Dessiner le silence, apprivoiser le noir,

par Anne Gorouben, artiste

entretien  publié sur "L'Intervalle", le blog de Fabien Ribery

© Anne Gorouben

J’ai découvert le travail graphique d’Anne Gorouben grâce à Léa Veinstein, ayant choisi pour l’illustration de couverture de l’édition de sa thèse, Les philosophes lisent Kafka, Benjamin, Arendt, Anders, Adorno (Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2019), un pastel sec sur carton intitulé Berlin W.

Emu par la profondeur de silence et de mystère émanant de cette œuvre, j’ai souhaité en savoir davantage, me rapprochant de l’auteure, et de ses éditeurs (Les Cahiers dessinés, encre marine, Le Chemin de Fer), découvrant 100, boulevard du Montparnasse, mon kafka et Des routes.

Une discussion s’en est suivie, concernant la formation artistique auprès de Zao Wouki, la lumière du noir, la cendre, Paul Celan, l’absence, les fantômes de la Seconde Guerre mondiale, la mémoire familiale, Kafka, Odessa, l’exil, les cafés, le yiddish, le sens même d’une vie.

La voici, elle est passionnante.

Vous avez été formée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs par Zao Wouki. Que lui devez-vous ? 

Zao Wouki a été vraiment important pour moi aux Arts Décos. Sans trois ou quatre rencontres essentielles, dont celle du peintre Boris Taslitzky, j’aurais regretté d’avoir choisi d’étudier dans cette école d’art.

Après le premier cycle commun, j’ai choisi d’aller en Peinture.

La première année nous avions comme professeur un académicien extrêmement gentil qui venait très peu à l’École, la seconde année, nous étudiions avec Zao Wouki.

Le changement a été assez brutal. Zao Wouki nous a tous mis à l’étude du nu en peinture pour nous rassembler autour d’un sujet commun. Lui, le peintre abstrait, nous fit étudier la figure.

L’atelier durait une journée et demi, ce qui représentait pour lui un temps considérable.

Il nous regardait d’abord peindre et, au bout d’un moment, il passait derrière nous. Lorsqu’il voyait qu’un élève était «bloqué» devant sa toile, il lui prenait ses pinceaux d’une main et disait : « Je vais vous montrer. » J’entends encore sa voix.

Évidemment, c’était douloureux de le voir travailler sur notre tableau, certains étudiants ne le supportaient pas, on se sentait « dépossédé », on ne comprenait plus notre étude et lorsqu’il s’arrêtait et disait « Vous voyez ? », on ne voyait plus rien.

Il fallait se battre pour s’y retrouver, pour se réapproprier notre étude.

Plus tard dans la journée, il pouvait revenir et défaire ce qu’il avait fait pour proposer autre chose, et sacrifier quelque chose de « joli ».

C’était une leçon magistrale.

Il m’a fait ressentir la beauté du geste de peindre et m’a fait comprendre la relation peintre-modèle-tableau ; ce triangle qui n’est pas du tout une évidence, c’est dans l’une de ces séances que j’en ai eu un jour une sorte de révélation.

Zao Wouki était un homme assez distant avec ses élèves, intimidant et exigeant. Il faisait peu de compliments. Lorsqu’il disait d’un dessin qu’il était « bien », cela prenait une valeur particulière.

À cette époque, j’étais à l’Ensemble Bach de Paris – chœur d’environ quatre-vingt amateurs, fondé et dirigé par Justus von Websky, avec le but de donner l’intégrale des œuvres pour chœur de Bach -, et je chantais ou sifflais souvent mes partitions dans les couloirs ou en lavant mes pinceaux. Tous les deux, nous parlions davantage de musique que de  peinture : il avait hésité à devenir chanteur lyrique à son arrivée en France, c’était un mozartien.

C’est grâce à lui et au critique Pierre Cabane que j’ai pu passer le diplôme que j’avais différé deux ans : d’une part je travaillais à mi-temps depuis ma seconde année, de l’autre je ne voulais pas abandonner mes pinceaux pour de la théorie, et surtout je me sentais incapable d’écrire un mémoire tant que ma peinture n’était pas plus avancée.

Je me suis retrouvée dans une situation compliquée : la politique de l’enseignement venait de changer avec le départ en retraite du directeur de l’École, Mr Tourlière. L’équipe de professeurs des quatrièmes années avait décidé que les élèves devraient désormais faire un « Grand projet » pour le diplôme, et favorisant les installations, m’en barraient l’accès tant que je ne réaliserais pas ce grand projet.

Retrouvez l'entretien  complet d'Anne Gorouben sur l'Intervalle, le blog de Fabien Ribery 

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