foi de leur père voire se convertir au christianisme(3).

 

De plus, même si la Maçonnerie française ne professe ni ne tolère aucun dogme, ses légendes, ses rites et rituels sont d’essence religieuse (mais et c’est important, sans religiosité) et plus particulièrement hébraïque. C’est peu dire que le Temple de Salomon est omniprésent dans le mythe et la geste maçonniques. Cela peut séduire le profane, d’ici ou venu d’ailleurs qui, un peu las du rabbin et de la synagogue, aspire à vivre une spiritualité qui pour n’être point religieuse n’en est pas moins authentique et enrichissante. Cette hypothèse est valable également pour les croyants d’autres chapelles. Quant à la pléthore de libres-penseurs adhérant à la Maçonnerie, elle s’accommodait très bien de ce symbolisme. La spiritualité est universelle, elle aussi. Outre la source hébraïque, la Maçonnerie puise ses rites dans la Chevalerie et les bâtisseurs de cathédrale du Moyen Âge sans oublier la légende christique, offrant ainsi un syncrétisme spirituel propre à élever l’âme et l’esprit de chacun.

 

Ajoutons que la Maçonnerie française, toutes obédiences confondues est, et plus particulièrement depuis l’affaire Dreyfus, philosémite, ce qui correspond à ses valeurs. Cela n’a pas toujours été le cas mais c’est une autre histoire(4).

 

Après l’envie de liberté et d’égalité plus la soif de spiritualité ajoutons un autre critère à nos suppositions : la fraternité et son corollaire, la bienveillance. Cette bienveillance, beaucoup de Juifs et particulièrement les gens d’extraction modeste ont eu peu l’occasion de la goûter dans le monde « des gentils ». Pénétrer dans un microcosme où on vous tutoie d’emblée, sans démagogie mais tout simplement parce que vous êtes celui, celle que l’on considère comme un égal. Cela se sait et peut attirer, sans calcul, juste pour vivre autre chose que (dans le meilleur des cas) l’indifférence polie du monde dit profane. Certes, ne versons pas dans l’angélisme, des comportements racistes ou antisémites ont et peuvent encore de nos jours exister mais ont toujours été sanctionnés sans faiblesse, le plus souvent par une exclusion définitive de la Maçonnerie. Pour le citoyen, souvent venu d’ailleurs, hélas confronté dans la vie profane aux injures antisémites, cela est plus que réconfortant de savoir que dans sa loge, son obédience, il ne subira pas ces abominations haineuses.

 

Sans oublier que la Maçonnerie est perçue comme un moyen d’intégration dans cette société française si diverse. La loge est un creuset d’êtres venus de partout, tous différents (âge, origine sociale, culture, religion ou absence de religion), tellement différents et de ce fait enrichissants et auxquels notre nouveau venu sorti de sa communauté pourra se frotter, pour son propre enrichissement sans compter que lui aussi, « l’étranger », apportera beaucoup à ses nouveaux Frères et Sœurs. L’appartenance maçonnique dans la France  de cette époque est une façon de s’ouvrir au monde, à la culture ouest-européenne, différente de celle de l’Europe centrale et orientale auxquelles étaient plutôt habitués les immigrés.

Côtoyer d’autres façons de vivre cela participe de l’intégration dans la grande communauté française, c’est s’ouvrir également à une forme de modernité ou, pour le moins, aller vers une idée neuve.

 

Après avoir tenté d’expliquer le pourquoi de l’adhésion à la franc-maçonnerie (l’adhésion à un courant spirituel relève de l’intime et comme tel reste souvent inconnu), il reste à expliquer le comment adhérer à une entité qui ne « recrute » pas. Certes, le postulant peut solliciter son entrée en écrivant aux sièges des obédiences(5) mais le plus souvent le contact se fait par le lien amical et/ou familial. Il n’est pas rare de trouver des couples en loges voire plusieurs membres de la même famille(6) en ce qui concerne l’obédience mixte le Droit Humain en l’espèce. Ailleurs, le fils rejoint le père, le frère le cousin ou l’ami pour les obédiences exclusivement masculines comme le GODF et la GLDF.

 

Un autre lien a pu favoriser la rencontre : le monde syndical et associatif. La Ligue de l’enseignement et la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), la Ligue des droits de l’Homme (LDH) entre autres, étaient réputées par les forces réactionnaires(7) repaire de Juifs et de francs-maçons. Selon ces mêmes forces, les premiers, les Juifs, circonvenaient les seconds, les maçons, afin d’envahir les loges pour  faire des « affaires ». De ce fantasme délirant a prospéré le fameux « complot judéo-maçonnique », viatique intellectuel et obsession récurrente des antisémites.

 

Cet ennemi commun n’a jamais envisagé que si les Juifs et les maçons se retrouvaient si souvent dans les mêmes associations de lutte ou de défense c’est parce que, les uns comme les autres, luttaient pour l’amélioration de la société et contre l’injustice. Mais il est vrai que quand la haine occupe un cerveau elle laisse peu de place à l’objectivité…

 

Un des idéaux de la franc-maçonnerie est de « réunir ce qui est épars », en clair réunir les hommes et femmes de bonne volonté pour travailler à l’amélioration de l’Humanité. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Juifs, persécutés depuis toujours donc sensibles à beaucoup de misères aient voulu, eux aussi apporter leur pierre à l’édifice en compagnie de Frères et Sœurs en Humanité.

 

Cet article sera suivi de notices biographiques de Juives et de Juifs qui ont frappé à la porte du temple et sont devenus francs-maçons.

 

Catherine Madillac (avril 2021)

 

Catherine Madillac est également auteur de l’article « Marie Mitler épouse Jacobson (Odessa 1873-Birkenau 1944) »

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  1.  Jacob Katz, Juifs et francs-maçons en Europe (1723-1939), trad. de l’anglais par Sylvie Courtine-Denamy, Éditions Cerf/CNRS Editions, Paris, 2011.

  2.  Archives juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 43/2, 2e semestre 2010.

  3.  Archives juives, n°43/2, éditions du Cerf 1970, op. cit., pp. 15 à 26.

  4.  Ibid, contribution d’André Combes, pp. 70 et 86.

  5.  La Maçonnerie n’est pas une société secrète mais discrète. Les obédiences sont déclarées comme associations relevant de la loi de 1901 et déclarées à la préfecture de Police. Leurs adresses postales sont connues.

  6.  La famille Goutstein par exemple : le père, ses quatre filles, ses deux gendres, tous membres de l’atelier François Vincent Raspail, loge parisienne du Droit Humain.

  7.  Essentiellement l’extrême-droite, les catholiques traditionalistes et une frange de l’extrême-gauche.

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Bibliographie succincte sur les Juifs et la Franc-Maçonnerie :

 

Jacob Katz, Juifs et francs-maçons en Europe (1723-1939), trad. de l’anglais par Sylvie Courtine-Denamy, Éditions Cerf/CNRS Editions, Paris, 2011

 

André Combes, La Franc-Maçonnerie sous l’Occupation, Persécution et résistance (1935-1945), Éditions du Rocher, 2012

 

Daniel Béresniak, Juifs et Francs-Maçons, Les Bâtisseurs de temples, Éditions du Rocher, 1998