Du Birobidjan à Paris
par Ada Shlaen

      Je vais vous présenter ce soir l’histoire d’une famille juive assez typique du XXe siècle et je pense même que vous pouvez avoir dans votre entourage des personnes au destin proche du mien et de ma famille.

       Mon histoire familiale a commencé à Birobidjan, la capitale de la Région autonome juive que certains définissent un peu rapidement comme La République juive de Staline ; par conséquent il faut que je revienne sur sa création à la fin des années 20 du siècle dernier. Ainsi le 28 mars 1928, le Présidium du Comité exécutif central de l’URSS décida d’attribuer des terres entre les rivières Bira et Bidjan, affluents du fleuve Amour, en vue de la colonisation agricole juive.  

    Mais pourquoi donc choisir cette contrée de l’Extrême-Orient marécageuse, au climat inhospitalier, infestée de moustiques (plutôt une sorte de moucherons très voraces (мошкара) et surtout très éloignée des centres traditionnels du peuplement juif comme l’Ukraine ou la Biélorussie ? Pour mieux comprendre cette décision, il faut revenir à l’année 1917, quand la Russie dut affronter deux révolutions, celle de Février, puis celle d’Octobre. La première avait accordé tous les droits civiques aux Juifs ce que le pouvoir impérial leur refusait depuis des siècles. Après la révolution d’Octobre et l’arrivée au pouvoir des bolcheviques, qui déclaraient vouloir résoudre maints problèmes, posés par l’existence de nombreuses nationalités au sein du nouvel Etat, apparaît un nouveau personnage nommé précisément au poste du commissaire aux Nationalités. Ce poste échoit au Géorgien Joseph Staline, considéré par les bolcheviques comme le grand spécialiste des questions de minorités, depuis la publication en 1913 de son article « Le Marxisme et la question nationale ». A l’époque son nom ne provoquait pas encore la peur : même ses camarades du parti ne voyaient en lui qu’un personnage sans panache, tout juste bon à classer des fiches et des dossiers ! Pourtant il deviendra de plus en plus puissant au cours des années et il va jouer un rôle tout à fait néfaste pour la communauté juive.

      Parallèlement parmi des Juifs, membre du parti communiste, réunis dans la section juive (Евсекция) apparaît l’idée d’attribuer une terre aux Juifs où ils pourraient bâtir une large autonomie économique et culturelle car ils étaient le seul peuple de l’Etat qui n’avait pas son propre territoire, malgré leur nombre relativement important (3 millions de personnes). 

 

       Au début des années 1920, des différentes localisations furent envisagées : l’Ukraine, la Biélorussie, voire la Crimée, où déjà au début des années 1920, une colonisation juive avait débuté. En 1927, on y recensa 35 000 Juifs dans 48 villages, assez prospères. Ils avaient bénéficié de l’aide des communautés juives étrangères, représentées par le « Joint Distribution Commitee ». Mais la venue des Juifs n’aurait pas été toujours bien acceptée par les populations locales, surtout des Tatars. D’où les recherches d’un autre territoire pour implanter la population juive et en 1927, une commission spéciale proposa une région très peu peuplée dans la Mandchourie soviétique (voir le film Dersou Ouzala d’Akira Kurosawa de 1975, l’Oscar du meilleur film étranger en 1976).

      On peut supposer que les raisons du choix de l’Extrême-Orient pour y créer une unité autonome juive devait confirmer la présence soviétique sur un territoire susceptible d’être réclamé par la Chine, voire le Japon en pleine expansion et militarisation. Cette colonisation s’était faite sans aucune préparation, d’où tous les problèmes, générés par l’arrivée des gens qui n’étaient absolument pas conscients des difficultés d’un telle implantation. En avril 1928 lorsque le premier groupe arriva à Tikhonkaïa, petite localité sur le tracé du Transsibérien, il ne pouvait que constater l’indigence des lieux.  (A titre de curiosité je vous signale qu’il existait un plan de la construction de la ville, élaboré dans les années 1930 par Hannes Emil Meyer le directeur de Bauhaus la fameuse école d'architecture et d'arts appliqués, fondée en 1919 à Weimar (Allemagne) par Walter Gropius et fermée par les nazis en 1933. Meyer, un communiste fervent, s’installa alors en URSS et il était intéressé par la construction de cette ville nouvelle. Mais son plan n’a jamais été réalisé. En revanche plusieurs architectes de cette école vont travailler pratiquement à la même époque à Tel-Aviv qui compte en effet le plus grand nombre au monde de bâtiments de ce style, soit 4.000 édifices, une singularité, ce qui a contribué au classement de ville au Patrimoine mondial de l'Unesco).

     Plus tard, la bourgade Tikhonkaïa changea de nom et de statut. Elle devint Birobidjan, la capitale de la RAJ, officiellement proclamée le 7 mai 1934. Une nouvelle gare fut construite en 1935, elle se distinguait par des caractéristiques qu’elle garde encore aujourd’hui. Le nom de la ville, écrit en grosses lettres sur le côté du bâtiment tourné vers les voies, était bilingue, en lettres cyrilliques et en lettres hébraïques. 

       Jusqu’au début de la guerre (22 juin 1941) les Juifs arrivaient peu à peu restant toujours en minorité ; par exemple en 1935, ils étaient 14 000 ce qui correspondait à 23% de la population totale. Les Juifs n’ont jamais dépassé les 25%.

       Au milieu des années 1930, on tenta de donner au Birobidjan une apparence juive pour attirer un plus grand nombre de volontaires. Pour une courte période, la RAJ pouvait être considérée comme un territoire à spécificité juive. Les cadres dirigeants étaient des Juifs. Des décrets incitaient alors à l’emploi du yiddish en tant que la langue officielle, à égalité avec le russe. Plusieurs écoles yiddish furent créées et dans les écoles russes, le yiddish devenait une deuxième langue obligatoire.  Les enseignes, les panneaux indicateurs et même le tampon postal étaient en yiddish. À partir du mois d’octobre 1930 le journal Birobidjaner Shtern commença à paraître, parallèlement au journal en russe Birobidjanskaïa Zvezda. La même année, le théâtre vit le jour avec plusieurs acteurs et le personnel technique formés au sein du Théâtre Juif de Moscou, dirigé par Solomon Mikhoels[1]. Dans la ville on inaugura une grande bibliothèque qui portait le nom de Sholem Aleïkhem. La vie culturelle à Birobidjan dans les années 1930 avait trois lieux d’activité : le journal, la bibliothèque et le théâtre. En revanche on ne prévoyait aucune place pour la vie religieuse, car on voyait cette région totalement athée, mais nous savons que les arrivants apportèrent des rouleaux de la Torah et qu’un certain nombre essayaient de respecter des fêtes juives. (La vie religieuse de Birobidjan faisait partie d’un domaine mystérieux et quasiment secret. Évidemment le pouvoir soviétique mena une lutte sans merci contre toutes les religions, ne tolérant éventuellement que les pratiques religieuses de personnes âgées, et encore. En ce qui concerne le Birobidjan, il est même très difficile de reconstituer l’activité de sa communauté de croyants. Néanmoins il existe des témoignages prouvant que les habitants de Birobidjan tentèrent, dès leur arrivée, de célébrer les fêtes principales par des prières et qu’ils réussissaient dans ces années à réunir le minyan (l’assemblée de dix hommes adultes, indispensables pour une prière).

       Dans le journal Birobidjaner Shtern on trouvait, déjà au milieu des années trente, des articles appelant à lutter contre la religion et à aller travailler le jour de fêtes, par exemple pendant Pessah ou le Yom Kippour. À contrario ces publications prouvent que des habitants de la région respectaient ces fêtes, malgré les réunions imposées juste pendant ces fêtes par la Ligue des athéistes. 

      Après la guerre, en 1946 et pendant le court renouveau culturel qui suivit, on enregistra officiellement à Birobidjan une communauté religieuse qui comptait 300 personnes et un rabbin fut nommé, Hersh Katz. Mais pendant les fêtes (Rosh Hashanah, Yom-Kippour, Pessah) un nombre encore plus important de croyants y venait.  Mais à partir de 1949 le nombre de fidèles diminuait constamment, bien qu’officiellement une communauté religieuse existait toujours. Il faudra attendre la fin de l’Union Soviétique pour qu’une nouvelle synagogue soit construite, mais les fidèles sont peu nombreux. Je voudrais aussi signaler que le rabbin Adolf Chaïevitch qui officie dans la synagogue principale de Moscou, est originaire de Birobidjan.

       Des jeunes colons voyaient en RAJ, non seulement une terre à aménager, elle était censée devenir leur vraie patrie, où ils pourraient s’exprimer librement et créer une nouvelle culture juive, différente de celle des petites villes de la zone de résidence. Mais cette période ne dura guère et la grande purge de 1937 entraîna des conséquences néfastes quant au développement de la culture yiddish.

      A la veille de la deuxième guerre mondiale, il y avait dans la région près de 20 000 Juifs (20% de sa population totale). Je précise que les membres de ma famille n’en faisaient pas partie. Ils viendront plus tard, après la guerre. Remarquons au passage que le choix de s’installer dans cette lointaine contrée sauva la vie aux Juifs qui ont fait ce long voyage car ceux qui préférèrent rester sur les territoires de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Crimée, où ils vivaient depuis très longtemps, connurent pour la plupart une mort tragique lors de l’occupation allemande. 

 

      De ce point de vue l’histoire de ma mère et de sa famille est très édifiante. Mon grand-père, resté à Vinnitsa, fut tué par des Allemands, ma grand-mère et ses filles survécurent, car elles avaient quitté la ville avant l’arrivée des troupes nazies et passèrent la guerre en Azerbaïdjan.

     Entre 1946 et 1948, les autorités essayèrent de relancer le peuplement juif en faisant venir plusieurs milliers de survivants de la guerre, originaires de différentes villes d’Ukraine et de Biélorussie.  Cette fois-ci ma grand-mère, ma mère et mes tantes ont fait le long voyage pour la RAJ. Elles arrivèrent dans la ville en janvier 1947 et commencèrent aussitôt le travail dans l’usine textile, la plus grande entreprise de la ville qui existait encore dans les années 1990. 

      A l’époque la région existait depuis plus de 10 ans, mais la vie y était à peine plus facile que dans les années 1930. Tous les bâtiments étaient en bois, sans eau courante ni canalisation. Les appartements communautaires étaient de règle. Au printemps les eaux de la Bira montaient et les inondations étaient importantes, je me souviens très bien de cette période quand les petites barques devenaient l’unique moyens de locomotion.   

     Je pense que mon père, arrivé à Birobidjan un peu plus tard, à l’automne 1947, après des années d’emprisonnement dans un camp de travail de la Kolyma, devait être content à la vue des lettres hébraïques sur le toit de la gare. Birobidjan était pour lui la ville de son assignation à la résidence. 

Ainsi si la famille de maman vint à la RAJ pendant une action initiée par le gouvernement, tel n’était pas le cas de papa. Birobidjan était pour lui le lieu de sa déportation après des années, passées dans un camp de travail à la Kolyma. On peut supposer que le lieu de sa relégation fut choisi à cause de sa nationalité. A l’époque les autorités tentaient d’augmenter le pourcentage de Juifs dans la région, par conséquent un certain nombre des prisonniers libérés étaient dirigés d’office dans la Région Autonome Juive.

 

      L’histoire de mon père résume assez bien le destin tragique des Juifs de sa génération. Il est né en 1907 à Lwȯw, grande ville habitée à l’époque par des Polonais, des Juifs et des Ukrainiens. Mon père évoquait de temps en temps avec une certaine nostalgie les années vingt et trente, qui étaient pour la communauté juive de Lwȯw une période assez prospère. Mais il parlait aussi de l’animosité entre les Polonais et les Ukrainiens qui ne cessait de croître, (ce qui entraînera des conséquences tragiques pendant la guerre), il évoquait les forces nationalistes de plus en plus virulentes et qui allaient organiser des pogromes et des actions antijuives dans le pays entier. 

     Pendant ces années dans la famille de papa, comme dans toutes les familles, il y avait des événements heureux et malheureux.  La mort de son père en 1921 rendit la vie familiale plus dure. Les deux ainés de la famille, Mathilde et Noé, ont pu quand même faire des études universitaires. (Un jour, presque par hasard, à la Bibliothèque nationale, je suis tombée, sur un livre[2] qui répertoriait des étudiants d’origine juive de l’Université de Cracovie avant 1939. Il s’agissait de deux gros volumes, je les ai feuilletés, assez sceptique, ne pensant pas y trouver des renseignements sur ma famille. Et là, quelle surprise ! Dans la liste alphabétique j’ai trouvé les deux ainés de la famille, Mathilde et Noé. Voulant avoir encore plus de renseignements, j’ai téléphoné à Cracovie, j’ai présenté ma demande que j’ai pu confirmer par un mail. Ensuite j’ai attendu deux semaines et j’ai reçu une réponse, aussi par un mail. Dans les archives de l’Université Jagellonne le dossier de Mathilde portait le numéro S II 516, tandis que sous le numéro S II 647 figurait Noé. Tous les deux déclarèrent d’être de religion judaïque et Mathilde déclara le yiddish comme sa langue maternelle, tandis que Noé opta pour le polonais. Les prénoms de leurs parents, Herman et Adela, étaient cités. Mathilde s’est inscrite en 1919, mais en 1921 elle fit transférer son dossier à l’Université de Lwȯw pour des raisons familiales. Ces raisons n’étaient pas précisées, mais il s’agit sûrement de la mort de son père, intervenue précisément en 1921. Quant à Noé Salomon Grüss (j’ai appris son second prénom !) il fit tout son cursus à Cracovie ; inscrit en 1923, il obtint sa maîtrise en 1927. À l’époque sa mère était déjà veuve et elle habitait à Lwȯw. Même l’adresse exacte était indiquée : 47, rue Kazimierzowska (aujourd’hui cette rue s’appelle Gorodotska). On indiqua même que Noé obtint le report de son service militaire et qu’il fut exempté de frais de scolarité, ce qui indique deux choses : premièrement la situation financière de la famille n’était pas excellente, deuxièmement il avait de très bons résultats, car seuls les meilleurs étudiants ne payaient pas ces charges.)

      En 1939 papa habitait avec toute sa famille à Lwȯw, il s’était marié en 1934, sa femme, Rosalie, exerçait dans un cabinet de radiologie, après avoir fait ses études à Vienne.  De cette époque il ne nous reste que quelques photos, en noir et blanc. 

       Quand le 23 août 1939 à Moscou, le pacte Ribbentrop-Molotov fut signé, il est devenu incontestable que Lwȯw et sa région se retrouveront bientôt au centre d’un conflit armé. Mon père était mobilisé ; il a été affecté à la défense de la ville. Le 1er septembre 1939 la deuxième guerre mondiale a commencé par une attaque surprise des Allemands. La ville était très loin de la frontière allemande, pourtant, avant l’arrivée des troupes soviétiques dans la région à la mi-septembre 1939, elle avait subi des bombardements et un vrai siège de la part des Allemands. La capitulation intervint le 22 septembre 1939, les Soviétiques russifièrent aussitôt le nom en Lvov. Cette occupation soviétique dura 22 mois.

      Le 22 juin 1941, au petit matin, les troupes allemandes attaquèrent le territoire soviétique. Les derniers détachements soviétiques quittèrent Lvov déjà dans la nuit du 28 juin, c’était un samedi. Le dimanche 29 juin les premiers Allemands avaient pénétré à Lvov vers 11 heures du matin. À leur entrée dans Lvov, les troupes allemandes étaient accompagnées par la légion ukrainienne « Nachtigal ». Ces soldats portaient l’uniforme SS, avec des signes distinctifs bleu et jaune.  Leurs premières actions n’avaient laissé aucun doute sur le fait qu’ils allaient s’attaquer surtout à la population juive. Effectivement des pogromes furent déclenché dans les jours suivants.

     Dans les papiers de papa j’ai trouvé un petit feuillet où il avait aligné des dates qui m’aidèrent beaucoup dans la   reconstitution de la chronologie familiale :

1941-1942 : Ghetto à Lvov

1943-4-5-6-7 : Russie – Sibérie (il écrivit « Sibérie » en polonais, sous la forme un peu archaïque « Sybir » et non « Syberia ». On écrivait de cette manière au XIXe siècle, quand de nombreux Polonais furent exilés en Sibérie après les échecs de révoltes de 1830 et 1863).

1947 : relégation (Il utilisa le mot « deportacja » bien que le mot « relegacja » existe aussi en polonais)

1955 : il fut réhabilité

Juin 1965 : notre venue à Paris. “I come to Paris 1965/IV”

 

     En octobre 1941 les Allemands avaient donné l’ordre de créer le ghetto, une ligne de chemin de fer passait par ce quartier, les Allemands l’utiliseront pour organiser des convois vers Bełżec. Le ghetto de Lvov fut anéanti en juin 1943 et en juillet 1943 la ville fut déclarée « judenfrei ». Sur les 150 000 Juifs, au moment de la libération, le 21 juillet 1944 par l’Armée rouge, il restait seulement 823 Juifs.

     Comment mon père a-t-il survécu ? En été 1942 il était réquisitionné pour des travaux à l’extérieur de Lwȯw. A l’époque plusieurs membres de sa famille ont déjà perdu la vie ; sa femme était fusillée dans la rue, la majeure partie de ses proches ont péri dans le camp de Bełżec ; alors il avait décidé de tenter sa chance. De toute façon il n’avait plus rien à perdre et il avait compris que Lvov était devenu pour lui une souricière. Pour cela il fallait se procurer des faux papiers au nom d’un Polonais ou d’un Ukrainien. Dans ces démarches il fut aidé par Katia, une jeune Ukrainienne qui aidait sa mère à la fin de sa vie et en qui il avait toute confiance.  Elle risquait sa propre vie, mais n’avait pas hésité. Elle avait trouvé un Ukrainien qui lui a vendu ses papiers d’identité et à partir de ce moment et pour de longues années, il devint Tadeusz Krupka. (Il retrouva son vrai nom déjà à Birobidjan, après une longue procédure et à ma naissance en décembre 1948 j’ai été déclarée encore sous le nom de Krupka).  Il est resté caché plusieurs jours chez Katia et il avait décidé de quitter au plus vite Lwȯw pour rejoindre, sous sa fausse identité, un groupe d’ouvriers qui étaient affectés aux travaux à Kharkov. Au bout de quelques semaines, lorsqu’on entendit de partout les bruits des canons, de la fusillade, des explosions de bombes, en signe de l’approche des troupes soviétiques, il avait pu se cacher et attendre l’arrivée de l’Armée rouge qui libéra la ville, le 13 août 1943.

  

      Après la déroute des Allemands, il s’était présenté aux militaires soviétiques et il était alors arrêté par les agents de NKVD (Commissariat du peuple aux affaires intérieurs). Il était rapidement jugé et déporté dans un camp de la Kolyma.  (Je profite de cette occasion pour conseiller la lecture de deux auteurs, tout d’abord  de Varlam Chalamov et l’autobiographie en deux tomes d’Evguénia Guinzbourg Le vertige et Le ciel de la Kolyma. A ces deux auteurs j’ajoute le livre de Liouba Jurgenson, annoncé sur le site de l’association, Le semeur d’yeux, sentier de Varlam  Chalamov).

 

      Pour nous, ses enfants, les mois et les années passés par mon père dans la prison soviétique d’abord, dans les camps de la Kolyma ensuite, étaient encore plus secrets que ces longs mois passés dans le ghetto. Évidement il avait raconté tout à ma mère, mais elle est restée pendant ces longues années d’une discrétion absolue à ce sujet. A Birobidjan il évitait d’en parler en présence de ma grand-mère, membre du parti communiste, - elle le restera jusqu’à sa mort en 1970-, et il ne tenait pas à entrer dans des discussions oiseuses avec elle. 

     A Birobidjan mon père a rapidement été engagé comme comptable dans l’usine où ma mère travaillait. Ils se sont connus sur leur lieu de travail. Ils ont décidé de se marier très rapidement malgré l’opposition de ma grand-mère qui en bolchévique fervente n’était pas ravie d’avoir un ancien « zek » comme gendre. Mais cette opposition n’a pas duré et pour finir ils s’appréciaient beaucoup et se comprenaient très bien.

      Les premières années de la vie commune de mes parents présentent un double aspect qui provoque chez moi une sorte de sidération. Je sais qu’ils étaient très heureux, ils s’aimaient énormément et ils étaient très unis. Ma naissance, ensuite celle de mon frère, deux ans plus tard, les ont comblés.

     Et pourtant ces années d’après-guerre étaient peut-être les pires pour la communauté juive de l’URSS. Ils se sont mariés le 17 janvier 1948, or le 13 janvier à Minsk fut assassiné Solomon Mikhoels, le président du CAJ ce qui était un prélude à une énorme campagne antisémite en URSS qui a pratiquement duré jusqu’à la mort de Staline le 5 mars 1953.

 Cette vague commença à Moscou par l’arrestation des membres les plus éminents du CAJ qui seront jugés en 1952 et fusillés le 12 août de cette année. A Birobidjan les persécutions commencèrent dans la deuxième moitié de 1949 par l’arrestation de la majorité des responsables de la ville en commençant par Alexandre Bakhmutski, le 1er secrétaire du parti. Comme papa connaissait l’écrivain et journaliste Israël Emiot, d’origine polonaise, il se demandait si (ou plutôt quand) son tour viendrait. Mais comme il n’occupait pas un poste important, cet anonymat le protégea. Il sera convoqué pour des interrogatoires, mais finalement on le laissa en liberté surveillée. Ces menaces ont duré pendant toutes les années de notre vie à Birobidjan jusqu’à la mort de Staline et même plus tard. Malgré tous ces dangers mes parents arrivèrent à construire pour notre famille une existence presque normale. 

      Nous habitions dans une maison en bois au 47 de la Sholem Aleïkhem, le nom de la rue, en hommage au grand écrivain yiddish, restait à l’époque l’une de dernières traces de la judéité de la Région autonome juive !  En décembre 1956 de cet appartement nous sommes partis pour la Pologne. Il faut dire que dans la rue Sholem Aleïkhem se concentrait l’essentiel de ma vie. Ici se trouvaient aussi bien la crèche que l’école maternelle que nous fréquentions mon frère et moi. Plus tard je serai inscrite à l’école primaire, toujours située dans la même rue qui portait le nom du célèbre écrivain yiddish. A l’école maternelle toutes les activités éducatives se déroulaient dans la grande salle sous des portraits de Lénine et de Staline et lors de fêtes, le chœur d’enfants chantait la comptine qu’on pourrait résumer ainsi : « Merci, camarade Staline, pour notre enfance radieuse ! ». 

      J’étais en train de devenir une vraie petite Soviétique qui ignorais entièrement la culture de mes ancêtres même si j’entendais très souvent les adultes de la famille parler le yiddish.

       Après la vague d’arrestations des années 1948 et 1949, après le massacre du 12 août 1952, on pouvait espérer que les persécutions allaient s’arrêter. Mais l’horreur continuait. Le 13 janvier 1953, dans la Pravda a paru l’article « Sous le masque des médecins universitaires, des espions tueurs et vicieux ». Il dénonça un soi-disant « complot d’un groupe de neuf médecins », dont six furent des Juifs. Selon les mêmes sources, ces médecins furent au moment de leur arrestation sur le point d'assassiner des importantes personnalités soviétiques, y compris Staline en personne.

       Alors dans des hôpitaux des patients hystériques refusaient d’être soignés par des Juifs. Simultanément, une violente campagne antisémite se mit en place non seulement en Union Soviétique, mais aussi dans l’ensemble des pays du bloc de l’Est. C’est alors que les bruits se répandirent dans la communauté juive que le pouvoir s’apprêtait à exiler tous les Juifs de l’URSS dans la RAJ par des convois entiers. 

      Au moment de ce qu’on appela « l’affaire des blouses blanches », je fus encore trop petite pour retenir tous les détails. Je me souviens néanmoins d’une période brève, mais angoissante, où dans notre appartement ma grand-mère et la sœur de maman, Bella, venaient plus souvent que d’habitude et elles tenaient avec mes parents de longs conciliabules en yiddish. Je regrette actuellement mon indifférence au yiddish qui était à ma portée pendant mon enfance et mon adolescence. Je me suis mise à l’étudier beaucoup plus tard et même si je comprends assez bien des textes écrits, j’ai toujours du mal à le parler. 

      Cette fois-ci mon père était sûr d’être arrêté, comme en Union Soviétique il n’était pas rare d’arrêter les épouses des condamnés politiques, mes parents, par précaution, établirent même des papiers administratifs pour ma grand-mère qui pourrait devenir, le cas échéant, notre tutrice afin de nous épargner un orphelinat.

Et brusquement en mars 1953 nous passâmes tous du désespoir absolu à l’espoir encore timide quand à la radio le 5 mars, à 6 heures du matin, nous entendîmes la voix grave du célèbre speaker, Youri Lévitan[3], qui annonça :

« Le cœur de Iossif Vissarionovitch Staline, compagnon d’armes de Lénine et génial continuateur de son œuvre, guide d’une infinie sagesse du parti communiste et éducateur du peuple soviétique a cessé de battre ». 

(Après cette nouvelle, une véritable angoisse saisit la ville. Si incroyable que cela puisse paraître presque toutes les femmes et beaucoup d’hommes pleuraient. Partout on entendait les mots : « Qu’allons-nous devenir ? » A l’école maternelle nous étions tous effrayés parce que voyaient, les institutrices et le personnel pleuraient. Ensuite le portrait de Staline, qui trônait dans la grande salle de fêtes de l’école, est resté assez longtemps, entouré de crêpe noir et les danses et les chants furent interrompus pour plusieurs jours.) 

      On ne pouvait qu’être stupéfait par la rapidité des événements de mois suivants. Déjà un mois après la mort de Staline, la presse soviétique publia des articles, expliquant que « le complot des blouses blanches » n’eut jamais existé et les médecins arrêtés furent libérés (Remarquons que deux parmi les neufs accusés moururent en prison, probablement sous la torture.)

 

     Dans la ville des anciens prisonniers commencèrent à revenir de plus en plus nombreux. Les déportés, comme papa eurent bientôt droit à demander une réhabilitation, ce qui leur ouvrait des perspectives nouvelles. À cette époque le poète Israël Emiot revint enfin du camp de concentration. Après son retour, papa et Emiot devinrent beaucoup plus proches et il venait souvent chez nous ; d’autant plus que nous n’habitions pas un appartement communautaire. Ils commencèrent à parler d’un possible départ pour la Pologne. Je me souviens que lui et papa parlaient le polonais. 

La mort de Staline apportait des changements importants dans notre vie bien que mon père restât toujours sous la surveillance. 

 

     Il a écrit alors à Lwȯw, à Katia, car elle était son seul lien avec le passé. Katia a répondu en envoyant quelques nouvelles rassurantes qui concernaient certains de ses proches qui ont survécu. Mais dans la lettre de Katia il y avait une autre nouvelle, encore plus stupéfiante. Elle lui annonçait qu’en 1944 à la libération, elle avait reçu une visite de son frère aîné Noé, qui avait survécu et il cherchait des nouvelles de ses proches.

 

       Elle raconta à Noé la mort tragique de ses sœurs et de ses nièces et la fuite de papa dans laquelle elle avait joué un rôle important. Mais en 1944 elle ne put pas lui fournir d’autres informations, ignorant encore son emprisonnement dans le camp de travail soviétique et sa déportation ultérieure pour le Birobidjan. Dans sa lettre elle disait aussi que selon toute probabilité, ce frère avait dû partir pour la Pologne et elle était prête à faire des démarches auprès de la Croix Rouge pour essayer de retrouver sa trace car cette démarche était plus facile à accomplir de Lwȯw que de Birobidjan.

     Quelque temps plus tard arriva la réponse à la lettre de Katia, envoyée à la Croix Rouge polonaise. Elle comportait l’adresse de Noé ; d’après les renseignements fournis par lui : il habitait non pas en Pologne, mais … à Paris ! Évidemment Katia transmit cette lettre à Birobidjan et ainsi mon père apprit qu’il avait un frère qui le recherchait depuis plus de dix ans ! Il décida alors d’écrire directement à Paris. Il écrivit une lettre dans laquelle il racontait toute son histoire depuis 1939 et il parlait de leur malheur commun d’avoir perdu tous leurs proches pendant la guerre. Il disait aussi qu’il avait fondé une famille au Birobidjan, qu’il avait deux enfants, une fillette prénommée comme leur mère, Adela, et un petit garçon, Édouard, qui portait le prénom de leur frère cadet, mort dans un accident bien avant la guerre. 

La réponse arriva très vite. Quelques feuillets avec une photo d’un monsieur très ressemblant au père, mais bien mieux habillé. Au dos en polonais il y avait une phrase : « De nouveau j’ai un frère ! »

       A l’époque entre le gouvernement soviétique et polonais il y avait des pourparlers qui concernaient le sort des anciens citoyens polonais qui se retrouvèrent pendant la guerre en URSS. En 1955 l’accord sur le rapatriement des anciens citoyens polonais était signé, par conséquent, il n’y avait pas d’empêchement juridique à demander leur retour sur le territoire polonais. Toutes ces formalités prirent près de 3 ans pendant lesquels j’eus même le temps de quitter l’école maternelle pour la grande école et le 1er septembre 1955 je fis ma toute première rentrée scolaire. La plus grande difficulté était précisément l’obtention de l’accord pour maman et nous, les enfants, car étant nés en Union Soviétique, nous n‘avions pas la nationalité polonaise. Cette démarche prit du temps et nous avons reçu seulement à l’automne 1956 le papier officiel qui autorisait toute la famille à s’installer en Pologne. 

     Mes souvenirs de Birobidjan peuvent paraître presque idylliques, alors que pour beaucoup de gens cette ville est devenue un symbole de la situation désastreuse des Juifs en Union Soviétique. Je dois dire que malgré toutes les difficultés matérielles inhérentes à l’époque et à notre lieu de naissance, je n’ai pas souvenir d’un manque qui me ferait souffrir. Évidemment ceci je le dois à mes parents qui surent non seulement nous protéger dans ces années terribles du stalinisme, mais aussi nous armer pour le futur. Ainsi dans les premiers jours du décembre 1956 notre famille se retrouva à la gare de Birobidjan qui fut le témoin muet de notre départ. Je me souviens très bien de cette inscription bilingue sur le bâtiment de la gare que je ne savais même pas déchiffrer à l’époque… Nous avons pris le Transsibérien pour un voyage de 8 jours, je me souviens surtout de la longue journée quand nous avons longé le lac Baïkal...

      Lors de notre arrivée en Pologne en janvier 1957, peu de temps après « le dégel » d’Octobre 1956 dans le pays qui venait connaître une toute relative libéralisation.

      Nous sommes arrivés dans un pays où le traumatisme de la deuxième guerre fut toujours énorme, surtout parmi des Juifs. Une phrase d'Elie Wiesel résume bien cette situation : « Toutes les victimes n'étaient pas juives, mais pratiquement tous les Juifs étaient des victimes ».  Je me rappelle que J’étais choquée par ma première vision de Varsovie. Nous arrivâmes en hiver, les journées étaient courtes, sans beaucoup de lumière ; la ville me semblait inhospitalière, les gens étaient pressés, affairés. À l’époque les ruines étaient encore très visibles dans le centre même de la ville, surtout sur l’emplacement du ghetto qui fut presqu’entièrement rasé après la révolte d’avril 1943. (Quand je vois maintenant les ruines des villes ukrainiennes j’ai l’impression de faire un saut dans mon propre passé.) 

       A l’époque la communauté juive de Pologne oscillait entre 30 000 à 50 000 personnes, il est pratiquement impossible de la chiffrer car la situation très fluctuante ; des gens partaient, d’autres arrivaient par vagues d’Union Soviétique, mais le nombre devait décroître au fil des années… J’ai pu observer la vie de cette communauté à Varsovie à la fin des années 1950 et au début des années 1960 qui était une période relativement calme après les exactions de la période qui a suivi la fin de la guerre, quand les Juifs survivants étaient souvent attaqués et molestés, des cas d’assassinats ne furent pas rares. (Pendant cette période on notait même des pogromes ; le premier eut lieu à Cracovie le 11 août 1945, mais le plus atroce se situa le 4 juillet 1946 à Kielce, organisé par la populace sous prétexte d’un crime rituel. On dénombra 42 tués, dont un bébé de trois semaines, des blessés furent aussi très nombreux. Pour toutes ces raisons des Juifs quittaient la Pologne par vagues. 

     Les Juifs qui décidaient de rester en Pologne étaient souvent aidées par l’Américain Jewish Joint Distribution Commitee qui était officiellement présent en Pologne contrairement à l’Union Soviétique où il était interdit et considéré comme une organisation anticommuniste. Cette organisation finançait plusieurs actions de la communauté comme des centres culturels, les écoles, les colonies de vacances, voire des petites entreprises. Mon père y était employé en tant que comptable. Souvent le 19 avril il faisait partie de la délégation officielle et il déposait alors de belles gerbes de fleurs, ornées d’une inscription en polonais et en yiddish.

     Il existait alors un centre pour des rapatriés, à Śródborów, à 30 kilomètres de Varsovie, financés par le Joint. Dans ce centre des rapatriés d’Union Soviétique attendaient leurs visas pour quitter la Pologne. Souvent ils ne comprenaient pas le choix de notre famille de rester en Pologne, mais papa crut alors d’avoir fait le bon choix. (La chambre mise à notre disposition n’était pas grande et encombrée par des nombreux meubles : quatre lits, une table, une armoire sur laquelle plusieurs valises furent rangées. Ces valises, sur l’armoire ou sous des lits, étaient présentes chez nous, comme chez nos voisins. C’était comme une marque distinctive de ces longs voyages que les habitants de Śródborów venaient d’accomplir et qui les attendaient encore dans un avenir proche. Souvent le soir, avant de m’endormir j’imaginais un appartement sans ces valises, toujours prêtes à resservir ; pour moi, ces bagages symbolisaient ma condition d’une personne toujours en déplacement, à la recherche d’un port d’attache...).

     Mais notre long séjour en Pologne s’explique surtout par les hésitations du frère de papa qui habitait à Paris et travaillait au lycée polonais qui se trouvait dans le quartier des Batignolles. Il n’était pas content de sa situation en France et envisageait un retour en Pologne où l’on lui proposait des postes intéressants à l’Université.  Il allait hésiter pendant quelques années, ce qui explique en grande partie notre long séjour en Pologne, plus de 8 ans.

      D’ailleurs j’ai commencé ma scolarité dans une petite école de Śródborów où j’avais des problèmes avec les autres élèves car j’ai refusé d’assister aux cours de catéchisme, obligatoires à l’époque. 

      Pour le 1 septembre 1959 nos valises reprirent du service. Nous nous sommes installés à Varsovie, pensant y demeurer très longtemps.    

       Le 1er septembre 1959, le jour de ma première rentrée scolaire à Varsovie, il faisait très beau et chaud. Le professeur principal était une jeune femme, jolie et souriante ; tous les yeux se sont tournés vers son avant-bras où on voyait les petits chiffres tatoués qui prouvaient son emprisonnement dans un camp de concentration. 

     A l’époque, la guerre était toujours présente dans la vie de la capitale et les habitants vivaient encore dans l’atmosphère de ce passé, pas très lointain. Dans la ville on voyait souvent des plaques commémoratives pour signaler des endroits où les Allemands avaient fusillé des résistants ; les habitants de la capitale y déposaient des fleurs surtout chaque 1er août, le jour anniversaire de la révolte de Varsovie, organisée précisément par l’A.K. 

        La pression idéologique dans cette école polonaise était bien moins forte que dans des écoles soviétiques. Néanmoins de temps en temps tous les élèves étaient obligés de participer aux manifestations d’amitié avec l’Union Soviétique. Je me souviens qu’en octobre 1963 toutes les classes furent envoyées près du Belvédère pour fêter l’arrivée de la première femme-cosmonaute Valentina Terechkova. Elle était debout dans une voiture découverte et nous agitions des petits drapeaux en signe de bienvenue. 

      Durant nos années polonaises, papa put aller à Paris. Ce voyage eut lieu à l’automne de 1959 quand son frère hésitait toujours entre la France et la Pologne. Il est vrai qu’il pouvait prétendre à un poste intéressant à l’Université de Varsovie. Mais lors de ses visites estivales, il prit conscience de limites de la vie politique et publique en Pologne, du poids du régime totalitaire et de toute évidence voulait de moins en moins rejoindre Varsovie, même si sa vie d’émigré ne fut pas toujours facile. Finalement papa crût comprendre pendant ce séjour que son frère ne souhaitait plus quitter la France d’autant plus qu’après la soutenance de sa thèse, il put obtenir le poste à la Bibliothèque Nationale où il dirigeait le service de la littérature juive et hébraïque. Dans les années 80 il devint le co-auteur du premier dictionnaire yiddish-français qu’on trouve toujours dans beaucoup de bibliothèques universitaires.   

Dans le cas de mes parents il y avait une autre raison de quitter la Pologne : le sentiment que l’antisémitisme y devenait plus fort et sensible après une période d’une relative accalmie. On assista alors à une montée du nationalisme polonais : les Juifs furent écartés de poste de responsabilité dans l'administration, dans l'armée et placés sous surveillance, parce qu'ils furent considérés comme des éléments antinationaux. Or pour des gens, comme papa, qui par leurs fonctions furent en contact quotidien avec les organisations juives, il devenait clair que quelque chose de menaçant se préparait contre leur communauté. Cette situation va se traduire un peu plus tard, par la grande vague antisémite qui balaya la Pologne en 1967 et 1968.

       A l’automne 1964 mes parents déposèrent leur demande pour obtenir l’autorisation de quitter la Pologne. Ma grand-mère est venue en hiver pour des adieux.

       Quoi qu’il en soit, les autorités polonaises, une fois de plus, semblaient favoriser le départ des Juifs du pays et dans les derniers jours de l’année 1964 l’autorisation fut accordée. À cause de notre scolarité, le départ fut fixé pour le mois de juin de 1965. Cette fois-ci nous terminâmes l’année scolaire. Cette réponse positive et rapide s’explique par le fait qu’à l’époque les demandes d’émigrer étaient relativement peu nombreuses. La grande vague de 1956-57 était passée depuis longtemps, celle de 1968-69 n’était pas encore d’actualité.

       Le mardi 15 juin 1965 mes parents, mon frère et moi fûmes prêts pour ce nouveau voyage, presque dix ans après notre premier grand périple. Nous partîmes de la gare de Gdańsk qui desservait les lignes vers l’Europe de l’Ouest. À 15 heures 10 nous montâmes dans le train, arrivé de Moscou et qui continuait son trajet par Berlin jusqu’à Paris. En quelque sorte ce fut le prolongement du Transsibérien ! On reprit le voyage vers l’Ouest, après une halte qui n’aurait peut-être pas dû se prolonger aussi longtemps…

 

Ada Shlaen, Paris (mai 2022)

[1] Solomon Mikhoels, de son vrai nom : Vovsi (né 16 mars 1890, assassiné le 12 ou 13 janvier 1948 à Minsk) célèbre acteur et metteur en scène juif, directeur du théâtre yiddish de Moscou et président du Comité antifasciste juif. Sa mort, maquillée en accident de la route, marque le début de la grande vague antisémite en Union Soviétique entre 1948 et 1953.

[2] Voir : Kulczykowski Mariusz żydzi – studenci Uniwersytetu Jagielonskiego w Drugiej Rzeczypospolitej (1918-1939). Édition : Polska Akademia Umiejetnosci, 2004, 734 p.

[3] Youri  Lévitan ( né le 2 octobre 1914, mort le 4 août 1983) fut le speaker le plus connu de la radio soviétique, rendu célèbre par ses comptes-rendus des batailles les plus importantes durant la Seconde Guerre mondiale. Il était même sur la « liste noire » des nazis. Il débutait habituellement par la phrase : « Moscou parle ! » Sa voix fut associée à l'annonce des victoires soviétiques, et surtout à la reddition de l'Allemagne nazie, le 9 mai 1945. C'est lui qui fit aussi la première annonce publique de la mort de Staline et du premier vol spatial d'un homme, en l’occurrence de Youri Gagarine. Sa voix était instantanément reconnaissable par le public soviétique.