« Mischa Elman, comme vous le savez sans doute, était un violoniste russe et il était mon grand-oncle. »

par Mademoiselle Ivana Sion

Chers amis,

Je vous l’assure et vous rassure : nous ne sommes pas là dans un récit de fiction ! Non, cette phrase fut authentiquement prononcée devant moi, le 31 octobre 2019 par l’urologue Monsieur Benjamin Elman, à l’occasion d’une consultation dont le diagnostic ne suscitait pas d’inquiétude, ouvrant ainsi la voie à une conversation d’ordre culturel.

En réalité, nous prolongions une conversation engagée en juillet 2019 à l’occasion d’une première consultation en urologie au cours de laquelle je m’étais inquiétée de l’observation de quenelles apparues dans les rangs de quelques Gilets jaunes, observation qui nous avait conduits à parler de l’antisémitisme, puis de la tragédie de l’école Ozar Hatorah à Toulouse.

Ce 31 octobre 2019, une fois la consultation en urologie terminée, c’est tout naturellement que nous reprenions notre conversation dont on pouvait se demander finalement si elle n’avait pas eu lieu seulement quelques jours plus tôt. Le sujet du jour ? Le « J’Accuse » de Roman Polanski. Sans remettre en question l’immense talent ainsi que le courage de Roman Polanski de porter sur grand écran le complot judiciaire sur fond d’espionnage dont a été la victime le capitaine Alfred Dreyfus, ici raconté du point de vue du lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart, je m’étonne néanmoins devant Monsieur Elman que le téléfilm « L’Affaire Dreyfus » réalisé par Yves Boisset en 1995 sur un scénario de Jorge Semprun, où Daniel Mesguich incarne magistralement Léon Blum, n’ait pas connu en son temps un engouement au moins égal à celui rencontré par le « J’Accuse » de Roman Polanski. Je précise que « de mon point de vue, le talent de Mesguich n’a pas forcément eu toute la reconnaissance qu’il aurait mérité d’avoir, en particulier dans ses rôles au théâtre », moi qui suis passionnée de théâtre. Comment ne pas avoir été fasciné par sa mise en scène du Hamlet de William Shakespeare, Hamlet dont Daniel Mesguich lui-même affirme qu’elle est « la matrice de toutes les pièces » ? Quant au cinéma, le vibrato de ses interprétations de Bonaparte devenu Napoléon Ier dans « Joséphine ou la comédie des ambitions » (1979), de Rémy Lecoudray dans La Banquière aux côtés de Romy Schneider (1980), de René de Chateaubriand dans « Chateaubriand » (2010) raisonne encore en moi d’une intensité similaire à celle que me procure l’éclat de la lumière.

Des interprétations de Daniel Mesguich, il n’y eut pourtant qu’un pas pour aborder le sujet de la création artistique en général et de la musique en particulier.

 

Au terme de quelques minutes d’un échange où je lui expliquais que « la flûte traversière, c’est beaucoup de travail et qu’il faut choisir entre ne faire que de la musique ou suivre des études universitaires indépendantes de la musique », Monsieur Elman confirma : « Oui, c’est vrai, la musique nécessite énormément d’investissement personnel … » Puis, un silence fugace sembla casser soudain la dynamique de notre conversation. Il parut hésiter une fraction de secondes, puis il annonça enfin : « Ce sont des sujets passionnants que ceux de la création artistique et des artistes en général, de la musique et vous voyez, parmi les violonistes, il y en a un qui s’appelle Mischa Elman qui, comme vous le savez sans doute, était un violoniste russe et il était mon grand-oncle. Il existe d’ailleurs une page Wikipédia de Mischa  Elman

Je l’avoue en toute honnêteté, je ne connaissais pas le violoniste Mischa Elman. Enfant, j’entendais fréquemment chez moi le concerto pour violon de Tchaïkovski interprété par David Oïstrakh, le son du violon de Yehudi Menuhin ou celui d’Isaac Stern, mais jamais celui de Mischa Elman. Pourquoi le « timbre en or » du violon de Mischa Elman ne faisait-il pas partie de la collection de vinyles aisément identifiables chez moi ? C’est de cette interrogation qu’est née ma ferme volonté, à peine repartie du cabinet de consultation, d’aller de ce pas lire « la page Wikipédia de Mischa Elman ». Ce que je fis dès mon retour à domicile. Par chance, la page Wikipédia de Mischa Elman est sommaire. Pourquoi écris-je « par chance » ? Si elle avait été détaillée, je m’en serais satisfaite et jamais je ne serais partie à la recherche d’un personnage qui, une fois émigré aux États-Unis et naturalisé américain en 1923, ne paraît pas avoir parlé de ses racines, de sa jeunesse en Ukraine, apparemment discret sur sa vie familiale et dont la connaissance de sa jeunesse, mais également de ce que pouvaient être ses convictions personnelles dans sa vie de citoyen américain, me donnent depuis plusieurs mois, je l’avoue, du fil à retordre.

A présent, je connais son œuvre musicale, mais pas suffisamment l’homme. Cependant, là est l’ironie de l’histoire, c’est de cette difficulté qu’est née mon projet d’écrire au sujet de Mischa Elman. Pas celui d’écrire un article, mais celui d’imaginer ce qu’il penserait de notre monde en général, de la France en particulier et de l’antisémitisme qui y sévit. Projet qui n’est plus seulement un projet puisque, malgré les morceaux manquants du puzzle que je m’acharne à vouloir reconstruire patiemment, notamment en ce qui concerne le cadre de vie et l’environnement familial de sa jeunesse vécue à Talne (Talnoïe, Ukraine), j’ai désormais trouvé le titre et ai rédigé le premier chapitre de mon manuscrit que j’ai lu à Monsieur Elman lors de ma dernière consultation en urologie. Mais avant de parcourir mes carnets de voyage qui me conduisent depuis novembre 2019 de Talne à Odessa, me mèneront ensuite en Israël par la « Porte de Sion » (le port d’Odessa), puis aux États-Unis et me feront boucler la boucle en  revenant inévitablement en France et en Europe, je me présente à vous dès à présent.

Je m’appelle Ivana Sion. 

Je suis née le 19 novembre 1967 à Pontoise.

J'ai une ascendance juive russe par ma mère.

Je n'ai jamais été baptisée et n'ai été élevée dans aucune religion.

J’ai toujours été scolarisée à l'école publique.

Je mange de tout, y compris du porc  et je n’ai nullement l’intention de me priver des plaisirs culinaires que nous offrent les gastronomies française et européenne : certains diront donc que je ne suis pas « une vraie juive ». Histoire classique que celle de s’entendre dire que « les Juifs russes ne sont pas de vrais Juifs » parce que certains d’entre eux mangent du porc, ne font pas le shabbat et ne font d’ailleurs à peu près rien comme tout le monde, n’écoutent personne, ont sans cesse des états d’âme à l’image des « montages russes », sans oublier, paraît-il, « leur grain de folie » dont l’histoire a démontré qu’il fut en vérité souvent « un grain de génie ». Oui, et alors, serions-nous moins Juifs pour autant, voire pas Juifs du tout et si oui, au nom de quoi ? Il est du reste urgent d’entendre que le monde a changé : à l’heure d’Internet et de la globalisation, qu’on l’approuve ou qu’on la conteste, le monde juif doit davantage s’ouvrir au reste du monde et cesser, par exemple, de considérer qu’on ne peut être juif que si l’on a une mère juive, puis plus largement ouvrir la possibilité de se convertir au judaïsme aux non Juifs (« les goys »). Enfin, pour en revenir aux Juifs russes et fermer momentanément la présente parenthèse, ceux de nos frères qui condamnent parfois si aisément notre singularité, oublieront également de vous dire que ce sont les Juifs russes en général, les Juifs d’Odessa en particulier qui ont, les premiers, jeté sur papier les bases du sionisme, rêvé avant tout le monde une patrie pour le peuple juif et bien avant que Theodor Herzl ait écrit et fait publié « l’État des Juifs » en 1896. Bref, ce sont les Juifs russes qui ont bâti de leurs mains Israël bien avant que l’État d’Israël ne soit crée en 1948.

 

Politiquement parlant, j'ai évolué dans un milieu situé sur l'échiquier politique de la gauche partagée entre Mendès France et Michel Rocard en ce qui concerne ma mère. Une gauche qui a presque totalement disparu du paysage politique français. De fait, moi aussi, « c’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche » (Alain Finkielkraut, Valeurs actuelles, le 19.10.19). Tout à chacun peut être en désaccord avec certaines postures intellectuelles de Monsieur Finkielkraut et il est sain qu’il en soit ainsi car le débat démocratique implique nécessairement la confrontation de points de vue contradictoires, mais au moins suis-je en parfait accord avec son analyse de l’évolution de la gauche française. Une gauche française en lambeaux pour avoir oublié trop tôt et trop vite d’où elle venait et qui elle était.

Le jour de mes dix ans, le samedi 19 novembre 1977, a été marqué par l'arrivée du Président égyptien Anouar el-Sadate à l'aéroport Ben Gourion de Tel Aviv, à 20h00. Cette date a conditionné toute mon existence. Ainsi, depuis le 19.11.1977, un peu comme une seconde naissance, tout ce qui concerne l'histoire du peuple hébreu n'a cessé et ne cesse de m'accompagner où que j'aille, où que je sois, quoi que je fasse et avec qui que je sois. Ce jour-là, du haut de mes dix ans, je me suis dit que le courage pouvait faire toute la différence et que  des hommes que rien ne destinait à se rapprocher, pouvaient néanmoins se parler : cette leçon est encore aujourd’hui une leçon d’humilité pour moi.

En février 1983, j'ai quinze ans depuis trois mois et l'expulsion vers la France de l'officier de police SS du régime nazi, Klaus Barbie, me conduit à lire des centaines d'articles de presse et à constituer un dossier de presse que j'ai toujours en ma possession. Ce que je découvre là me traumatise. Comment la France a-t-elle pu laisser commettre l'irréparable sur son sol, précisément à Lyon et dans la région lyonnaise en ce qui concerne le criminel allemand Klaus Barbie, surnommé « Le Boucher de Lyon » ? Je n'ai toujours pas de réponse à cette question, mais il m’arrive encore de vaciller à l’idée de savoir que des Français ont dénoncé d’autres Français, Juifs ou pas, puis les ont abandonnés et condamnés à subir l’innommable. Je ne pardonne rien, car contrairement à un discours parfois un peu trop convenu à mon sens, c’est trop facile de toujours se réfugier derrière des discours dépourvus de toute crédibilité, du genre « On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir ce que faisait la police » ou encore « On ne pouvait pas savoir où on emmenait tous ces gens ». Vraiment ? Personne ne pouvait-il admettre et comprendre que ceux qui séparaient les enfants de leurs parents sur les quais de gare avant de les faire monter dans des wagons à bestiaux, quand ils ne logeaient pas d’emblée une balle dans la tête sur le quai de gare aux « réfractaires », ne les destinaient assurément pas vers un nouvel Eden ? En tout état de cause, personne ne pourra plus dire désormais « On ne savait pas ».

Toutefois, si toute époque renferme sa part d’ombre et de lumière, la France a également su honorer sa part de lumière dans toutes ses formes de résistance.

Il y a une dizaine d'années, j'ai ainsi beaucoup travaillé avec un ami sur le dossier des Justes parmi les nations dans les régions Périgord et Occitanie, particulièrement dans les Cévennes en ce qui concerne cette dernière. J'ai en particulier découvert l'action majeure du pasteur Laurent Olivès dès 1941, reconnu Juste parmi les nations, dans le maquis d'Ardaillès. Depuis, je milite pour que ces résistants soient inscrits dans les chapitres d'histoire des manuels scolaires de nos élèves. Ceux-là et tant d'autres, je pense notamment aux résistants de "La Rose blanche" en Allemagne dont l'histoire est encore bien trop méconnue en France. L’Allemagne qui compte, à ce jour, tout de même 627 Justes parmi les nations, autant dire 627 résistants hors normes dans le contexte historique que l’on sait, mais c’est aussi une des leçons majeures que j’ai retenue de nos investigations : les nations connues pour avoir un passé lourdement antisémite en Europe ont parfois été paradoxalement celles qui ont vu émerger dans leurs peuples une résistance aussi inattendue  que bienvenue à l’antisémitisme. Appréciez plutôt par vous-mêmes, chers Amis d’Odessa, le nombre de Justes parmi les nations officiellement reconnus par l’État d’Israël aujourd’hui : 110 en Autriche, 660 en Biélorussie, 904 en Lituanie, 967 en Hongrie, 2 634 en Ukraine, 6 992 en Pologne. A titre de comparaison avec d’autres nations pourtant réputées pour leur tolérance : il y en eut seulement 22 au Royaume-Uni, 22 au Danemark - un peu plus en réalité, car ils sont listés différemment, en groupes et non individuellement -, 5 778 aux Pays-Bas (C’est un nombre certes élevé, mais moins élevé qu’en Pologne). Et la France, où se situe-t-elle dans ce concert des nations européennes ? D’après les données dont je dispose, la France compte actuellement 4 099 Justes parmi les nations reconnus comme tels par l’État d’Israël.

Depuis les années 2000, la France est redevenue la scène d'une flambée récurrente d'actes antisémites. Chacun de ces actes me fait souffrir. On n'admet, en effet, jamais l'antisémitisme et nul ne doit jamais l'admettre ou le tolérer. Pourtant, il semble que l'antisémitisme inquiète, en vérité, une infime minorité de personnes en France sur une population totale de près de soixante-huit millions d'habitants. Et si tel n'était pas le cas, alors jamais les crimes d'Ilan Halimi (2006), des militaires et des enfants ainsi que d'un père de famille à l'école Ozar Hatorah (2012), de Sarah Halimi  (2017), de Mireille Knoll (2018), sans oublier les profanations de tombes dans les cimetières israélites et la multiplication des agressions à caractère antisémite au quotidien, n'auraient pu être perpétrés. Jamais. 

Malgré l'existence attestée de la communauté juive sur son sol depuis près de vingt siècles, la France a longtemps été un pays antisémite et force est de constater qu'elle le demeure, en particulier par la passivité et/ou l'indifférence dont témoigne une grande partie du peuple français sur le dossier de la recrudescence de l'antisémitisme. C'est un constat qui m'épouvante, mais il est là, effroyable devant nous et il ne servirait à rien de refuser de le regarder en face. Bien au contraire, nous devons l’affronter et cesser de multiplier nos querelles et/ou divisions internes, nos fractures  destructrices, mettre un terme à nos affrontements d’un autre temps entre les Juifs qui pratiquent et ceux qui ne pratiquent pas et donc entre ceux qui seraient de « vrais Juifs » et ceux qui ne le seraient pas, si nous voulons parvenir à trouver les moyens de combattre de manière légale l’antisémitisme en France. Les Juifs de France doivent donc retrouver les voix et la voie de l’unité et ne jamais oublier que seule l’unité constitue le plus sûr bouclier contre la haine de l’autre, qui que soit cet autre. C’est d’ailleurs, en partie, également cela que nous apprend l’histoire des Juifs russes et des Juifs d’Odessa à travers l’histoire personnelle de Mischa Elman : contre la haine et les pogroms criminels, ils ont trouvé ensemble les moyens de sortir les Juifs de l’enfer antisémite russe.

  • Voyons désormais ma vie professionnelle :

 

Après des études supérieures en Droit et Sciences politiques, j'ai exercé le métier d'institutrice quelques années. Je suis ensuite devenue l'assistante d'un professeur agrégé de mathématiques en situation de handicap dans un lycée public. Métier que j'exerce toujours actuellement bien que j'envisage, une fois de plus, une reconversion professionnelle, dans le secrétariat juridique par exemple, car je ne me satisfais jamais de m'endormir dans le conformisme d'un métier.

  • Comment ai-je découvert l'association des Amis d'Odessa et pourquoi ai-je décidé d'y adhérer ?

 

Passionnée d'écriture, dès le mois de novembre 2019, je suis partie en quête de documentation au sujet de Mischa Elman. Très vite, c’est la difficulté de trouver des informations à son sujet qui m'a conduite à persévérer dans mes recherches.

C'est dans ce contexte que j'ai découvert le site de votre association "Les Amis d'Odessa" qui est le seul à proposer une page relativement détaillée pour prétendre entreprendre des recherches plus approfondies sur la biographie de Mischa Elman. Aussi, c'est à partir de cette source d'informations que j'ai commencé, peu à peu, à engager d'autres recherches et parvenir à remonter certaines autres sources documentaires, notamment en ce qui concerne l'histoire des Juifs d'Odessa, le hassidisme, la musique klezmer, la naissance et l’évolution de la pensée des premiers pionniers du sionisme (Léon Pinsker, né en Pologne en 1821 et médecin à Odessa ainsi que Vladimir Zeev Jabotinsky, né à Odessa en 1880) ...  

Publié en 1882 à Berlin 

 Traduit de l’hébreu en français par Pierre Lurçat 

A l'heure actuelle et dans la mesure où je m’adresse à vous, chers amis, toute aide sera la bienvenue dans le cadre de mes recherches. A ce titre, j'aurais besoin  d'informations supplémentaires, en particulier de savoir où je pourrais trouver une documentation précise qui me permettrait de répondre aux questions suivantes afin de mieux imaginer ce qu'avait pu être, lui qui avait évolué auprès de musiciens klezmer, l'enfance et la jeunesse de Mischa Elman dont il semble n'avoir jamais témoigné au cours de sa vie, en dehors de ce que j'ai lu sur son parcours musical et notamment le rôle décisif de Pablo de Sarasate dans son ascension musicale :

1. Quelles populations vivaient à Talne entre 1880 et 1910 ?

2. Mischa Elman avait-il évolué dans un milieu familial pratiquant ? Très pratiquant ? Ou pas ?

3. Comment vivait-on au quotidien et quels métiers exerçait-on à Talne entre 1880 et 1900, en particulier dans un shtetl ?

J'ai de nouveau visionné la comédie musicale "Un violon sur le toit" de Joseph Stein ainsi que le film "Yentl" d'après le roman d'Isaac Bashevis Singer porté à l'écran par Barbara Streisand pour parvenir à m'imprégner de ce que pouvait être la vie des communautés juives dans ces villages également qualifiés de "quartiers" juifs. En vue de compléter mes recherches, Isabelle Nemirovski m’a conseillé la lecture de « Le Shtetl, la bourgade juive de Pologne » de Rachel Ertel dont je viens de commencer la lecture.

Isabelle Nemirovski m’a également orienté vers le lien http://jewua.org/talne/. Site bien documenté sur l’histoire des communautés juives en Ukraine et un des rares à parler de celle de Talne. Je l'avais par ailleurs déjà visité, mais il ne m'avait pas permis de répondre à ma question : "Comment vivait-on dans un shtetl à Talne à l'époque où Mischa Elman a vécu à Talne, de 1891 à 1917 ?" Je recherche donc toujours de la documentation sur les conditions de vie de la population juive à Talne de 1880/1890 à 1910.

4. Mischa Elman s'est produit à Rishon LeZion en 1935, ville fondée dès 1882 et demeurée hautement symbolique pour avoir accueilli les quelques membres du groupe sioniste  Hovevei Zion (les "Amants de Sion"), originaires de Kharkov. Je continue de penser que le choix de cette ville par Mischa Elman n'était pas du tout le fruit du hasard. Est-ce que Mischa Elman qui avait, également en 1935, effectué une tournée en Égypte et en Palestine mandataire, était impliqué dans le débat sioniste et l'idée que les Juifs devaient avoir un État où leur peuple pourrait vivre et être reconnu comme tel ? Sujet devenu d'actualité brûlante depuis le Congrès de Bâle en 1897, Mischa Elman ayant alors six ans.

 

5. Mischa Elman est décédé en avril 1967 à Manhattan. Avait-il monté quelque opération et/ou débloqué des fonds, à l'image de ce que d'autres ont entrepris aux États-Unis afin d'aider, par exemple, les Juifs d'Europe en danger dès les années 1930 en Allemagne ou au début des années 1940 dans l'ensemble de l'Europe, à émigrer aux États-Unis ? Je n'ai, à ce sujet, trouvé aucune trace d'un seul témoignage verbal, écrit ou de la composition d'une œuvre musicale portant sur ce que Mischa Elman aurait ressenti au sujet de la Shoah ou des actions qu’il aurait menées afin de faciliter financièrement l’émigration des Juifs d’Europe vers les États-Unis.

 

D’une manière générale, la vie et le parcours professionnel de Mischa Elman interrogent notre présent et notre avenir. En effet, depuis que je bosse sur le dossier de Mischa Elman et que j'ai commencé la rédaction de mon manuscrit, je vérifie chaque fois davantage combien son exemple a représenté un formidable espoir d'ascension et de reconnaissance sociales pour nombre de jeunes Juifs russes en général et Juifs d'Odessa en particulier, ainsi sortis peu à peu de la pénombre et de l'indifférence la plus générale, exception faite d’un Victor Hugo qui n’hésitera pas à rédiger un Manifeste en faveur des Juifs persécutés à la suite du pogrom de Balta en mars 1882 et à écrire au « Tsar de toutes les Russies » afin de mettre un terme aux pogroms : c'est à ce titre que l'histoire personnelle de Mischa Elman dépasse, en vérité et de très loin la réflexion sur le judaïsme, la judaïté, le mouvement hassidique dont Talne était le bastion, l’émergence de la pensée sioniste dont Odessa fut la capitale d’origine. Comment comprendre, par exemple, qu’un enfant né dans la Russie des Romanov, si ravagée par la haine des Juifs qu’elle interdisait aux enfants juifs d’accéder au conservatoire impérial de Saint-Pétersbourg – exception faite pour Mischa Elman grâce à l’intervention de Leopold Auer -, ait néanmoins pu devenir l’un des plus grands violonistes au monde, là où l’école publique et républicaine française, obligatoire, n’est même plus en capacité d’assurer son rôle d’ascenseur social en 2020 ? Un Mischa Elman né dans la Creuse aujourd’hui, un des départements les plus pauvres de France, aurait-il la même opportunité de voir son talent détecté, encouragé et relayé grâce à l’école publique et laïque ? Hélas, je ne le pense pas.

      Chers amis,

Je vous propose de vous écrire régulièrement afin de vous parler de l’avancée de mon travail d’écriture, de mes recherches, mais aussi d’échanger si possible avec ceux d’entre vous que ma démarche intéresse. Et puis, lorsque les nuages ombrageux de notre ciel sanitaire nous laisseront de nouveau entrevoir de belles éclaircies, sans crainte d’emprunter les transports en commun, pourquoi ne pas organiser un buffet à Paris où chacun apporterait une spécialité culinaire, une boisson, des pâtisseries, des friandises, des livres, des photographies de souvenirs, de vieux cahiers d’école…. ? Ce serait alors là l’occasion de tous nous rencontrer, d’échanger et peut-être d’ouvrir le livre de nos projets communs à venir … Réfléchissons-y d’ores et déjà afin de prendre de l’avance sur l’avenir.

 

Bien à vous tous,

Mademoiselle Ivana Sion (16 mai 2020)

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Les Amis d'Odessa - 5 rue Sainte-Anastase, Paris 3e