Le mythe de Babi Yar : comment nommer l’innommable ?
par Ada Shlaen

              Quand dans les premiers jours de l’année 2022, j’avais reçu une information du Centre Pompidou avec l’annonce de la projection du documentaire de Sergueï Loznitsa[1] Babi Yar. Contexte ma première réaction était assez réticente. Honnêtement je n’avais pas tellement envie de visionner des images déjà vues, certaines même à plusieurs reprises. Et pourtant quelques jours avant la date fixée, j’ai imprimé un billet avec l’idée que si jamais j’avais un empêchement de dernière minute, je donnerai la priorité à mes autres obligations.

            Ainsi le 20 janvier je me suis retrouvée parmi des spectateurs qui remplissaient peu à peu la salle de projection, en occupant, pour finir, toutes les places, il y avait même quelques personnes debout le long des murs ! Je me demandais quelles raisons les poussèrent à venir voir ce film qui ne pouvait qu’être très dur et éprouvant à regarder. Or durant les deux heures de la projection, j’étais moi-même littéralement fascinée par la force des images. Je les connaissais déjà pour la plupart et curieusement j’avais l’impression de les découvrir.

            Je rappellerai que le ravin de Babi Yar qui se trouve aujourd’hui dans un quartier périphérique de la capitale ukrainienne, était considéré en juin 1941, quand commença la guerre entre l’Allemagne et l’Union Soviétique, comme un endroit très éloigné, à l’accès difficile. A proximité se trouvaient plusieurs cimetières :  juif, karaïte[2], musulman et orthodoxe. Ce nom qui signifie « le ravin de la vieille » est très marqué du point de vue linguistique, il appartient au registre populaire. Dans des contes russes nous trouvons souvent des Baba-Yaga, des sorcières qui pratiquent le cannibalisme et qui symbolisent le Mal absolu, le malheur total. Cet immense et sinistre ravin, large de 50 mètres et long de plus de 2 kilomètres est devenu le symbole principal de la « Shoah par balle », des massacres systématiques organisés par des Einsatzgruppen[3], entre 1939 et 1943 sur les territoires de la Pologne et des régions orientales de l’Union Soviétique, où des communautés juives résidaient depuis des siècles.  Ainsi pendant seulement deux jours, le 29 et 30 septembre1941, le Babi Yar est devenu le lieu de massacre de 33 771 Juifs par des nazis. Ce chiffre très précis se trouve dans le compte-rendu des bourreaux eux-mêmes.  De plus jusqu’à la libération de Kiev par l’armée soviétique le 5 novembre 1943, les Allemands y exécutèrent d’autres catégories de la population : Ukrainiens, Roms, résistants, partisans, prisonniers de guerre… D’après le rapport de la Commission d’État Soviétique publié en mars 1944, le chiffre exact des victimes, enfouies dans le ravin maudit, ne sera jamais connu avec précision, mais il devrait avoisiner 120.000. Ces exécutions massives furent connues assez rapidement, aussi bien des autorités soviétiques que des alliés américains et britanniques. En novembre 1941 l’Agence Télégraphique Juive de New-York publia un communiqué indiquant qu’à Kiev « plusieurs milliers de Juifs, hommes, femmes et enfants furent méthodiquement assassinés ». En janvier 1942 le commissaire aux Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, adressa une note aux gouvernements alliés, basée sur ce communiqué de l’ATJ.

            Dès 1942 les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, les plus fameux correspondants de guerre, qui collectaient des témoignages pour le futur Livre Noir[4], prévoyaient d’y inclure un long chapitre sur la persécution des Juifs à Kiev et ils demandèrent au poète Lev Ozerov, originaire de la ville, de rédiger cette partie. Bien des années plus tard, Lev Ozerov se souvenait encore de sa première vision de Babi Yar : " Je n'oublierai jamais. La première fois, quand je suis arrivé, j'ai vu un ravin en forme de long serpent, rempli de cadavres. D'abord, il me fallait maîtriser mon émotion ; je savais que j'avais perdu là beaucoup de proches, d'amis, de parents. Il me fallait parler, trouver éventuellement des témoins, refaire l'itinéraire que les victimes avaient suivi. J'ai fait plusieurs voyages à Kiev pour continuer à collecter des informations... " Parallèlement à son témoignage documentaire, Lev Ozerov avait écrit un long poème intitulé Babi Yar, qui fut publié en 1946. Babi Yar le hantait toute sa vie. En 1958 il écrivit un deuxième poème qui commence par les mots suivants : Ravin en forme de serpent … Et quatre ans plus tard sous sa plume naissent les vers suivants : 

Les morts parlent. Leurs souffles
Ravive la chaleur de la cendre entassée.
Mauthausen. Oradour. Dachau.
Buchenwald. Auschwitz. Babi Yar. …

            Dans sa poésie ce thème revenait souvent, alors qu’en Union Soviétique la réalité de la Shoah était niée pendant des longues d’années. Dans les publications officielles on ne parlait pas alors « des victimes juives » mais des « paisibles citoyens soviétiques » ! Il s’agissait d’un déni parallèle à l’antisémitisme du pouvoir soviétique tout particulièrement fort dans les dernières années de la vie de Staline. C’est alors que sera assassiné en janvier 1948 l’acteur Solomon Mikhoels, président du Comité Antifasciste Juif, parallèlement plusieurs membres de ce comité seront fusillés le 12 août 1952.

            Ce mutisme officiel était en quelque sorte compensé par l’expression artistique car le thème de Babi Yar apparait souvent dans des œuvres qui évoquent la Shoah. Elles étaient écrites en russe[5], en yiddish[6], en ukrainien[7]….

            Probablement le poème Babi Yar écrit par Evgueni Evtouchenko en 1961 fait partie des œuvres les plus connues et il inspira Dmitri Chostakovitch pour sa Symphonie N°13.  Je vous propose de le lire dans l’article, écrit en hommage après sa mort, intitulé Evgueni Evtouchenko : « En Russie, un poète est plus que poète ».

            Les œuvres en prose sont moins nombreuses, parmi elles le roman d’Anatoli Kouznetsov Babi Yar est certainement la plus importante. L’ouvrage fut publié en URSS avec beaucoup de coupures en 1966. L’auteur put quitter l’Union Soviétique à la fin des années 1960 et la version complète de son roman parut en russe en Occident en 1970. 

            Dans ces œuvres le ravin représente bien plus que la comptabilité sinistre de morts et une longue litanie de faits tragiques. Avec le temps il est devenu un lieu profondément symbolique et malheureusement il est en train d’acquérir une nouvelle actualité dans le pays en guerre fratricide.

 

Ada Shlaen (mars 2022)

 

[1] Sergueï Loznitsa est né en 1964 en Biélorussie, a fait des études de mathématiques en Ukraine et à l’âge de 27 ans a complétement changé de voie en commençant ses études à l’Institut cinématographique de Moscou. Il a réalisé plusieurs films documentaires en Russie, souvent primés aux différents festivals russes et étrangers. Pendant plusieurs années, il vivait entre trois pays : l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine. Actuellement il se déclare comme un cinéaste ukrainien.

[2]  Des juifs non rabbiniques, qui ne reconnaissent pas l’inspiration divine du Talmud et suivent seulement la loi religieuse écrite, c’est-à-dire la Bible. A la fin du Moyen-Age il y avait en Crimée une importante communauté karaïte qui s’était déplacée en Lituanie lorsque cette presqu’île tomba dans l’escarcelle de l’Empire ottoman. Encore de nos jours il existe une communauté karaïte à Trakaï, à une trentaine de kilomètres de Vilnius.

[3] Einsatzgruppe (littéralement « groupes d’intervention ») étaient les formations de police militarisées, chargées des assassinats de masses sur les territoires occupées par l’armée allemande, surtout en Pologne et en Union Soviétique.

[4] Le Livre noir des crimes commis par les Allemands sur la population juive d’Union soviétique. L’idée de ce livre était proposée par Albert Einstein à l’acteur Solomon Mikhoels qui était président du Comité Antifasciste Juif lors de son voyage aux Etats-Unis en 1942. Il devait présenter des témoignages et des documents sur des exécutions massives des Juifs et leur participation à la résistance. Les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman étaient chargés de diriger cet important projet où 38 autres auteurs avaient pris part. La publication du Livre Noir qui comptait 1 100 pages fut stoppée sur l’ordre de Staline en 1946, même les rouleaux d’imprimerie furent détruits ! Mais « Les manuscrits ne brûlent pas » ! Un ami de Vassili Grossman conserva une copie du Livre Noir qui put être éditée après la chute de l’URRS. La première version fut publiée à Vilnius en 1993, depuis le Livre Noir fut traduit en plusieurs langues et ce témoignage est largement accessible.

[5] Ilia Ehrenbourg, natif de Kiev, avait aussi écrit un cycle, dédié à Babi Yar ; on peut aussi signaler les poèmes de Boris Sloutski et de Naoum Korjavine.

[6] En yiddish, on peut signaler les œuvres de Peretz Markish et Itzik Kipnis.

[7] En ukrainien, parmi les premiers on pourrait citer Mikola Bajan  (1904-1983)et Volodomir Sosjura (1896-1965). Des poètes contemporains reviennent de plus en plus souvent sur ce thème.