Notre Dame sur la Bira

par Ada Shlaen

Ada en bas à gauche maternelle 1951

 

           Je n’aime pas prononcer devant des étrangers le nom de ma ville natale : « Birobidjan » car j’appréhende la réaction. Il arrive que trompés par la ressemblance phonétique (Azerbaïdjan, Ouzbékistan, voire Abidjan !), mes interlocuteurs me croient venir d’un pays lointain (ce qui est vrai), ensoleillé et exotique. Je dois alors les détromper et j’ai l’air de leur donner une leçon de géographie. De temps en temps, j’ai droit à des affirmations péremptoires qui sont fausses ou inexactes : « Birobidjan, c’est la république juive de l’URSS ! » ou « Du temps de l’Union Soviétique tous les habitants de Birobidjan étaient des zek![1] » Ou alors : « Née à Birobidjan, tu dois parler yiddish couramment ! » En corrigeant, je passe pour un pédant professeur d’histoire.

 

           Pour parcourir plus de 8 000 kilomètres depuis Paris, c’est l’avion, (avec escales) ou le train. Le voyageur qui emprunte le fameux Transsibérien, arrive à la gare de Birobidjan, au bout d’une semaine. Cela peut lui procurer un moment agréable et distrayant. Cette gare rose de trois étages est propre, assez jolie, décorée de marbre. Devant le bâtiment se trouve une belle place avec une fontaine et une Menora, le grand chandelier traditionnel juif à sept branches. Des habitants de la ville viennent souvent ici pour se reposer et bavarder.

           

          En général, les voyageurs ne sont pas nombreux dans cette gare qui semble desservir une petite ville de province. Pourtant, elle est mentionnée dans des manuels d’histoire, voire des romans, figure dans des films et des reportages de télévision.  

            Au début du XXe siècle, se trouvait là un village nommé Tikhonkaïa, ce qui veut dire « calme, paisible ». Brusquement, à la fin des années 1920, toute la région vécut un grand bouleversement qui mit fin à cette tranquillité séculaire. Je dois avouer que ce nom « Tikhonkaïa »m’enchante aussi bien par sa signification que la sonorité. Les voyelles « i », « o » et « a » entourées par les gutturales « kh » et « k » plaisent à mon oreille.

           J’essaie d’imaginer la réaction des Juifs d’Ukraine, de Biélorussie et d’ailleurs, débarquant en 1928 en pleine taïga, à plus de près de 8 000 kilomètres de Paris, mais à 80 seulement de la frontière chinoise, pour faire naître une contrée juive ! Car le 28 mars 1928, le Présidium du Comité exécutif central de l’URSS, par le procès-verbal № 45 décida d’attribuer le territoire, grand comme la Belgique, entre les rivières Bira et Bidjan en vue de la colonisation agricole juive.

           Cette région, sans être complétement déserte, était peu habitée ; il y avait des Coréens, des Yakoutes, des Chinois, des Toungouses … Elle avait quelques richesses naturelles : bois, or, cuivre, fer, mercure … Par contre son climat était rigoureux et contrasté : - 30 en hiver, + 21 en été et ses terres étaient à la limite du permafrost.[2]

           Ce projet n’était pas le premier à être lancé depuis la révolution d’octobre 1917, car auparavant en Ukraine, en Biélorussie, en Bessarabie et surtout en Crimée des exploitations agricoles, habitées majoritairement par des Juifs étaient créés, mais aucune n’atteindra la renommée de Birobidjan. Certains dirigeants communistes de la section juive du parti communiste, appelée « Yevsektsia »,trouvaient que cette décision était judicieuse pour la minorité juive avec ses 3 millions de personnes et qui n’avaient pas de territoire propre dans le plus grand pays du monde. 

           Les premiers colons arrivèrent en avril 1928. Malheureusement rien n’avait été prévu pour leur installation et certains rebroussèrent immédiatement chemin. Les plus courageux (voire inconscients ou fous !) restèrent.

Ada à 4 ans avec sa cousine et une voisine

              En 1930 la région comptait 3000 Juifs. Le gouvernement soviétique décida à l’époque de l’ouvrir aux Juifs étrangers et l’année suivante arrivèrent 345 Lituaniens, 47 Argentins, 26 Roumains, 14 Lettons, 11 Allemands, 3 Polonais, 2 Sud-Africains et 21 Américains. Même Albert Einstein se prononça en faveur de Birobidjan, en devenant un membre actif de l’organisation « Ambidjan »(Comité Américain pour Birobidjan) ! 

           Le 20 juillet 1934 la Région autonome juive fut officiellement  créé, la bourgade Tikhonkaïa  devint sa capitale  et s’appellera dorénavant Birobidjan.  À la fin de 1934 les Juifs représentaient 15% de la population totale (15 000) qui allait atteindre 20 000 en 1937.

           Sa gare acquiert alors des caractéristiques qu’elle garde encore aujourd’hui. Le nom de la ville, écrit en grosses lettres sur le côté du bâtiment tourné vers les voies, devient alors bilingue, en lettres cyrilliques et en lettres hébraïques. Le 20 novembre 1934 le yiddish est décrété la langue officielle, le russe perd pour un court moment sa prédominance. Les écrivains yiddish comme Peretz Markish ou David Bergelson, célébrèrent  cet événement dans leurs œuvres.

           Plusieurs écoles yiddish furent créées et dans les écoles russes, le yiddish devenait une seconde langue obligatoire. Les enseignes, les panneaux indicateurs et même le tampon postal étaient en yiddish. À partir du mois d’octobre 1930 le journal Birobidjaner Shtern[3] commença à paraître, parallèlement au journal russe Birobidjanskaïa Zvezda. Le tirage fut de 2 200 exemplaires pour chaque titre. 

             La même année, le Birobidjan vit la naissance de son théâtre yiddish. Dans la ville on inaugura une grande bibliothèque qui portait le nom du célèbre écrivain Sholem Aleïkhem. La vie culturelle à Birobidjan dans les années 1930 avait trois lieux d’activité : le journal, la bibliothèque et le théâtre. La création de cette région incita même le Suisse Hannes Meyer, le directeur du Bauhaus, de venir à Birobidjan et de proposer des plans de quelques bâtiments pour abriter les différents services administratifs.

            Or l’année 1937, quand le pays fêtait en grande pompe le vingtième anniversaire de la révolution d’octobre et Joseph Staline se délectait de son pouvoir absolu après l’élimination de ses rivaux, deviendra pour l’histoire celle de la « grande purge ». Les Soviétiques appelèrent cette période « Iejovchina » du nom de Nicolaï Iejov, le chef de NKVD entre 1936 et 1938. Le pays fut traversé par une vague de terreur, les arrestations furent innombrables, les camps de concentration  semblaient être de plus en plus nombreux et surpeuplés, les condamnations pouvaient atteindre 25 ans  tandis que la peine capitale était très souvent appliquée.

             La Région autonome juive ne fit pas exception et  les persécutions massives touchèrent sa population de plein fouet. Les colons (surtout ceux qui gardèrent leurs passeports étrangers) et les dirigeants juifs furent emprisonnés, torturés, exécutes. Les structures communautaires cessèrent d’exister. Écoles, centres culturels, les revues  littéraires disparurent. Le yiddish cessa d’être la langue officielle de la région. Une chape de plomb recouvrit la RAJ et sa capitale.

                 Le seul point positif dans ce tableau funeste fut son éloignement par rapport aux frontières occidentales de l’URSS ce qui sauva la vie des nombreux habitants lors du conflit mondial. Car les Juifs qui préférèrent rester en Ukraine (comme mon grand-père maternel resté à Vinnitsa), en Biélorussie ou bien en Crimée, où ils vivaient depuis des siècles, connurent pour la plupart  la mort tragique pendant l’occupation allemande. Ceux qui purent fuir en 1941 et passèrent la guerre en Asie Centrale (c’était le cas de ma grand-mère et de ses filles) ou bien en Sibérie, ne trouvèrent que la mort, la désolation et la haine des populations locales à leur retour. Ainsi après plusieurs années passées en Ouzbékistan les membres de ma famille maternelle, de retour à  Vinnitsa, furent confrontés à la disparition presque complète de la communauté juive. Cette situation fut d’autant plus sinistre qu’elles se rendirent compte de la participation active de leurs voisins ukrainiens à cet anéantissement.

 

              Le départ de mes proches pour la Région autonome juive s’explique probablement par cette ambiance très pesante et haineuse à Vinnitsa après la guerre.

             La période entre 1946 et 1948 correspondait à un timide et court renouveau du peuplement juif. En Ukraine et en Biélorussie débuta une vraie campagne de recrutement concertée, dirigée vers les personnes qui revenaient d’Asie Centrale. Visiblement le gouvernement soviétique souhaitait alors « réanimer » la Région autonome juive. Mais quelles étaient les vraies raisons de cette mansuétude ? 

           En décembre 1946 le premier train avec un millier de personnes, parmi lesquelles se trouvaient les membres de ma famille partit de Vinnitsa pour Birobidjan. Trois trains semblables le suivirent un peu plus tard. Durant cette période une douzaine de convois transportèrent plus de 15 000 nouveaux habitants vers Birobidjan.Ils furent accueillis avec tous les honneurs à la gare. D’après le témoignage du poète Israël Emiot[4], qui vivait à l’époque dans la capitale de la RAJ, les pionniers apportaient des fleurs et un orchestre jouait des airs traditionnels juifs.   

            Cette arrivée des Juifs de Vinnitsa et des autres villes d’Ukraine et de Biélorussie aurait pu être une nouvelle chance pour la RAJ.  Ces arrivées marquèrent un pic du nombre des Juifs, à cette époque ils représentaient presque 25% de la population totale. Après, ce pourcentage ne cessa de diminuer.

             Formellement la Région autonome Juive existe toujours, pourtant, il faut se dire que cette tentative de créer une terre juive en Extrême-Orient soviétique s’était soldée par une douloureuse désillusion pour des générations entières de Juifs. 

 

           Ainsi à la fin de l’année 1946 plusieurs membres de ma famille maternelle arrivèrent à la gare de Birobidjan. Quant à  mon père il se trouvait  à l’époque dans la Kolyma, distante à plus de 4000 kilomètres, dans un camp de travail forcé soviétique.

           Il était originaire de Lemberg/ Lwȯw /Lvov/Lviv et il aimait beaucoup sa ville natale. Né encore à l’époque des Habsbourg qui administraient cette région depuis la fin du XVIIIe siècle, il avait gardé toute sa vie, une certaine tendresse pour l’empereur François-Joseph et sa femme, la belle Élisabeth.  Mais il était content lorsque la Pologne a retrouvé son indépendance en 1918 et pour lui Lwȯw[5] était une belle ville polonaise. Mais en septembre 1939, suite aux accords Molotov-Ribbentrop, la ville devint soviétique, au sein de la République Soviétique Socialiste d’Ukraine, d’où le changement du nom en Lviv. L’Union Soviétique rentra dans le conflit mondial le 22 juin 1941. Fin juin 1941 la ville fut  occupée par des troupes allemandes, accompagnés par des supplétifs ukrainiens ; la population juive subissait immédiatement un pogrome et peu de temps après le ghetto fut instauré. La plupart des Juifs de la ville se retrouvèrent derrière les barbelés, mon père comme les autres.  Il a pu fuir le ghetto en été 1942 grâce à l’aide d’une jeune ukrainienne, Katia. Avant la guerre cette femme aidait sa mère, morte en 1937 et depuis devint un vrai membre de la famille. Elle  cacha mon père pendant quelques temps et l’aida à se procurer de faux papiers avec un nom ukrainien. Il devint Tadeusz Krupka. Ensuite il put quitter  Lvov, en se rapprochant de la ville Kharkov, libérée par l’armée soviétique en été 1943.

                A Kharkov de son propre gré il alla voir les soldats soviétiques, voulant expliquer sa présence, obtenir des papiers à son vrai nom, attendre la libération de Lvov et  y retourner, dans l’espoir insensé de trouver quelqu’un de vivant, un parent, un ami, une connaissance. .. 

                  Mais il fut arrêté immédiatement par autorités soviétiques, accusé de l’espionnage et on le condamna à une peine de 5 ans de camps de travail, la privation des droits civiques et ensuite une relégation administrative de 5 ans.  

                 Comme la victoire de 1945, entraîna une amnistie partielle, sa peine fut raccourcie et au printemps 1947 il quitta la Kolyma avec l’ordre d’assignation à la résidence dans la Région autonome juive. Il semblerait qu’à l’époque un certain nombre de Juifs libérables, furent dirigés vers la RAJ, toujours dans le même but de rehausser le pourcentage des Juifs dans la région.

               Mon père trouva rapidement un emploi de comptable dans la plus grande usine de la ville, c’était un combinat textile où ma mère travaillait depuis son arrivée à Birobidjan sur des métiers à tisser.

 

             Malgré   certaines  résistances  de la part de ma  grand-mère,  une fervente bolchévique, ils se sont rapidement mariés  en janvier 1948. Je suis née à la fin de l’année et deux ans plus tard nous avons fêté la naissance de mon frère.

                  Quand je pense aux premières années de leur mariage, je me rends compte qu’ils étaient très heureux et en même temps ils devaient souvent penser que chaque jour pourrait être le dernier de leur vie commune.

                  Des  fils  invisibles  reliaient  leur  histoire  personnelle  à la  tragique  histoire  des  Juifs en Union Soviétique. Ils se sont mariés à la mi-janvier 1948 ; or à quelques jours près, le 13 janvier à Minsk les services secrets soviétiques assassinèrent Solomon Mikhoels, le président du Comité Antifasciste Juif. Cette mort sera le prélude à une immense vague antisémite qui va recouvrir le pays entier et qui arrivera jusqu’à Birobidjan où aussi on arrêtait des dirigeants, des journalistes, des écrivains… Pendant cette période la répression contre l’élite intellectuelle juif n’a fait  que se renforcer jusqu’à la mort de Staline. Le point culminant sera la nuit de 12 août 1952, appelée « La nuit des poètes assassinés » quand treize accusés, parmi lesquels plusieurs poètes connus furent fusillés.

                  

                  Je sais que mon père fut convoqué pour des interrogatoires au MGB (l’ancêtre du KGB), il s’attendait alors à être arrêté, mais, en définitive, on le laissa en liberté, sous surveillance. Les services de sécurité s’intéressaient alors à aux officiels et aux personnes connues, le comptable d’une usine textile présentait peu d’intérêt pour eux. Ces menaces avaient duré pendant toutes les années de notre vie à Birobidjan, car papa subit des interrogatoires à plusieurs reprises jusqu’à la mort de Staline et même plus tard. Malgré tous ces dangers mes parents réussirent à construire pour nous, les enfants, une existence presque normale. 

          

                  Évidemment je ne garde aucun souvenir de cette période, par contre je me souviens beaucoup mieux des années ultérieures quand nous habitions dans une grande maison en bois au 47 de la rue Sholem Aleïkhem.

                                    

                J’étais alors en train de devenir une petite fille soviétique bien contente de jouer dans la grande salle sous des portraits de Lénine et de Staline et lors de fêtes, je chantais avec les autres enfants des comptines qu’on pourrait résumer ainsi : « Merci, camarade Staline, pournotre enfance radieuse ! 

             Il faut reconnaître d’ailleurs que l’ambiance était chaleureuse dans notre école, les institutrices étaient  très maternelles. Nous avions des jouets : des poupées pour les filles et des petits canons et des jeux de construction en bois pour les garçons ; dans la cour il avait des bacs de sable et en hiver on y dressait un grand sapin. Nous l’ornions d’une manière un peu particulière, en utilisant des petits moules remplis d’eau colorée. Ensuite on les laissait  dehors la nuit, par -20°C au moins. Le matin nous suspendions ces décorations aussi jolies que les boules en verre sur notre sapin qui prenait un air féerique. Quelle joie avec si peu de choses !   

                

                  Si j’étais trop petite pour me souvenir des arrestations des années 1948 et 1949,  ma mémoire garda des traces de l’affaire « des blouses blanches » et de la mort de Staline. Je me souviens d’une période brève, mais angoissante, où dans notre appartement ma grand-mère et ma tante Bella, la sœur cadette de maman, venaient plus souvent que d’habitude et elles tenaient avec mes parents de longs conciliabules en yiddish. Après son interrogatoire, mon père était sûr d’être arrêté et il prépara même un baluchon avec des affaires qui pourraient lui être utiles en prison. Comme en Union Soviétique il n’était pas rare d’arrêter les épouses des prisonniers politiques, mes parents, par précaution, établirent même des papiers administratifs pour ma grand-mère et Bella qui pourraient devenir, le cas échéant, nos tutrices afin de nous épargner un séjour dans un orphelinat.

 

                  Pour moi ces deux événements sont liés à tout jamais. Le 13 janvier 1953 les habitants de l’URSS, entendirent à la radio l’article qui venait de paraîtredans la Pravda sous le titre« Sous le masque des médecins universitaires, des espionstueurs et vicieux ».Il dénonça un soi-disant « complot d’un groupe de neufmédecins »,dont six furent Juifs. On les accusa de préparer des assassinats d’importantes personnalités soviétiques. Parmi les médecins inculpés il y avait le médecin personnel de Staline, Vladimir Vinogradov ainsi que le général Miron Vovsi, le médecin-chef de l’Armée rouge, un cousin de Solomon Mikhoels, le président du Comité juif antifasciste, assassiné en 1948. Après l’article de la Pravda,de très nombreux Juifs, médecins, pharmaciens, infirmières furent accusés d'avoir participé au complot et furent aussi arrêtés. Dans les hôpitaux et les dispensaires des patients hystériques refusaient d’être soignés par des Juifs. C’est alors que les bruits se répandirent que le pouvoir s’apprêtait à exiler tous les Juifs de l’URSS dans la RAJ par des convois entiers. 

Ada au CP​

                  Au mois de mars à Birobidjan l’hiver fut encore loin d’être terminé, or en mars 1953 nous passâmes du désespoir absolu à l’espoir encore timide.  Là encore, la radio va jouer un rôle capital. Car c’est précisément par la radio que les habitants de la Région autonome juive apprirent la grave maladie de Staline, et ensuite sa mort, ce qui pour certains signifiait des changements importants dans leur vie.   

 

                  Le 4 mars la radio communiqua la nouvelle de la grave maladie du Guide Suprême. Et le 5 mars, à 6 heures du matin, (heure de Moscou) après un long et lugubre roulement de tambour suivi de l’hymne national, la voix du speaker le plus célèbre de l’URSS, Youri Lévitan[6] annonça : « Le cœur de Iossif Vissarionovitch Staline, compagnon d’armes de Lénine et génial continuateur de son œuvre, guide d’une infinie sagesse du parti communiste et éducateur du peuple soviétique a cessé de battre ». Il relira plusieurs fois dans la journée le communiqué gouvernemental de sa voix grave.

                  Après cette nouvelle, une véritable angoisse saisit la ville. C’était le début de mars, la température était encore glaciale mais l’incertitude, la peur, la crainte faisaient trembler de froid et de peur tout le monde. Si incroyable que cela puisse paraître presque toutes les femmes et beaucoup d’hommes pleuraient. Partout on entendait les mots : « Qu’allons-nous devenir ? » En voyant leurs parents, leurs institutrices pleurer, exprimer leur désarroi, les enfants à l’école maternelle furent effrayés. Ensuite le portrait de Staline, qui trônait dans la grande salle de fêtes de l’école, resta assez longtemps, entouré de crêpe noir et les danses et les chants furent interrompus pour plusieurs jours. Évidemment certaines personnes  pleuraient sincèrement, tant le culte de Staline fut répandu dans le pays, mais la plupart des habitants de Birobidjan participèrent plutôt à une sorte de psychodrame social. Ils ne pouvaient pas ne pas pleurer, ils se devaient manifester leur peine, mais en leur for intérieur, il n’en était rien et certains étaient en train de se réjouir même. 

                  On ne pouvait qu’être stupéfait par la rapidité des événements de mois suivants. Déjà un mois après la mort de Staline, la presse soviétique publia des articles, expliquant que « le complot des blouses blanches »n’eut jamais existé et les médecins arrêtés furent libérés (Remarquons que deux parmi les neufs accusés moururent en prison, probablement sous la torture.)

                  Bientôt dans la ville les anciens prisonniers commencèrent à revenir de plus en plus nombreux. Les déportés, comme papa eurent bientôt droit à demander une réhabilitation, ce qui leur ouvrait des perspectives nouvelles. À cette époque le poète Israël Emiot arrêté en 1949, revint enfin du camp de concentration. Après son retour, papa et Emiot devinrent beaucoup plus proches et il venait souvent chez nous. Je me souviens de lui comme d’un homme très maigre et toujours triste. Ils commencèrent évoquer un possible départ pour la Pologne. Emiot venait surtout quand maman était au travail, alors lui et papa parlaient le polonais. En présence de maman ils utilisaient  le yiddish. Il y a quelque temps j’ai appris qu’il a laissé un journal où le nom de mon père fut mentionné. La page en question est en ma possession, Emiot y relate les interrogatoires subits par papa dans les années 1955-56 à cause de lettres qu’il adressait à Katia, cette jeune Ukrainienne de Lwȯw, grâce à qui il avait pu quitter la ville en 1942.    

             

                  Avant de lui écrire sa première lettre, il avait un peu peur, car il ne voulait surtout pas lui causer des ennuis, or une lettre de Birobidjan attirait l’attention et on aurait pu lui poser des questions assez gênantes. En même temps il comprenait qu’elle était son seul lien avec le passé. 

                  Dans la réponse de Katia il y eut une stupéfiante nouvelle pour papa. Elle lui annonça qu’en 1944, elle avait reçu une visite de son frère aîné Noé, le seul membre de la famille qui n’habitait plus à Lwȯw depuis des années et qui par conséquent n’avait pas été emprisonné avec les autres membres de la famille dans le ghetto. Il eut aussi son lot de tragédies ; sa femme et ses enfants furent fusillés par des Allemands, mais Katia ne connaissait pas toutes les circonstances de leur mort. Il vint la voir à Lwȯw, car il cherchait des nouvelles de ses proches et il savait qu’elle pourrait le renseigner. Elle raconta à Noé  la fuite de papa dans laquelle elle joua un rôle important. Mais en 1944 elle ne put pas lui fournir d’autres informations, ignorant encore son emprisonnement dans le camp de travail soviétique et sa déportation ultérieure pour la RAJ. Dans sa lettre elle disait aussi que selon toute probabilité, son frère partit pour la Pologne et elle fut prête à faire des démarches auprès de la Croix Rouge pour essayer de retrouver sa trace. 

                  Encore une fois Katia joua dans sa vie un rôle très important et bénéfique. Il est vrai que cette démarche fut plus facile à accomplir de Lwȯw, qui devenu maintenant une ville soviétique, se trouvait seulement à soixante-dix kilomètres de la frontière polonaise. Dans la ville il restait encore pas mal de Polonais et une telle démarche ne susciterait pas trop d’interrogations, contrairement au Birobidjan où une telle requête ne serait pas passée inaperçue des services du tout puissant Ministère de l’Intérieur.

                  Quelque temps plus tard arriva la réponse à la lettre de Katia, envoyée à la Croix Rouge polonaise. Elle comportait l’adresse de Noé ; d’après les renseignements fournis par lui : il habitait non pas en Pologne, mais … à Paris ! Lui aussi, depuis des années, tentait de retrouver les siens. Évidemment Katia transmit cette lettre à Birobidjan et ainsi mon père apprit qu’il avait un frère qui le recherchait depuis plus de dix ans ! Cette fois-ci il ne voulait pas passer par Katia. Il décida d’écrire directement à Paris. Il écrivit une lettre dans laquelle il racontait toute son histoire depuis 1939 et il parlait de leur malheur commun d’avoir perdu tous leurs proches pendant la guerre. Il disait aussi qu’il avait fondé une famille au Birobidjan, qu’il avait deux enfants, une fillette et un petit garçon. 

                  La réponse de Paris arriva très vite. Quelques feuillets avec une photo d’un monsieur très ressemblant, mais bien mieux habillé. Au dos en polonais il y avait une phrase : « De nouveau j’ai un frère ! » Quand je me remémore ces instants où mon père reçut les premiers signes de vie de son frère, je revois surtout les larmes de maman, j’entends sa voix brisée par l’émotion. Mais papa resta des longs moments comme abasourdi tant il avait du mal à croire à la réalité de cette résurrection. Depuis des années il n’attendait même plus les nouvelles de ses proches, persuadé qu’ils disparurent tous dans le cataclysme. Pour cette raison il était prêt à rester à Birobidjan, d’autant plus que son mariage lui apporta un apaisement et beaucoup de joies très simples, mais précieuses pour lui. Ayant vu la mort de très près, il savait savourer chaque instant de cette nouvelle vie. Si on le laissait tranquille, sans ces interrogatoires, cette peur insidieuse et présente, il resterait peut-être à Birobidjan. 

                  Mais dans les circonstances d’alors, le départ pour la Pologne s’imposait,  d’autant plus qu’en 1955, les dirigeants soviétiques et polonais signèrent un accord de rapatriement des anciens citoyens polonais, devenus Soviétiques par des mesures arbitraires depuis 1939. La correspondance engagée alors avec l’ambassade confirma tous les espoirs, car d’après les diplomates en poste à Moscou, les anciens citoyens polonais comme papa ou Emiot n’avaient pas perdu leur nationalité et, par conséquent, il n’y avait pas d’empêchement juridique à demander leur retour sur le territoire polonais. Les choses se précipitèrent alors, même si entre la première lettre pour Lwȯw et la possibilité matérielle de quitter Birobidjan, près de trois ans s’étaient écoulés. 

            

                  D’après le témoignage d’Emiot que j’ai eu tout récemment, je suis devenue pendant cette période, sans le vouloir, ni le savoir à l’époque, l’objet d’un nouvel interrogatoire au Ministère de l’Intérieur. Tout commença le jour où je crus être la personne la plus importante de la ville. Je pense que cette histoire mérite d’être racontée. 

                  Un jour le facteur arriva avec un avis pour une lettre recommandée. Sur l’avis le nom était correct, mais les initiales du prénom et du patronyme n’étaient ni ceux de papa, ni ceux de maman. Décidant que quelqu’un s’était trompé, papa partit au bureau de la poste centrale, muni, comme il se doit, de sa carte d’identité.  Il revint au bout d’un long moment, tout souriant et étonné, me donna une grosse enveloppe, en disant : « C’est pour toi, de la part de ton oncle de Paris. À la poste ils ne voulaient pas me la donner, j’ai dû aller voir le chef pour l’avoir, car tu es la première petite fille qui reçoit une lettre recommandée, et de l’étranger de plus, mais j’ai bien expliqué qu’à six ans tu n’avais pas encore ta carte d’identité». Tous les voisins furent présents au moment où la lettre fut décachetée.  Elle contenait un feuillet de papier très mince, presque transparent et un paquet de cartes postales de Paris. La lettre était écrite en russe et mon père m’aida à déchiffrer ; à l’époque je connaissais déjà toutes les lettres de l’alphabet, mais j’avais encore quelque mal à les assembler. Mon oncle écrivait qu’il était très heureux à l’idée d’avoir une nièce et un neveu, même s’ils vivaient  très loin de lui. Il me faisait parvenir les images de Paris en espérant qu’un jour il pourrait me faire visiter cette ville merveilleuse. Parmi les cartes postales  il y avait des photos de la Tour Eiffel, dressée haut sur ses pattes, de l’Opéra plein de dorures, de la basilique du  Sacré-Cœur, toute blanche, sur le ciel d’azur, de la Cathédrale Notre-Dame érigée au bord du fleuve, bref tous les lieux les plus connus de Paris. Je fus alors persuadée de posséder un vrai trésor, car personne dans la ville ne pouvait se vanter d’être propriétaire d’une collection de cartes postales, venant tout droit de Paris ! 

                  Ces cartes postales étaient prémonitoires car une dizaine années plus tard nous sommes arrivés à la gare du Nord venant de Varsovie pour nous installer définitivement à Paris.

 

[1] zek un prisonnier d’un camp de concentration, à l’origine il s’agissait  d’une abréviation russe : з/к du mot «заключённый» (= un prisonnier).

[2] Permafrost on appelle ainsi les terres gelées, d’une manière permanente. 

[3]  = L’étoile de Birobidjan

[4] Israël Emiot, le vrai nom Yanovski, né en 1909 dans la région de Varsovie, mort en 1978 à Rochester aux États-Unis. Dans les années 1920-1930 il était souvent publié dans la presse yiddish de Varsovie. Pendant la guerre il se réfugia en Union Soviétique et devint en 1944 le correspondant du Comité antifasciste juif à Birobidjan. Il fut arrêté en 1949, libéré après la mort de Staline. En 1956 il put revenir en Pologne et en 1958 partit pour les États-Unis où il retrouva toute sa famille, qui miraculeusement  survécut à la Shoah. Il est l’auteur du livre The Birobidzan Affair dans lequel il raconte son arrestation et son emprisonnement.

[5] J’ai mis l’orthographe polonaise, le nom de la ville se prononce « Lvouf »

[6] Youri  Lévitan (né le 2 octobre 1914, mort le 4 août 1983) fut le speaker le plus connu de la radio soviétique, rendu célèbre par ses compte-rendu des batailles les plus importantes durant la Seconde Guerre mondiale. Il débutait habituellement par la phrase : «ГоворитМосква !» (« Ici Moscou! ») Sa voix fut associée à l'annonce des victoires soviétiques, et surtout à la reddition de l'Allemagne nazie, le 9 mai 1945. C'est lui qui fit aussi la première annonce publique de la mort de Staline et du premier vol spatial d'un homme, en occurrence de Youri Gagarine. 

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