Odessa - Ville centaure

par Gabrielle Halpern*

Odessa. A priori, il s’agit d’une simple ville ukrainienne, au bord de la mer noire. Sauf que lorsque vous vous y promenez, vous ne savez pas si vous êtes à New York, à Vienne, à Florence, à Tel-Aviv, à Paris, à Marseille ou à Saint-Pétersbourg, parce que vous vous trouvez dans toutes ces villes en même temps et à la fois. Vous ne savez pas non plus si vous marchez dans une ville orientale ou occidentale, européenne, slave ou méditerranéenne. Et pour cause ! Colonie grecque, puis conquête tatare et ottomane, avant d’être baptisée Odessa par la grande impératrice Catherine II de Russie, qui la fonde à la fin du 18e siècle, elle a été construite par des Italiens, des Français ; elle a attiré des populations grecques, espagnoles, anglaises, albanaises, bulgares, juives, moldaves, arméniennes, allemandes, turques, russes, et beaucoup d’autres. Odessa fait voler en éclats toutes nos catégories, ou plutôt, elle les rend toutes superflues. Cette ville n’est ni vraiment ceci, ni vraiment cela. Elle est ceci, et aussi cela, et encore tant d’autres choses. Il s’agit d’une ville-centaure, qui nous contraint à construire en nous-mêmes une case spéciale, sur-mesure, en forme d’Odessa.

 

Nous sommes souvent déconcertés par tout ce qui est hybride, par tout ce qui est incasable, indéfinissable, insaisissable. Nous vouons, dans la pensée occidentale, un tel culte à l’identité que nous avons du mal avec ce qui a mille identités ! Mais d’où nous vient cette difficulté à penser l’hybride ? Nous adorons ranger la réalité dans des cases ! Outre le fait qu’il est extrêmement rassurant de ranger l’inconnu dans le connu, cette habitude de classification nous donne l’illusion de saisir, de maîtriser, de comprendre et de dominer le monde. L’angoisse de l’inconnu, de l’incompréhensible et de l’insaisissable est millénaire et nous avons inventé un redoutable outil pour la combattre : la raison. C’est la raison qui range la réalité dans des cases et elle a horreur de tout ce qui les dépasse ou les brouille, de tout ce qui est flou, mélangé, contradictoire, hétéroclite. Oui, dans la pensée occidentale, nous avons toujours eu peur de l’hybride : dans l’Antiquité grecque, la réalité hybride a d’ailleurs été incarnée dans la figure agressive et terrorisante du Centaure. Quel symbole ! Un monstre déstabilisant, puisqu’indéfinissable ; une bête menaçante, puisque sans identité. Or, pour connaître, comprendre et dominer, nous avons besoin d’identifier, de définir et de classifier. Autant d’actions incompatibles avec la figure du centaure.

 

Au fil des siècles, la raison, qui était au départ un simple outil pour aborder le monde, s’est radicalisée ; elle est devenue de plus en plus rigide et nous en avons fait un dogme, puis un paradigme, puis un système, et enfin, une idéologie. Et c’est ainsi que nous avons cru pendant des siècles que la raison résumait toute la pensée et que penser ne consistait qu’à raisonner, c’est-à-dire à identifier et à classifier le réel. Au début, nous avons simplement refoulé et ignoré tout ce que la réalité comportait d’hybride et qui ne rentrait pas dans ses cases. Puis, ces fameux centaures, nous avons essayé de les tordre ou de les découper pour qu’ils y entrent. Et enfin, nous avons tenté de les rejeter et de les éliminer. A bas le composite ! Sus au contradictoire ! Mort à l’hétérogénéité ! Vivent les pur-sang et mort aux centaures !

 

Mais aujourd’hui, avec la mondialisation et le numérique, les centaures réapparaissent subrepticement sur le devant de la scène et il est indéniable que le monde est devenu hybride. Il l’a toujours été, mais il est indéniable que ce processus d’hybridation s’est accéléré et démultiplié pour concerner aujourd’hui toutes les dimensions de nos vies. Les genres, les espaces publics et privés, les entreprises, les habitats, la politique, les administrations, les universités ou encore les modes de travail s’hybrident. Sans parler du métissage des économies réelles, virtuelles et immatérielles. Les modes de consommation et de commercialisation sont bouleversés par l’hybridation des canaux et celle des usages. L’idée d’une société de services ayant succédé à la société industrielle est progressivement remplacée par celle d’une société où la frontière entre le produit et le service s’estompe au profit des usages. Et les cultures et les identités : elles aussi s’enrichissent et s’augmentent, en se mélangeant.

 

Cette hybridation est une véritable chance, car elle nous oblige à sortir de nos sentiers battus, à être plus créatifs, à assouplir nos raisonnements rigides et nos catégories implacables, qui emprisonnaient et travestissaient la réalité. Les nouvelles réalités hybrides nous forcent à imaginer et à inventer de nouvelles catégories pour les embrasser ; elles nous forcent à être plus tolérants, plus humbles, plus intelligents, plus créatifs, moins dogmatiques, moins catégoriques, moins mécaniques, moins systématiques. C’est par paresse intellectuelle ou parfois par conservatisme idéologique que nous ne faisons pas ce travail essentiel et que nous nous coupons d’une dimension cruciale de la réalité. Or, nous avons tout à gagner à penser de manière hybride, à ressembler à Odessa, à accueillir mille mondes et à donner un peu plus de place au centaure qui sommeille en nous. Car n’en doutons pas : nous sommes tous des centaures !

 

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*Gabrielle Halpern, Tous centaures !  Éloge de l’hybridation, © Editions Le Pommier/ HUMENSIS, Paris, 2020.

Docteur en philosophie, chercheur associée et diplômée de l’École normale supérieure, Gabrielle Halpern a travaillé au sein de différents cabinets ministériels, avant de participer au développement de startups et de conseiller des entreprises et des institutions publiques. Ses travaux de recherche portent entre autres sur la notion de l’hybride.

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