top of page

De la vigne en pleine ville à Odessa

par Benjamin Jacobi

     En 2017 je suis retourné à Odessa. Ce verbe retourner, tapé naturellement sur mon clavier, est impropre. Je n’étais jamais allé à Odessa. Mon père, né dans cette ville en 1899, n’a jamais pu y retourner. Il a quitté son pays natal à 17 ans (en 1917). Les autorités soviétiques ne l’ont jamais autorisé à y revenir pour retrouver sa sœur restée en Ukraine et devenue responsable d’un Kolkhose. 

       Un siècle exactement après le départ de mon père l’usage impropre du terme retourner indique la part d’identification dans mon désir d’aller à Odessa, de voir Odessa. Jamais je ne l’ai entendu énoncer explicitement un tel désir. Il consentait à évoquer sa ville natale épisodiquement sous l’assaut de questions autorisées par la curiosité de l’enfance.  Plus tard, adulte, un silence s’est installé, j’imagine que par pudeur, respect je n’ai pas voulu le lever comme pour éviter le partage de la souffrance de l’exil, de la perte.

Musee-holocauste-odessa

        Mon père (David) a quitté Odessa pour la Palestine, il est passé par Constantinople où les Turcs l’ont dépouillé de tout l’argent et des bijoux qu’il avait sur lui. Je me souviens de son récit pendant l’enfance, j’avais surtout retenu qu’il avait été contraint de complètement se déshabiller.

       Son père (mon grand- père Judas) était resté, un temps, à Odessa, il était fournisseur de foin pour les chevaux des armées du tsar. Est-ce une légende ? Je suis tenté de le penser. D’autres éléments m’empêchent de trancher : David a aidé Judas à le rejoindre en Palestine (mon grand père est enterré à Jaffa) pour éviter les bolcheviks et les pogroms à Odessa : soit des faits parfaitement conformes à la supposée légende. Ces faits semblent incompatibles avec la suite de son existence, avec l’engagement au parti communiste français de David pendant toute sa vie. Incompatible également avec l’antisionisme d’un homme qui avait connu Golda Meir (au sens biblique ? autre légende) alors caissière d’un grand café de Tel Aviv. Difficile également d’associer sa formation dans une Yeshiva à Odessa et l’absence totale de toute pratique religieuse (ses cinq fils n’ont pas fait leur bar mitsva mais il a pris le temps de la préparer pour deux de ses neveux).  

       Évoquer Odessa et mon père avec son ambivalence et ses contradictions revient à le mettre à nu, à le voir nu. 45 ans après sa mort je reste un enfant troublé, tenté de saisir un manteau comme le firent les fils de Noé, un adulte tenu de renoncer à une image idéalisée de son père ou plutôt de faire avec une série de paradoxes. En faut-il une preuve ? Un psychanalyste juif, informé de mon désir d’aller à Odessa, m’a permis (autorisé ?) de rejoindre le premier groupe conduit par Isabelle Némirovski pour ce voyage. On aura compris qu’il ne m’a pas seulement fourni les coordonnées des organisateurs du voyage. 

 

       David avait choisi de vivre en France, après avoir quitté la Palestine, il fit un périple dans la Mitteleuropa : Pologne, Allemagne (il fut cocher à Berlin), Hollande, Suisse, il finit par s’installer à Arles, travailler en Camargue. Ouvrier agricole d’abord puis embauché dans une usine à Papier à Arles au titre d’interprète. Les machines-outils allemandes installées à la fin des années trente dans cette papeterie nécessitaient la présence d’un germanophone. Une fois les machines installées il fut recruté dans cette usine, il y resta ouvrier spécialisé pour toute sa vie professionnelle.  Mon père pratiquait couramment la langue allemande apprise à Odessa avec sa langue maternelle : le russe, il en était de même, bien entendu pour le yiddish, l’hébreu (moderne et biblique), l’arabe (il vécut à Alep en Syrie) et l’anglais. Enfin il parlait et surtout lisait, écrivait le français au point d’être le traducteur attitré de la petite communauté Ashkénaze installée en Camargue. Ouvriers agricoles et /ou colporteurs plus tard commerçants[1] venus d’Allemagne, Russie, Bessarabie, Lituanie… tous échangeaient en yiddish. Dès cette époque j’ai retenu qu’un juif était toujours de quelque part. Pour mes parents jamais la reconnaissance d’un juif, d’un patronyme juif n’était séparée d’un pays d’origine supputée. J’y distingue, aujourd’hui, la place singulière de l’universel dans l’être juif. Stefan Zweig dans une lettre à Théodore Herzl, à l’orée du vingtième siècle, s’alarmait du risque de disparition de cette particularité de la judéité dans le projet de création d’une nation juive, sur le risque de tout nationalisme (réflexion à méditer quand on connait aujourd’hui certains choix du gouvernement d’Israël).  

      Paradoxalement, dans notre famille, le yiddish était destiné à couper les échanges entre parents et enfants, mes parents échangeaient en yiddish lorsqu’ils estimaient leur discours inadapté aux oreilles de leurs enfants. Il ne fut jamais question de nous apprendre à le parler tant le désir d’assimilation fut présent dans notre foyer. De ce fait il me reste en héritage quelques bribes de yiddish et, qui sait ? un intérêt soutenu pour la parole de l’autre, un goût devenu depuis le soutien de mon choix professionnel de psychologue. Il y eut pourtant des exceptions dans l’accès à cette langue du secret. En effet David ne pouvait s’empêcher de recourir au yiddish pour utiliser et traduire des expressions notamment destinées à dénoncer des insuffisances. J’appris ainsi à dire, entre autres, en yiddish : une intelligence rare pour désigner un imbécile et par la même occasion saisir le génie d’une langue, d’une culture. Dans le renversement en son contraire elle se risque au jugement. 

 

       Je suis donc allé à Odessa, j’ai pris du plaisir à visiter Odessa. Comment ne pas être saisi par la beauté de cette ville ? Hébergé dans un bel hôtel en surplomb du port, chaque matin, je voyais la mer Noire. J’ai emprunté les raides escaliers, déjà vus au cinéma, dans Le cuirassé Potemkine.  J’ai déambulé sur les vastes boulevards taillés au cordeau par le duc de Richelieu sous la houlette de la grande Catherine lors de la fondation de la ville. J’ai reconnu quelques tristes bâtiments officiels de l’époque soviétique et d’autres beaux et colorés du Dix-Neuvième. Je fus badaud d’une noce près de l’Opera rutilant avec robe longue et limousine. J’ai vu un rabbin exilé d’Israël et revenu à Odessa nous parler en anglais des juifs d’Odessa avec l’appui d’un power-point. J’ai même repéré des Passages tels ceux décrits et interprétés par Walter Benjamin à Paris. J’ai visité le tout petit et artisanal musée juif installé dans un espace pas plus grand qu’un T3 …  Cet inventaire est loin d’être exhaustif, chaque journée fut copieuse. 

       Pourtant au moment de déplier ce témoignage, je crois entendre un extrait récurrent du dialogue de Marguerite Duras dans le film d’Alain Resnais : Hiroshima mon amour :  tu n’as rien vu à Hiroshima, ces paroles résonnent en substituant Odessa à Hiroshima. Cette sensation, cette pensée pourrait ne pas tenir à la visite de ce musée juif, terriblement réduit quand on connait la proportion de la population juive d’Odessa avant la Seconde Guerre mondiale, elle était majoritaire dans une ville comparable à Marseille. Les pogroms et la solution finale ont presque anéanti la présence des juifs dans la ville de Russie (d’Ukraine) où ils furent les plus heureux. Ce sentiment ne tient pas non plus au fait que j’en ai rencontré cependant quelques-uns et tous ignoraient le yiddish. 

 

       Ne rien voir à Odessa relève peut -être de la restitution de l’arrière-fond de tristesse perçu chez mon père à l’épreuve de l’exil, au départ sans retour d’Odessa. Mon Père fut un lecteur acharné, pas une journée sans un livre sous ses yeux. J’en déduis, aujourd’hui, qu’il avait besoin de se plonger dans la vie d’autres que lui-même. Manière d’éviter quotidiennement l’irrémédiablement perdu.

       Reste à m’expliquer sur le titre donné à ce témoignage. A la question : pourquoi tu es finalement resté à Arles ? Il répondait : à cause du climat, le même que celui d’Odessa. Je n’ai donc pas vraiment rien vu à Odessa : la présence de la vigne au cœur de la cité confirmait qu’il y avait à Arles quelque chose d’Odessa.

 

                                                                                                                Benjamin Jacobi  

                                                                                                                Octobre 2025

 

Benjamin Jacobi est psychanalyste à Marseille, Professeur émérite de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille, membre du comité de rédaction de la revue Cliniques méditerranéennes depuis sa création.

 

[1] Ces émigrés eurent des enfants : ingénieur, kinésithérapeute, médecin, professeur d’université, journaliste, psychologue…

bottom of page