Kopl, mon grand-père

(Peut-on renouer le fil rompu de la mémoire ?...)

 

1945, l’automne, j’ai 7 ans et une opinion sur le monde en général et les grandes personnes en particulier assez singulière. Ma mère a 28 ans.  Une fois de plus, elle m’emmène quelque part : « Demain matin, nous prendrons le car pour Annecy, m’a-t-elle avertie.  Et, demain soir, nous prendrons le train de nuit pour Paris. À Paris, nous prendrons le train pour Strasbourg. Et à Strasbourg, il faudra bien que nous arrivions à monter dans un transport de troupes pour l’Allemagne… Ton père nous attend à Lindau. Il nous a trouvé une grande maison au bord d’un lac, tu aimeras ».  D’ordinaire, ma mère, m’emmenait où elle était attendue sans me fournir la moindre explication. Mais alors, elle avait l’habitude de penser à voix haute en me tenant par la main et en marchant d’un pas rapide de grande personne.  Je m’adaptais à son pas, ne comprenais pas toujours ses propos et les utilisais à ma manière, ce qui faisait dire à ma mère : « Monique a une imagination débordante ! Elle recrée tout ce qu’elle voit et entend ! »

À Paris, sur le quai de la gare de Lyon, nous attendaient Suzanne, la sœur de ma mère, et son mari, que je connaissais car ils se trouvaient à Megève pendant la guerre. Un taxi nous a déposés devant un petit immeuble. À une fenêtre du premier étage, une dame guettait notre arrivée, elle a lancé un mot et aussitôt, on a entendu quelqu’un qui dévalait les marches d’un escalier de bois. Un petit homme est apparu sur le seuil, ma mère m’a poussée vers lui qui m’a soulevée de terre, embrassée à m’en étouffer. Ma mère n’a pas pensé à me le présenter, elle ne m’a pas dit : « Voici mon père, ton grand-père maternel ». Or j’avais l’habitude de rencontrer des grandes personnes que je ne connaissais pas et qui me serraient dans leurs bras, qui parlaient français avec un accent étranger et qui disparaissaient rapidement de ma petite vie. Je n’étais donc pas surprise. Par contre, je ne pouvais imaginer que ma mère eût des parents différents de ceux de son mari. Pas un seul instant, je n’ai pensé que je me trouvais face à mon grand-père Kopl et que la personne à la fenêtre était ma grand-mère Toybl.

L’appartement était quasi vide de meubles, avec, dans la pièce principale, seulement une grande table et quelques chaises. Devant une des deux fenêtres, était installée une machine à coudre recouverte de son couvercle flambant neuf.   Quelqu’un a dit quelque chose et le petit homme a soulevé le couvercle de la machine, puis il a tiré à lui une chaise, s’est assis et a commencé à déplacer l’aiguille sur un bout de tissu. Dans la maison familiale de Haute-Savoie, où vivaient mes grands-parents B., il y avait aussi une machine à coudre. Mais ni mon grand-père Prospère, ni mon grand-oncle François ne s’en servaient. Un homme qui pique à la machine ? Mon sens de l’ordre des gens et des choses en a été fort ébranlé.

Le petit homme a tenu à m’emmener chez un autre petit homme, dans une arrière-boutique bourrée de cartons, de piles de chapeaux emboîtés les uns dans les autres. Là se tenaient un petit garçon, sans doute de mon âge et une haute échelle. Les deux petits hommes parlaient dans une langue que je n’avais jamais entendue. Ils parlaient, parlaient… J’avais l’impression qu’ils se lançaient des noms comme des balles et que, sur certains noms, ils s’arrêtaient de parler. Le petit garçon et moi étions restés, debout silencieux.  Je me suis mise à compter les barreaux de l’échelle de bas en haut puis, de haut en bas.

Le soir même nous partions pour Strasbourg.

 

1946, l’été, j’ai 8 ans, ma mère, 29 ans. Nous ne sommes plus à Lindau mais à Pirmasens, une autre ville allemande de la zone française d’occupation.  Ma mère attend un enfant pour septembre. Elle sort peu. Ce qui lui laisse le temps de s’occuper de moi, de mon éducation. Elle m’habille de robes à smocks, ordonne mes cheveux bouclés en sages anglaises, exige que je prenne des leçons de piano. Déjà, en France, elle m’avait obligée à saluer les adultes en faisant la révérence. Et on ne discute pas. Pour lui échapper, il me restait la piscine.

 

Mais c’est au cours d’un après-midi passé à la piscine avec d’autres enfants d’officiers français que j’ai réalisé qu’ils avaient tous deux grands-pères, tandis que moi, je n’en connaissais qu’un, le père de mon père, mon grand-père Prospère. Il fallait qu’elle me dise, qu’elle m’explique.  « Maman, qui est ton père ? – Chut, il ne faut pas en parler ! - …Pourquoi ? – Parce qu’il est Juif - …Mais alors qu’est-ce que je dois dire quand on me demande qu’est-ce que fait le père de ta mère ? – Ce que tu veux. »

Mes « années de guerre » m’avaient enseigné qu’il était inutile de revenir sur le sujet et qu’il fallait que je me débrouille avec ça. Ma mère était comme ça. Et elle m’avait appris à me taire. Pas question, non plus, de chercher du secours auprès de mon père que je découvrais seulement et que je trouvais difficile à « adopter ». Mais je ne comprenais plus rien à rien : je n’avais cessé d’entendre parler autour de moi de « ces pauvres Juifs » qu’il fallait cacher et aider à passer en Suisse. J’avais compris qu’il en était ainsi à cause de la guerre, des nazis, des « boches » et des « collabos ». La guerre était finie, on l’avait gagné et il restait dangereux de dire que le père de ma mère était juif… Je me suis tu.

 

1949, le mois de mai, j’ai 11 ans, ma mère, 32 ans. J’ai une petite sœur, un petit frère, un père qui a quitté la Cavalerie pour passer dans la Gendarmerie. Nous vivons à Batna, en Algérie.  Un soir, mon père est revenu à l’appartement avec une petite boîte de Corrector. Le curé de Batna avait demandé aux parents des élèves du catéchisme de lui fournir les livrets de famille. « Ce type, est une vraie pipelette, tout Batna va savoir… », s’était récriée ma mère. Alors, ce soir-là, le capitaine de Gendarmerie de Batna a falsifié son livret de famille. La sœur de ma mère avait, elle aussi, épousé un « Français français ».  Mon père a remplacé le nom de jeune fille de sa femme par le patronyme du mari de la sœur de sa femme. « Comme ça, on ne sort pas de la famille », a-t-il conclu en riant. Ma mère et lui ont bien ri. Pas moi. Je me suis tu.

Ce secret, je le percevais comme imposé pour dissimuler une tare de ma mère. Une tare qui n’existait pas, j’en étais convaincue. Je trouvais que mes parents étaient beaux, j’en étais fière. Ma mère ne pouvait pas avoir de tare. Impossible, cela !

 

Les années ont passé. Le secret reposait au fond de l’étang de ma mémoire, où tombait ce qu’il m’arrivait d’apprendre et qui était aussitôt recouvert d’un épais oubli. Le silence de l’époque, peut-être ? Jamais au cours de mes années de lycée, ce silence n’a heurté mon esprit critique. J’étais Monique B. interne et bonne élève, comme Nelly M. ma meilleure amie, interne et excellente élève, comme Jacqueline W. externe et bonne élève.  Des têtes de classe.  Des élèves de section A prime. À l’époque, cela suffisait à vous assurer un prestige certain au sein d’un établissement secondaire réputé ! Nelly et moi, nous posions beaucoup de questions mais aucune à propos des croyances religieuses, lesquelles ne nous intéressaient pas. Jacqueline W. était la fille d’un soyeux lyonnais et juif. Elle nous racontait les événements marquants de sa vie familiale tel le mariage juif de sa sœur, ancienne élève de notre lycée. Mon écoute, me semble-t-il, n’était pas différente de celle de mon amie Nelly B. De la judéité de Jacqueline W. nous ne percevions que l’aspect pittoresque. À l’époque, la Shoah n’était pas inscrite au programme. Et nous ne parlions jamais de nos enfances, seulement du présent et de notre avenir. Je déclarais déjà que je ne ferai pas d’enfant, ce qui était devenu un sujet de plaisanterie pour mes compagnes de dortoir : « Mais si ! Tu feras comme tout le monde !...Mais tu les oublieras dans la baignoire, ça, c’est sûr. » Mon étourderie était légendaire à l’internat.

J’entendais parfois ma mère déclarer : « Je ne suis jamais aussi bien que lorsqu’un océan me sépare de ma famille ». La famille de mon père me paraissait si ennuyeuse que je ramenais les mots de ma mère à ces gens-là. Et je lui donnais raison. D’ailleurs, je n’avais de réels échanges avec ma mère qu’aux grandes vacances, seule période où je rejoignais ma famille en Afrique ou ailleurs. Ce qui était heureux car je commençais à vouloir refaire le monde, critiquant ma mère sur tout, la contrariant tout le temps. Elle avait, quant à elle, à élever ses trois autres enfants nés après la guerre, qui, eux, « n’avaient pas connu la guerre », selon son expression et qui semblaient s’accommoder fort bien de ne pas avoir de grands-parents maternels. « En fait, m’a appris un de mes frères, bien plus tard, nous avons vite cessé de poser des questions auxquelles on ne nous répondait pas ». Mais ils étaient trois pour réfléchir à la question et s’accommoder de l’absence de réponse.

 

1957, le printemps, j’ai 19 ans, ma mère, 40 ans. Je prépare le P.C.B. à Lyon. Après les cours, je joue au bridge avec une bande de jeunes gens qui, comme moi, ont opté pour des études de médecine. Il y a là, des fils d’anciens colons du Maroc. L’un d’entre eux, s’écrie, je ne sais plus à quel propos : « Si j’apprenais qu’un de mes camarades était juif, je ne luis serrerais plus la main ». Coup de tonnerre dans ma tête. J’ai dit : « Moi, je suis juive ». Je crois que j’avais seulement pensé « Si tu te tais, tu es lâche ». J’ai toujours entendu ma mère dire de moi : « Monique s’adapte à tout et partout ». Ce que je savais n’être vrai qu’en apparence. Je m’arrange de ce qui me dérange jusqu’à ce qu’un jour, et de façon imprévisible… « Ton petit côté caractériel, passage à l’acte », en déduisait mon mari psychiatre. Ma déclaration était donc « un passage à l’acte ». Aucun de ces jeunes gens n’a refusé de me serrer la main. Tous sont restés aussi charmants.

Le P.C.B. passé, j’ai rejoint ma famille en Afrique noire. Je n’ai pas fait part à ma mère de mon « passage à l’acte ». Je devais bien percevoir que cela aurait été trop cruel… Un dimanche, ma mère réunit ses trois cadets pour « aller à la messe ». Ma petite sœur regimbe : « Pourquoi papa et Monique n’y vont pas, eux ? – Ce n’est pas ce qu’ils font de mieux », riposte ma mère. Mon père ne dit rien. Je me tais. 

Ce jour-là, j’ai décidé de poursuivre mes études de médecine à Paris. 

 

1958, l’automne, j’ai 20 ans, ma mère, 42 ans.  Je suis en première année de médecine à Paris.

Dès mon arrivée dans la capitale, je m’étais précipitée chez la sœur de ma mère et lui avais demandé à rencontrer mes grands-parents maternels.

Ma tante ne jugeait pas ma mère. Elle avait une manière bien à elle de dire : « Ta mère, c’est ta mère… » qui, manifestement, était riche de plus d’un sens ! Bien plus tard, seule membre de la famille de ma mère encore en vie, elle acceptera de répondre à mes questions. Elle s’interrompra parfois pour me dire : « Nous avions tellement peur ! Nous avions tout le temps peur… Après, nous ne pouvions plus être comme avant ». À travers cette parenthèse ouverte dans ses souvenirs, elle semblait me signifier que je ne pouvais pas, que je ne pourrais jamais comprendre ce qu’avaient été pour eux les années 1941-1944, ni leurs conséquences.

J’ai donc découvert Kopl et Toybl, les parents de ma mère en 1958. Ma grand-mère Toybl en voulait profondément à ma mère d’avoir choisi de ne pas gêner la carrière de son mari en taisant ses origines juives. Elle attendait de moi que je prenne son parti contre ma mère. Ce que je ne voulais pas.

Je commençais à saisir que cette situation me dépassait ! « Twò Konpliké », comme on dit en créole.

Mais, il y avait mon grand-père Kopl, qui ne me demandait rien et qui semblait si heureux que je sois venue sonner à sa porte ! D’emblée, je me suis sentie très proche de lui. De tous ses enfants, ma mère avait été sa préférée. Il l’appelait « Myrlou la fière ».  Etait-ce en tant que fille de Myriam que je lui plaisais tant ?

Je crois plutôt qu’il était devenu un vieux monsieur qui aimait raconter des histoires de sa vie d’autrefois, tandis que j’étais une jeune fille qui aimait qu’on lui raconte des histoires. Nous sommes devenus complices. Chaque samedi, en fin d’après-midi, je sonnais à la porte de mes grands-parents. À une extrémité de la table de la salle-à-manger, étaient déjà posés deux hauts verres pour le thé. Derrière la table, chauffait un énorme samovar en cuivre rouge. Nous nous asseyions face à face. Il nous servait un thé fort, couleur d’ambre, très sucré. Nous ne parlions pas. Jusqu’à ce que, d’un coup, il commença une histoire de sa voix grave et basse. Après m’avoir raconté ses deux années passées à Paris dans son enfance, il s’était lancé dans le récit de « sa guerre russo-japonaise » et de son séjour en Mandchourie. Je n’ai rien su de sa petite enfance à Krivoyé-Ozéro. Je ne l’ai guère entendu revivre ses années d’adolescence à Odessa.

Le jour où il m’a raconté l’histoire de sa capote militaire, je l’ai écouté en pensant au petit cordonnier d’Isaac-Bashevis Singer. Mon grand-père me paraissait appartenir à la famille de ce cordonnier, en plus astucieux, plus excentrique.  Je me suis dit que pour écrire les histoires de mon grand-père, il me faudrait posséder le talent de Singer… Un rêve impossible donc… Mais, néanmoins, l’idée de transmettre était bel et bien là !

Le conflit avec ma grand-mère Toybl devenait lourd.

Elle ne cessait d’entrer dans la salle-à-manger tandis que nous prenions le thé, allant, venant, s’adressant à Kopl tantôt en yiddish, tantôt en russe, d’une voix grave, elle aussi, mais éraillée, ce qui en augmentait l’agressivité. Que disait-elle à Kopl ? Il lui répondait par monosyllabes ou gardait le silence, ou laissait échapper ce curieux « Tss !Tss !Tss ! ». Et ce, sans jamais me perdre des yeux. Des yeux bruns, dans un écrin de paupières lourdes d’où partaient de minuscules rides qui lui donnaient l’air de se moquer malicieusement de son auditoire. Il avait un visage rond, « une tête de Russe », me disais-je. Impossible de l’imaginer en colère. Quand il se taisait, il paraissait se retirer très loin à l’intérieur de lui-même et ses paupières semblaient devenir encore plus lourdes, devoir se refermer. Mais il ne s’endormait pas.  Bien au contraire !

Je n’ai pas su affronter le conflit entre ma mère et ma grand-mère… J’ai cessé de venir prendre le thé avec mon grand-père. D’un coup. Sans donner d’explications.

Plus tard… Trop tard.

Il a été vite trop tard.

Tante Suzanne me dira longtemps après : « Il était si fier de voir sa petite fille faire des études de Médecine ! »

J’ai conservé la voix de Kopl en moi comme un reproche, un remords. Et ses Tss !Tss !Tss !

 

2004, juillet- août, j’ai 66 ans, ma mère, 87 ans. Elle est hospitalisée au Val-de-Grâce pour un épanchement pleural lié à un cancer de la plèvre.  J’ai accompagné ma mère durant ces deux mois, les derniers de sa vie. J’ai réussi à rassembler ses huit petits-enfants autour d’elle. Lui trouvant, un jour, l’air triste et las, je lui demandai ce qui la chagrinait : « J’ai rêvé de mon père, cette nuit. Il me disait qu’il avait parlé à ma mère, qu’elle ne voulait pas de moi, que j’allais être condamnée à errer » s’est-elle plainte…  Puis, elle s’est mise à parler en yiddish. « Qu’est-ce qui arrive à Mamy, Monique ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? En quoi parle-t-elle ? » ont questionné ceux de mes neveux qui étaient présents - « Elle parle en yiddish – En quoi ? – En yiddish, une langue qu’on employait autour d’elle dans son enfance - ???? – C’est le retour du refoulé - …Le refoulé ? – Je me demandais comment on parvenait à mener toute une vie en reniant une part de sa propre histoire, en refoulant méthodiquement cette part. Eh bien, voici la réponse de votre grand-mère… - …Qui cachait quoi ? Mamy n’avait rien à cacher ! – si, ses origines juives – Alors, j’ai entendu ma mère émergée de ses oreillers pour m’enjoindre : Tais-toi, Monique ! Tu vas les perturber. – Non mamy ! On veut savoir ! – Non maman, il faut qu’ils sachent ! »

C’est ainsi que j’ai appris à mes huit neveux ce que je savais des origines de leur grand-mère, des parents de leur grand-mère, c’est-à-dire peu de choses. Mais en une seule fois, ils en ont su bien plus qu’il n’en avait jamais été dit à leurs parents ! Et d’entre les oreillers s’est élevée à nouveau la voix de ma mère : « Merci Monique ».

Depuis, mes neveux me demandent : « Raconte, Monique ! Raconte ! »

 

2016, l’automne, j’ai 78 ans, je suis allée au cimetière de Bagneux où, en 1977, avait été enterré Kopl.  Mais je n’ai pas trouvé sa tombe.  J’avais en main le plan du carré juif, le numéro de l’allée, le numéro de la tombe, le document officiel de la concession perpétuelle achetée dans les années 1920… Je suis repartie sans avoir rien vu et… soulagée de n’avoir rien vu. Je veux le faire revivre, seulement revivre ! 

Depuis que j’explore l’univers ashkénaze, avec des allers et retours sur les années 1940-1945, lesquelles ont également laissé leur empreinte sur ma mémoire, je comprends non pas les choix de ma mère mais sa personnalité, son caractère. Je suis persuadée que Kopl la comprenait aussi. Je me dis qu’elle a parfaitement atteint son but d’intégration à une certaine société française mais en faisant de gros dégâts autour d’elle.  Et en elle, car, pour se sentir exister, il lui fallait être perpétuellement en société. Pour se sentir la Générale B., il fallait qu’elle se voie l’être dans le regard des autres. Je ne suis pas certaine qu’elle ait su s’aimer ni vraiment aimer les autres. Elle est, elle aussi, à sa manière, une victime de l’époque, de l’antisémitisme et du nazisme. Car c’est seulement après la seconde guerre mondiale qu’elle et son mari ont fait, de ses origines, un secret. Tante Suzanne sentait parfaitement cela.

Ma mère disait : « Son passé, on se l’invente »…

Un proverbe africain dit : « Quand tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens ». Je voudrais que mes neveux puissent se souvenir d’où ils viennent… En même temps que j’écris cela, j’entends en moi mon grand-père Kopl qui laisse échapper un « Tss ! Tss !Tss ! » dont je ne saisis pas vraiment la signification…

Kopl avait un septième sens, celui de la perception d’un danger. Il était fait pour traverser les périls de son temps.  Quand il a senti qu’il était trop âgé pour continuer à vivre, il a refusé de se nourrir pendant deux jours et s’est éteint à la fin du deuxième jour.  Ma mère avait hérité de ce don, ce qui lui avait été fort utile dans la Résistance.

Au Val-de-Grâce encore, un matin où elle paraissait anxieuse je lui ai demandé ce qui la perturbait : « Bientôt, je ne vous verrai plus, m’a-t-elle répondu – Qu’est-ce que tu en sais ! Tu crois bien en ce Dieu auquel tu demandes la réussite aux examens de tes petits-enfants en échange de tes bonnes œuvres ! – Arrête de te moquer de moi… - D’accord… Mais tu as peut-être raison de croire en… - Non. Tout ça, c’est de la c… Maintenant, je sais : après, il n’y a rien ». Son ton était tel qu’elle m’a communiqué sa certitude. Je pense que Kopl était parvenu à cette même certitude quand il a décidé d’arrêter de vivre… Tss !Tss ! Tss !

 

2017, au mois de septembre, j’ai 79 ans, je suis à Odessa où je suis déjà venue au mois de mai 2012. Cette fois, je m’approprie les rues que je parcours.  J’en ai mémorisé le plan, les tracés sur le plan, les noms des quartiers.  Je suis imprégnée des témoignages de ceux qui ont décrit la vie quotidienne de ce port. Et, maintenant, je peux suivre le jeune Kopl allant livrer à un chapelier les casquettes fabriquées par son père. Je l’entends saluer en français les « dames du magasin », ce qui lui valait un bon pourboire (cela, il me l’a raconté). Puis, courir ensuite au port… Il n’avait rien d’un intellectuel, mon grand-père. Il aimait l’effort physique (nager), le mouvement, la rue… Et, surtout, il avait davantage confiance en son propre jugement qu’en celui de maîtres à penser potentiels (« Les frères de ta grand-mère, les trois frères, étaient à l’Université…Des socialistes, des révolutionnaires… Ils parlaient, parlaient …Tss !Tss !Tss ! Ils n’avaient vraiment rien sous la casquette ! » m’avait-il dit.  S’il n’y avait pas eu la Shoah qui lui avait arraché son seul fils et deux de ses petits-enfants, lui ôtant le goût de l’avenir, Kopl serait devenu… Tss ! Tss ! Tss !

Seul compte ce qu’il a été. Et je pressens que ce n’est qu’à travers son histoire que je serai capable de renouer le fil de la mémoire entre le monde d’où il est venu et celui où se déploient ses descendants… « Si Dieu le veut »…

Tss ! Tss !Tss !

Monique Raikovic (mars 2018)

La guerre russo-japonaise de Kopl

 

          Il faut beaucoup de tissu pour faire une capote de soldat, beaucoup de tissu épais, lourd, chaud et… cher. Du moins quand on veut équiper correctement  les soldats. Dans le régiment de la Tzarine, les soldats avaient de bonnes capotes et des tailleurs pour prendre soin de ces précieux vêtements. J’ai été l’un de ces tailleurs durant la guerre russo-japonaise. J’étais un soldat, avec un paquetage de soldat, un fusil de soldat et je marchais comme un soldat quand il fallait se rendre à pied d’une bourgade sibérienne à une autre. Mais dès que le régiment s’immobilisait, je retrouvais machine à coudre et fers à repasser dans mon atelier de campagne.

          En Sibérie, nous avons souvent eu faim. Pour acheter de la nourriture dans les bourgades que nous traversions, il fallait de l’argent. Et, de l’argent, bien peu en avaient. Alors, poussés par la faim certains vendaient ce qu’ils avaient, le plus souvent une pièce de leur paquetage. Quelques uns ont même vendu leur fusil.  Or, perdre son fusil vous menait droit au peloton d’exécution.  Donc ceux qui faisaient ça, avaient intérêt à s’emparer du fusil d’un autre, et vite ! Mais ils ne trouvaient pas toujours un mort à désarmer sur leur chemin. Alors, il leur fallait voler celui d’un camarade. Ce fusil ! C’était mon obsession. J’en connaissais le numéro par cœur. Je dormais avec de peur qu’on me le vole.

            Il y avait une autre pièce du paquetage dont la perte menait au peloton d’exécution, c’était la capote. En Sibérie, en hiver, si on peut ne pas remarquer tout de suite qu’un soldat n’a plus de fusil, on voit immédiatement qu’il n’a plus de capote : même pour aller pisser il faut endosser sa capote pour ne pas geler sur place ! Pourtant, il y en avait que la faim rendait idiots sinon fous. Quand on leur tendait une boule de pain, du saucisson de cheval en leur montrant du menton leur capote, ils opinaient du chef et se laissaient déposséder.  Les habitants des bourgades que nous traversions savaient ça et nos capotes leur plaisaient bien.

Pour réfléchir intelligemment, il vaut mieux ne pas avoir le ventre plein. Le mien était vide. J’ai donc pensé vite et bien : « Dans ce pays où, dix mois sur douze, on ne peut sortir sans couvre-chef,  il y a partout du travail pour un casquettier tel que toi, mon vieux Kopl ! Et s’ils échangent volontiers leurs roubles contre de l’alcool, les chasseurs se laissent tenter par tout ce qui est à vendre dans les bourgades où ils viennent s’approvisionner. Sûr que tes casquettes leur plairaient, des casquettes bien chaudes munies d’oreillettes, des casquettes coupées dans un tissu épais, lourd, chaud, un tissu semblable à celui  de ta capote »…

 

           J’avais un peu d’argent dans les semelles de mes bottes.  Pas assez pour calmer mon estomac tout au long de cette guerre qui semblait devoir durer. Assez pour acheter du tissu. Mais pour faire des casquettes au lieu de rapiécer des uniformes, j’avais besoin de la complicité des deux moujiks chargés de m’aider, ce qui signifiait que j’aurais ensuite à me procurer de la nourriture pour trois au lieu d’un. Il me fallait plus de tissu que les roubles cachés dans les semelles de mes bottes ne me permettaient d’en espérer. Mais si je taillais aussi des casquettes dans ma capote…À condition que l’un de mes deux moujiks me prête la sienne quand je devrais aller récupérer un uniforme d’officier à réparer… Avec l’argent des casquettes taillées dans la capote, j’achèterai du saucisson de cheval et du pain pour trois mais aussi  du tissu pour faire d’autres casquettes. Et avec mes roubles, je rachèterai assez de tissu pour me tailler une capote et faire encore des casquettes...

          Le régiment s’est arrêté dans une bourgade pour deux semaines comme à chaque fois qu’il fallait soigner des chevaux malades, réparer du matériel militaire ou que les officiers attendaient des informations, des ordres. Nous, nous savions seulement que nous étions envoyés au Front qui était loin devant et nous avancions comme des fourmis, en procession, nous arrêtant quand on nous en donnait l’ordre, repartant quand on nous en donnait l’ordre … Mais, les fourmis, quand on regarde leurs colonnes, on a vraiment l’impression qu’elles savent où elles vont… Peut-être que les oiseaux qui volaient, haut, au-dessus de nous avaient pareillement l’impression que nous savions où nous allions… Peut-être.

            Nous ne parlions pas de la guerre, mes deux moujiks et moi.  Tant que nous n’y étions pas, elle ne nous concernait pas. Nous ne nous disions pas cela mais je crois vraiment que c’était ce que nous pensions tous trois.

              Ils n’avaient jamais tenu une aiguille avant de travailler avec moi. Mais comme ils préféraient ça à un fusil, ils s’appliquaient.  Deux taiseux. Du moins l’ont-ils été jusqu’à ce que je commence à faire des casquettes, à les vendre pour acheter de la nourriture et de quoi faire de nouvelles casquettes que je vendais plus loin pour acheter  de la nourriture et faire de nouvelles casquettes et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on arrive au Front.  Où l’on a perdu la guerre.

             Car tout s’est passé comme je l’avais envisagé. Je m’étais dit que mes moujiks  n’étaient peut-être aussi silencieux que parce qu’ils étaient en manque de vodka. J’ai veillé à ce que cela ne se produise plus. Quant à moi,  je me suis taillé une nouvelle capote, parfaitement à ma taille, cette fois. Parce que le type qui m’avait attribué mon paquetage devait avoir un coup d’œil à fort grossissement, ce qui était bien pour les bottes mais pas du tout pour le reste. Une belle capote, je me suis fait.

               Quand nous nous sommes quittés, mes deux moujiks et moi, eux avaient appris à faire des casquettes et moi, j’avais fait de grands progrès en russe, le russe des moujiks comme m’a dit Toibl quand je l’ai connue, mais du russe quand même. J’ai été démobilisé et j’ai décidé de rester là-bas. J’ai rendu le fusil dont je ne m’étais jamais servi mais dont je sais le numéro encore aujourd’hui. Et je suis passé en Manchourie. Avec ma capote.

Monique Raikovic

Les enfants de Tante Marie

 

          Je ne les ai pas connus et, pourtant, ils n’ont cessé de vivre en moi.  Peut-être parce qu’on m’en avait, à la fois, trop dit et pas assez dit… Aujourd’hui, je suis mieux informée, bien qu’il ne s’agisse toujours que de bribes arrachées sur le tard à ma mère ou à sa sœur, Suzanne, Tante Suzanne, la seule personne qui ait connu ces enfants et qui soit encore en vie.

         Voici l’histoire,  qui commence comme celle de beaucoup de familles ashkénazes immigrées en France au début du XXème siècle :

         Kopl Hiltmaker, chapelier-casquettier comme son père et ses deux frères, quittait en 1912 Odessa pour Paris, où ses frères tenaient déjà boutique, l’un rue de la Gaîté (14eme), l’autre, avenue d’Italie (13eme). Il quittait Odessa, pour ne plus y revenir, en compagnie de Toybl, sa jeune épouse et de leur premier enfant, une fille, Marie, née cette même année.

         Arrivé à Paris, il a trouvé à loger sa petite famille, rue Dauphin à Villejuif, et a commencé à fabriquer des chapeaux pour des magasins de gros, mais aussi pour des élégantes de Neuilly car, à l’époque, les femmes de la bourgeoisie ne sortaient pas tête nue, mais, économes, elles n’hésitaient pas à recourir directement à un artisan travaillant pour une bonne maison !

         Kopl avait fait la guerre Russo-japonaise dans le régiment de la Tzarine, en tant que tailleur militaire. Peut-être en avait-il gardé une nostalgie de l’odeur de la poudre… Peut-être voulait-il réellement donner la preuve de son désir de devenir français… Peut-être la vie familiale dans un petit espace, servant à la fois d’atelier et  de foyer, lui pesait-elle, Marie s’avérant une enfant-pas-comme-les-autres hurlant pour un oui ou pour un non et toujours en mouvement… Le fait est qu’il s’est engagé dans la Légion étrangère dès l’enclenchement  de la guerre de 14-18. Gravement blessé aux deux jambes dès le premier grand affrontement entre armées ennemies, il s’est rapidement trouvé renvoyé à son foyer et à ses chapeaux.   Il avait réussi à éviter qu’on lui coupe les jambes et décidé de se rééduquer lui-même.

         Mais les belles dames ne se souciaient plus guère de leurs chapeaux. Et Kopl, qui avait un sens inné de l’évolution des us et des idées, a décidé de ne plus faire que des casquettes. Tant qu’il est resté incapable de se déplacer sans béquilles il a envoyé Toybl vendre ses casquettes à la porte des usines le jour où les ouvriers touchaient leur paye. La jeune femme, bien qu’elle ait été  une enfant gâtée dans la famille aisée d’un tailleur talentueux d’Odessa, s’est avérée une compagne  solide et déterminée à contribuer au bien vivre d’une petite famille qui croissait peu à peu : un garçon, Charles, naissait en 1915, une deuxième fille, en 1917, Myriam, ma mère, et, en 1920, une troisième, Suzanne,  tante Suzanne, 92 ans aujourd’hui, la seule encore en vie.

 

         Kopl a réussi la rééducation de ses jambes. Son idée de se consacrer à la fabrication et à la vente directe de casquettes pour ouvriers s’est avérée judicieuse. La petite famille s’est installée au Kremlin-Bicêtre où Kopl a obtenu l’autorisation de vendre ses casquettes sur le marché. Les voisins appelaient Kopl et Toybl, « Monsieur et Madame Casquette ». Toybl veillait à ce que ses enfants soient toujours bien habillés. Quand, le dimanche, elle partait à la découverte de Paris suivie de ses élégants poussins, les gens disaient : « Voici Madame Casquette qui part en promenade, suivie de sa fortune ! »

         Mais Marie ne s’améliorait pas. Ses sœurs et frère ne la supportaient pas, redoutaient ses terribles colères et l’appelaient « Marie la Folle ». Néanmoins, la vie quotidienne restait joyeuse. Toybl chantait tout au long du jour des airs que reprenaient les ouvriers employés par Kopl, dont l’activité ne cessait de croître. On continuait à vivre dans un appartement-atelier. On poussait les machines à coudre contre les murs le soir pour déplier les lits cages. On riait beaucoup. Et les filles de la maison étaient de plus en plus élégantes au fil des ans. Myriam manifestait de sérieuses ambitions sociales. Kopl l’appelait « Mirlou la fière », Suzanne était une chic fille qui emboîtait régulièrement le pas à Myriam. Charles était un garçon doux et habile, qui aimait les livres, les beaux livres, et voulait devenir imprimeur. Ses sœurs l’adoraient.  Kopl et Toybl pensaient qu’il faisait vraiment bon vivre en France.

      Mais Marie devenait de plus en plus insupportable, manifestant une attirance incontrôlable pour les hommes… Je pense qu’elle appartenait à ce qu’on appelait autrefois, en Médecine, la catégorie des sots, ces individus intellectuellement très limités, incapables de fixer longtemps leur attention, incapables de résister à leurs pulsions, de supporter la contradiction, l’opposition à leurs désirs, toujours catégoriques dans leurs affirmations, dans leurs jugements et opinions… et tout de même en mesure de mener une vie autonome, aux risques et périls de ceux qui les entourent !

        Des marieurs professionnels lui ont trouvé un conjoint, un orphelin juif, plutôt gentil garçon qui, très vite n’a pu que prendre la fuite, laissant derrière lui deux très jeunes enfants, Maurice et Christiane, mes cousins.

La guerre de 1939-1940 puis l’occupation et la collaboration avec les Nazis sont venues bouleverser l’histoire de cette famille.

       Myriam, ma mère, avait épousé en  1935, un « Français-français », jeune sous-lieutenant fraîchement émoulu de Saint-Cyr. C’est ainsi que je suis née en 1938, à Angoulême (Charente) par un hasard de la vie de garnison de mes parents. Mon père a été fait prisonnier et a passé cinq années dans un oflag - l’oflag VIII A -. Ma mère a rejoint la famille de son mari en Haute-Savoie et est entrée dans la Résistance. Quant à moi, j’ai alterné les séjours auprès de mes grands-parents paternels et dans des pensionnats, au gré des déplacements et des décisions de ma mère. J’ai su très tôt écouter les grandes personnes et ne pas leur poser de questions. Pour répondre à mes interrogations, je m’en remettais à mon imagination.

       Un jour, un soldat a sonné au portail de mes grands-parents paternels. C’était Charles, le frère de ma mère. J’ai entendu celle-ci le supplier en pleurant de rester chez mes grands-parents paternels. Il répétait : « On ne peut pas laisser seuls nos parents». Elle répondait : «  Ils ne sont sûrement  plus à Paris ». Il est reparti. À Paris. Où il s’est fait arrêter, emmener à Drancy puis il a été transporté  par le convoi n°53, le 25 mars 1943, là d’où il n’est jamais revenu.

        En pension, à Megève, j’ai fait la connaissance de Tante Suzanne, la jeune sœur de ma mère, d’Oncle Pierre, son jeune mari, qui était un Français-français déserteur du STO. Ils étaient parvenus à rejoindre ma mère qui leur avait trouvé un emploi de surveillants dans des hôtels réquisitionnés pour accueillir des enfants des villes.

         Pendant ce temps, à Paris, quand ils n’ont  plus pu faire face aux problèmes que leur posaient les enfants de Marie dans un quotidien devenu imprévisible autant que dangereux, Kopl et Toybl ont placé ceux-ci chez une nourrice en Seine et Oise. Déjà, à plusieurs reprises, avant la guerre, il avait fallu placer ainsi les deux enfants, en raison du caractère de leur mère. « Elle était incapable de s’occuper de jeunes enfants, m’a raconté ma mère. Je l’ai vue langer Maurice et ne pas se rendre compte qu’elle lui prenait la peau avec l’épingle de nourrice !  Et pourtant elle aimait ce bébé. Mais elle se comportait avec lui comme elle l’avait fait avec ses poupées, avec tout. Quand Christiane est née, la situation est devenue ingérable ».

        Kopl et Toybl ont-ils eu recours alors à une nourrice que Maurice et Christiane connaissaient déjà ?  Quand j’ai découvert le sort de ces enfants, en 1945, je n’étais pas en mesure de poser ce genre de question. Et, plus tard, chez moi, il aurait été mal venu de le faire.

         Maurice et Christiane ont été signalés à la Gendarmerie locale en tant que juifs. Par qui ? «  Par la nourrice elle-même, avais-je entendu supputer ma mère, qui avait ajouté : peut-être, tout banalement,  parce qu’ils n’avaient pas de carte d’alimentation…  ».  C’était en 1945. Je ne comprenais pas et j’avais l’habitude de me taire.

         Les gendarmes sont venus chercher les deux enfants chez la nourrice, les ont fait transférer à La Varenne, dans un centre pour enfants juifs « privés » de leurs parents. On connait la suite.

          Tante Marie, leur mère, n’a jamais quitté Paris durant ces années noires. Elle n’a jamais porté l’étoile jaune. Elle n’a jamais été inquiétée. Elle travaillait même. Comme femme de chambre dans des hôtels. Le Terminus Saint-Lazare, entre autres.  Durant la brève période  que ses enfants ont passé en centre, elle leur rendait visite, leur apportait des bonbons. Mais elle ne les sortait pas. Or, « On avait le droit de les sortir le dimanche, m’a expliqué, Tante Suzanne, récemment. Ma belle-sœur, la sœur de ton oncle Pierre, le faisait. Elle les avait sortis le dimanche qui a précédé leur départ. Elle s’en est longtemps voulu de les avoir ramenés. ‘Si j’avais su ce qui allait se passer, je les aurais cachés’, répétait-elle ». Et, à ce moment-là,  nos grands-parents étaient dans l’impossibilité d’agir. Leur fils avait été arrêté et ils se cachaient.

           Après la guerre, Marie a beaucoup pleuré « ses petits » et mené une vie désordonnée dont Kopl et Toybl ont continué à tenter de limiter les conséquences indésirables. La soixantaine venue, elle a échoué, un jour,  dans un lit d’hôpital où elle est morte avant qu’on n’ait pu joindre l’un des siens. Dans son sac à mains, on a trouvé quatre vieilles photographies de ses enfants, qu’elle avait réussies à conserver.

            Quant à Léon Fix, le père de ses enfants, militant communiste, il a été déporté en tant que politique à Buchenwald. Il a bénéficié d’une « organisation » de survie mise au point par les Communistes à l’initiative de Marcel Paul, lequel a été brièvement ministre après la guerre, je crois. Léon Fix a donc été de ceux qui sont revenus des camps nazis. Tante Suzanne l’a rencontré un jour, longtemps après ces années noires. « Il ne savait pas ce qu’étaient devenus ses enfants ! Il n’avait pas cherché à le savoir ! » me répète-t-elle, à chaque fois que nous abordons ce sujet. Quand elle ne souhaite pas en parler, elle se contente de soupirer : « Mon dieu ! Les pauvres petits ! » Et je me garde d’insister.

            Mais ma mère m’a raconté, elle aussi - et elle aussi, très tardivement -, sa propre rencontre avec Léon Fix : officiellement, elle avait fait fonction d’infirmière « croix rouge » pendant la guerre et en portait l’uniforme. C’est à ce titre qu’elle s’est trouvée à l’hôtel Lutetia pour accueillir les déportés de retour.  Elle a attendu son frère en vain. Mais elle a vu  Léon Fix et a informé celui-ci de la déportation de ses enfants.   Elle m’a dit l’avoir revu un peu plus tard pour lui annoncer que mes cousins étaient morts, ce à quoi il aurait répondu « Dans un sens, ça vaut mieux pour eux »…

          Pourquoi mes grands-parents n’ont-ils pas  cherché à revoir la nourrice des enfants à la Libération ? Pourquoi ma mère et sa jeune sœur ne l’ont-elles pas fait ? J’ai posé la question à Tante Suzanne. « Cela ne leur aurait pas rendu la vie, tu sais… » Et elle ajoute : « Je crois bien que mon fils a sauvé mes parents. Il n’y avait plus que ce bébé qui semblait pouvoir les rattacher à la vie ! Mais, quand même, rien n’a plus jamais été comme avant. »

          Des années plus tard, étudiante en Médecine et me rendant à l’Institut Gustave Roussy, à Villejuif, je suis tombée en arrêt devant une affiche électorale sur laquelle figurait ce nom, Léon Fix, en tant que colistier de Marie-Claude Vaillant-Couturier, candidate à la députation. Alors, je savais ce qu’avait signifié être juif durant les années noires. Je savais ce qu’avait signifié être jeté dans le convoi 77 à Drancy, un certain 31 juillet 1944, pour deux enfants juifs, Maurice Fix, né le 2 septembre 1933 et Christiane Fix, née le 3 janvier 1936, mes cousins inconnus et tellement présents en moi, malgré moi, peut-être en raison du silence dont les miens  entouraient ce drame…

         J’espère que cet homme est parvenu à créer le foyer qu’il n’avait pas trouvé auprès de Marie. Quels souvenirs avait-il gardé de ses deux très jeunes enfants ? Les voyait-il parfois avant que n’éclate la guerre ? « Non », affirme Tante Suzanne.

          Il m’est arrivé de me demander si ma mère ne s’en voulait pas de ne pas avoir fait venir mes cousins en Haute-Savoie. Ce qui aurait entraîné leur mère dans leur sillage, Marie, cette femme imprévisible, à l’époque un danger ambulant pour les autres ! Je ne me suis jamais permis d’aborder ce point avec ma mère. Pas même quand, ayant passé le cap des 80 ans, elle a commencé à revenir  plus facilement sur sa jeunesse. Le silence sur ce passé avait été  tel qu’il continuait à me priver des mots nécessaires. Et puis, moi aussi, j’avais eu le temps de vivre et de comprendre que le silence était parfois la meilleure manière de survivre en même temps qu’une forme de politesse à l’égard des autres...

         En 1947, mon père a demandé à passer dans la Gendarmerie, corps beaucoup moins « sélect » que la Cavalerie avec laquelle Charles de Gaulle avait fusionné les « Chars », son corps d’origine. Et il a opté pour les colonies. Je n’ai plus guère eu de contact avec la famille de ma mère avant 1957 et le début de mes études universitaires à Paris. Quand nous revenions en France, c’était pour aller « nous refaire une santé » dans la maison de mes grands-parents paternels, en Haute-Savoie. C’est, là, qu’au grenier, vers l’âge de 10 ans, j’ai trouvé un numéro du Mercure de France où l’on parlait du procès de Nuremberg. C’est d’ailleurs par des livres empruntés à des bibliothèques publiques que j’ai appris la Shoah. À la maison, on lisait beaucoup, mais rien, absolument rien sur cette époque ! Par contre, sur la guerre de 14-18 !...

         Mes frères et sœur, nés après la guerre, n’ont pratiquement rien su des enfants de Tante Marie ni de Tante Marie, elle-même.  Et leurs enfants en ignorent tout. Ils ne sont jamais allés au Mémorial de la Shoah, ils n’y ont jamais lu ces noms, Maurice Fix, Christiane Fix, déportés à l’âge de 11 et 7 ans. Ils ont appris que leur grand-mère était Ashkénaze sur le lit de mort de celle-ci. Parce qu’elle s’était mise à parler yiddish. « Qu’est-ce que raconte Mamy, Monique ? En quelle langue parle-t-elle ? » m’ont-ils demandé, ébahis.

         Un jour, dans le métro, est apparue une reproduction géante de la photographie en noir et blanc d’un petit garçon et d’une petite fille juifs semblables à ce qu’avaient dû être mes cousins au moment de leur arrestation. Regarder cette affiche me nouait la gorge. J’appelais ces enfants inconnus  Maurice et Christiane, malgré moi. Je m’étais  si souvent représenté mes cousins se tenant par la main, je m’étais si souvent répété : « Ils n’ont eu que cela, être deux, mais ils ont eu au moins cela. », qu’il n’aurait pu en être autrement.

       Quand Tante Suzanne m’a donné les photographies retrouvées dans le sac à main de sa sœur, la reproduction géante avait disparu du métro parisien depuis longtemps. Mais le petit instantané qui les montre tous deux se tenant pas la main fait parfaitement écho à la photographie géante du métro.

         À 7 ans, j’ai perçu d’emblée l’arrestation et l’assassinat de ces enfants un peu plus âgés que moi, comme un crime dont j’aurais pu être victime si je m’étais trouvée à Paris à la même époque qu’eux et ce, pour une raison qui m’échappait car je ne savais rien du programme d’extermination des Juifs élaboré par les Nazis et ne savais ni que ma mère était juive, ni que cela faisait que je l’étais aussi. D’une certaine manière, j’ai intégré leur histoire tragique comme une possibilité d’être de moi-même à laquelle j’avais échappé.

       J’ai été si profondément marquée par ce destin malheureux, que je me suis toujours interdit de me plaindre de ce qui m’arrivait de désagréable. J’ai toujours pensé que je n’en avais pas le droit, moi, une privilégiée tant de la vie affective que de la vie matérielle.

        En même temps, pour des raisons que je n’ai jamais cherché à comprendre, en moi s’est incrustée la certitude que j’étais redevable de quelque chose à ces deux enfants. En fait, je ne percevais pas cela aussi dramatiquement, aussi impérieusement que ces mots pourraient  le donner à penser. Mais c’était là, en moi, obstinément.

        Et je crois que je serais soulagée de les savoir présents, parmi d’autres enfants juifs, dans un livre de mémoire où l’on pourra s’arrêter un instant sur leurs noms, leurs visages. Je ne peux m’empêcher de penser : Mission  « Réparation » accomplie.  Cela peut paraître absurde, mais c’est ainsi.

 

         Ce récit a pour seul but de vous donner matière à rédiger les quelques lignes dont seront accompagnées les photos des deux enfants et pour vous permettre de faire qu’elles sonnent juste. Je me suis efforcée d’être le plus précise possible dans la recréation du climat dans lequel ils ont vécu. Je n’ai pu faire autrement que de parler de moi. Mais il va de soi que je n’ai pas à apparaître dans la manière dont vous les introduirez ! D’ailleurs, pour vous, il ne s’agit que d’une histoire parmi des milliers d’autres. Il n’y a que pour moi qu’elle est unique.

Monique Raikovic (texte rédigé à la demande de l'association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France, de Serge Klarsfeld)

Mémorial de la Shoah - Mur des Noms

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