"Odessa, bonheur juif et catastrophe"

par Jacqueline Pollak*

 

 

     Fin avril 2019, à l’occasion d’un voyage à Odessa organisé par l’association culturelle Valiske, Isabelle Némirovski, présidente de l’association Les Amis d’Odessa, a donné un cycle de conférences sur l’histoire des Juifs odessites. Tentative de synthèse avec Jacqueline Pollak.

La synagogue Brody copyright Jacqueline Pollak

     Le seul nom d’Odessa relève du mythe, il pourrait en effet dériver d’Odusseus, le nom grec d’Ulysse, le célébrissime héros d’Homère ; c’est le nom qui lui a été choisi par la fondatrice de la ville, l’impératrice Catherine la Grande de Russie.

     La tsarine veut surpasser son illustre prédécesseur, Pierre le Grand, fondateur, lui, de Saint-Pétersbourg. Après avoir gagné plusieurs guerres contre l’Empire ottoman voisin, en 1789, son armée conquiert un fortin et une bourgade tatares sur la rive nord de la mer Noire. Pour la Russie, la voie est désormais ouverte vers les détroits, la Méditerranée et le commerce international.  En mai 1794, Catherine la Grande y ordonne la construction d’un débarcadère militaire et marchand, ce sont les prémices d’Odessa, une cité qu’elle veut voir plus grande et belle que Saint-Pétersbourg. La ville deviendra vite une métropole européenne cosmopolite et multiculturelle florissante.

     Cette transformation accélérée sera notamment l’œuvre du premier gouverneur d’Odessa, le duc de Richelieu dont le grand-oncle est le célèbre cardinal de Richelieu dont on peut voir aujourd’hui la statue en haut des illustres escaliers du Potemkine. La ville lui devrait tout. Mettant en œuvre la politique du successeur de Catherine II, l’empereur Alexandre Ier, le duc de Richelieu attire des immigrants des quatre coins de l’Europe, alléchés par le régime de zone franche ainsi que par d’autres privilèges. Le duc a l’esprit novateur, il mène une politique libérale, pratique la tolérance religieuse, développe les équipements portuaires, donne à la ville une tonalité française, s’intéresse à la culture, la musique,  l’éducation, aux librairies, aux imprimeries. Il rentre en France en 1814.

 

     A ses débuts la ville n’est pas vraiment juive même si le duc de Richelieu se pose en protecteur des Juifs. Cependant dans les années qui suivent, Odessa voit se constituer une communauté juive importante, la plus moderne de Russie car c’est le judaïsme des Lumières qui y donne le ton. Les nouveaux Juifs odessites sont originaires soit de l’Empire russe soit de l’Empire austro-hongrois. Vers 1897, les Juifs représentent un tiers de la population. Et pendant quelques dizaines d’années le bonheur juif y a bien existé.

     A l’origine, il n’y avait pas ou peu de Juifs en Russie, car ils en étaient chassés par les  tsars. L’impératrice Catherine II elle aussi est antisémite. Suite au partage de la Pologne à la fin du XVIIIe siècle, la Russie hérite d’environ un million de Juifs polonais, la population juive la plus importante du monde de l’époque. L’impératrice décide de les confiner dans une Zone de résidence qui va de la mer Baltique à la mer Noire et qui comprend  les territoires pris à la Pologne orientale. Les Juifs y sont persécutés, se voient interdire de posséder des terres et de vivre dans les grandes villes, ils payent un impôt double de celui des chrétiens orthodoxes. Catherine espère les pousser ainsi à s’établir sur les territoires récemment conquis.

     Effectivement, les premiers Juifs qui viennent s’installer à Odessa proviennent de cette Zone de résidence. Certes, Odessa elle aussi en fait partie mais elle a été déclarée ville ouverte aux Juifs car elle doit être repeuplée, les Juifs y bénéficient donc d’un régime non discriminatoire. Des jeunes Juifs de la Zone de résidence saisissent cette opportunité qui leur permet de trouver une vie normale et d’échapper aux traditions ancestrales des shtetlekh que certains pouvaient trouver étouffantes. Ce sont toutes sortes de petits artisans et commerçants, ils fuient l’indigence, les persécutions et les lois discriminatoires.

 

      Cependant la communauté juive d’Odessa ne prend vraiment son essor qu’à partir des années 1820 avec l’arrivée de Juifs de la Galicie austro-hongroise, plus précisément ceux de la ville de Brody, très émancipés et bien connus comme promoteurs du judaïsme des Lumières, la Haskala. Ce sont ces Galitsianer qui vont faire d’Odessa une ville juive et convaincre leurs coreligionnaires déjà installés de se moderniser. Bien qu’éduqués pour la plupart dans la tradition, ceux-ci vont abandonner caftan et couvre-chef, se raser la barbe et adopter une nouvelle liturgie. Ils adoptent le mode de vie occidental mais à la différence de beaucoup de Juifs européens, ils gardent ancrée en eux la conscience de leur judéité.

 

      Les Juifs de Brody ont deviné le potentiel commercial du nouveau port par lequel sont exportées les céréales produites dans les grandes plaines fertiles d’Ukraine. Beaucoup sont  banquiers, marchands ou courtiers. Ils ont des connections avec les banquiers de Saint-Pétersbourg, Brody et Berditchev et ils en auront plus tard avec quelques notabilités financières de l’Europe. Ils édifient en 1840 leur synagogue, la synagogue Brody, la plus grande, la plus emblématique et la plus belle de la cité. Elle s’impose dans le paysage odessite, notamment par sa taille dans un milieu où une synagogue doit toujours être plus basse que l’église locale. Elle laisse un souvenir inoubliable aux amateurs de musique, avec une cantillation d’un « genre nouveau »  et des chantres merveilleux entourés de petits choristes. Les fidèles vont à l’office moins par dévotion religieuse que par amour de la musique.

 

     Vers 1850-60, on peut parler d’un bonheur juif à Odessa. C’est l’apogée de la Haskala, dont Odessa est un des foyers principaux et la nombreuse population juive odessite brille sur les plans économique, intellectuel, scientifique et artistique. Elle couvre toute l’échelle sociale, des journaliers du port aux banquiers, en passant par les intellectuels, les « Juifs ordinaires » et les bandits. La communauté juive odessite montre tous les signes d’une intégration réussie.

Dans cette ville mythique, la destinée des premiers migrants a parfois des allures de conte de fée, de simples manœuvres peuvent devenir des négociants importants et même, à l’image des Efroussi, de grands banquiers. A partir de 1850 éclôt une floraison de banques illustres,  logées dans de somptueux édifices, et qui portent les noms des Efroussi, Ashkenazi, Brodsky, Rafalovitch ...

     Des contes de fée, il y en a aussi dans la musique. Des violoneux de mariages juifs peuvent entrer au conservatoire municipal et embrasser de brillantes carrières. A Odessa naît le mythe du virtuose violoniste au « son juif » inimitable, avec par exemple Nathan Milstein, David et Igor Oïstrakh. Les pianistes les plus célèbres sont Sviatoslav Richter et Emil Guilels. Joe Dassin, Michel Polnareff, Serge Gainsbourg, Barbara et Bob Dylan sont des descendants de familles juives odessites.

     La scène littéraire aussi est richissime, avec des auteurs qui écrivent en yiddish, en hébreu ou en russe : Vera Inber, Bialik, Isaac Babel, Sholem Aleïkhem, Mendele Moïkher Sforim, Vladimir Jabotinsky….

Odessa est par ailleurs une des villes natales de l’hébreu moderne et du sionisme.

 

     C’est en 1881 qu’une catastrophe induit à  la naissance d’un mouvement proto-sioniste à Odessa avec la parution de la brochure de Léon Pinsker, intitulée Auto-émancipation. Cette année-là, le tsar Alexandre II est assassiné par des anarchistes mais ce sont les Juifs qui en sont accusés, à tort. Il s’ensuit une vague de pogromes principalement en Ukraine où l’on en compte 214, dont 1 à Odessa. Dans les années qui suivent, la situation économique devient difficile en raison de la guerre avec le Japon. Les derniers migrants juifs, souvent au chômage, s’entassent dans le quartier miséreux de la Moldavanka, cher à Isaac Babel. Les historiens considèrent cependant en général que l’âge d’or juif d’Odessa se poursuit jusqu’en 1905. Le bonheur juif aura duré environ 50 ans.

 

     1905 est la date de la première révolution russe. À Odessa une grève générale est déclenchée le 21 avril dans les docks du port. Elle est accompagnée de violentes émeutes réprimées par les cosaques du tsar. Le 27 juin, la ville connaît le chaos. Les marins du cuirassé Potemkine se mutinent et refusent de tirer sur les insurgés, une révolte qui a été immortalisée par Sergueï Eisenstein grâce à la scène du landau dévalant les escaliers Potemkine.

 

      Quatre mois plus tard survient un terrible pogrome, encouragé par le tsar et ses ministres. Entre le 18 et le 22 octobre 1905, les pogromistes saccagent les magasins juifs, les synagogues, écoles, habitations. Et ils assassinent à tour de bras. La police comptabilise  400 morts juifs  et 1600 maisons et magasins détruits dans la ville. Au total à Odessa et environs, près de 43 000 personnes sont directement touchées par ce pogrome.

 

     C’est alors que les Juifs odessites partent à nouveau sur les chemins de l’exil.

 

     Le pogrome de 1905 est la première tragédie d’un XXe siècle qui sera particulièrement catastrophique à Odessa et en Ukraine. Avec la première guerre mondiale, la révolution bolchévique de 1917, la longue Guerre civile qui s’ensuivit, la grande famine provoquée par Staline en 1932-33, et les grandes purges de 1936 à 1939, orchestrées par le même Staline. La plupart des écrivains juifs choisissent l’exil. Odessa perd la moitié de ses habitants entre 1917 et 1923.

 

     Le pire sera la Shoah et la Seconde Guerre mondiale. Le 16 octobre 1941, l’Armée rouge s’étant retirée, Odessa tombe aux mains de la 4ème armée roumaine assistée par des unités allemandes. Les nazis ayant rapidement repris leur route vers l’est, ce sont les Roumains qui seront, pour l’essentiel, chargés d’accomplir le crime. Dès le premier jour, 8 000 Juifs sont abattus. Des camps de la mort sont créés. On y fracasse les têtes des enfants, on y brûle vifs les gens. Le 23 octobre, au moins 5 000 personnes sont abattues au hasard ou pendues aux réverbères, par grappes, dans les rues d’Odessa. Les 100 000 Juifs de l’ancienne cité mythique sont exterminés, en 1943, il n’en reste que quelques dizaines.

 

     C’est la « Shoah » roumaine, une Shoah qui a souvent été définie comme une "Shoah oubliée", passée sous silence, car estompée par les chambres à gaz d’Auschwitz et effacée par le silence de la Roumanie. Il aura fallu attendre qu’une commission d’historiens dirigée par Elie Wiesel publie un rapport pour que la Roumanie reconnaisse officiellement sa responsabilité dans la Shoah, c’était en 2004, 60 ans après la guerre. L’historien Raoul Hilberg précise : « Aucun autre pays que la Roumanie, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au massacre des Juifs. »

 

     Quant à Odessa, elle entame seulement maintenant son travail de mémoire. Un mémorial digne de ce nom vient à peine d’être érigé dans le quartier de la Moldavanka. Et la célèbre synagogue Brody, confisquée après la guerre par les Soviétiques, vient tout juste d’être restituée à la communauté juive de la ville.

 

      Odessa est-elle à nouveau une ville juive ? On peut répondre oui et non.

     Même si dans les dernières décennies beaucoup de familles sont encore parties vers des cieux meilleurs comme les États-Unis, le Canada, l’Australie,  Israël et l’Allemagne, ce qu’il reste de la communauté juive semble renaître de ses cendres. Les Juifs odessites seraient aujourd’hui environ 30 000, soit 3 % de la population de la ville. Ils sont en mesure de mener une vie juive entièrement autonome : ils ont deux synagogues, une orthodoxe et une de la branche hassidique Loubavitch, des écoles, des crèches, des restaurants, des boutiques, un petit musée  juif associatif, un grand centre communautaire, un futur nouveau musée juif (Centre de la Tolérance) dans la synagogue Brody qui vient de lui être restituée et encore un mouvement de jeunesse très dynamique et up to date.

      Les Juifs sont bien intégrés dans la vie politique ukrainienne. Quant à l’antisémitisme, il se dit qu’il ne serait pas plus prégnant en Ukraine qu’en Europe de l’Ouest, à tel point que de nombreux Juifs de la diaspora feraient le choix de revenir.

 

     La ville est-elle en train de redevenir juive ? Les uns, comme le journal Haaretz, parlent de renaissance d’Odessa la Juive, d’autres, comme Isabelle Némirovski, d’abord pessimiste, pense à présent qu’Odessa n’a pas dit son dernier mot. Néanmoins, dit-elle, les pogromes et la Shoah ont définitivement brisé le bonheur juif d’autrefois et nombreux sont donc ceux qui pensent qu’Odessa n’est plus qu’une ville mythique aux parfums d’un temps révolu.

     Reste qu’une communauté juive dynamique existe à nouveau, ce qui différencie radicalement Odessa du judaïsme agonisant de la Galicie d’où était venu autrefois le judaïsme des Lumières, facteur d’un inoubliable âge d’or.

     Ce dynamisme est une bonne raison d’espérer... 

(Bruxelles, mai 2019)

* Jacqueline Pollak, journaliste belge, a longtemps travaillé au Journal Parlé de la RTBF (radio télévision belge de langue française)

  • Facebook Social Icon

Les Amis d'Odessa - 5 rue Sainte-Anastase, Paris 3e