Raya

par Tania Klarsfeld

J’aurais beaucoup d’histoires à vous raconter à propos de Raya. Ma mère, Raïssa ou Raya, a vu le premier vélo dévaler dans les rues de Cahul, une bourgade perdue de l’autre côté du Dniestr, et le chien de Raya, Tchortik (Diablotin) qui n’avait jamais vu que les chevaux qu’il montait avec sa maîtresse, s’est lancé à la poursuite de ce monstre. Une de ses pattes s’est prise dans la chaîne de la bicyclette, s’est brisée et, hélas, comme on n’a pas voulu la lui couper, la gangrène s’y est installée et Tchortik est mort, première victime du progrès dans notre famille.

            Je n’ai malheureusement plus d’autres photos d’elle quand elle était petite, mais je me rappelle encore ses photos en uniforme de « gymnazistka », c’est ainsi que se nommaient en Russie les collégiennes et les lycéennes, en robe sombre et longue avec un tablier blanc pour les jours de fête et la photo, les autres jours le tablier était noir, les cheveux tirés et nattés. Toutes les photos de famille ont été emportées par les Allemands pendant la guerre et les seules que nous avons ont été retrouvées dans la famille en Russie ou en Roumanie. En revanche, celle que vous voyez au-dessus, a une histoire particulière que je vais vous conter.

            Un jour Serge, mon frère et votre oncle, reçoit un coup de téléphone d’un jeune homme : « Excusez-moi, Maître, (Serge était avocat) mais nous venons de voir dans un film sur les Klarsfeld que nous avons enregistré il y a environ trois mois, des photos de vous et ce sont les mêmes que celles que nous avons trouvées dans les papiers de notre grand-mère qui est morte il y a quelques années. Comment cela se fait-il ? – Qui était votre grand-mère ? demanda Serge. – Elle s’appelait Causansky et habitait Toulouse. – Mais oui, c’était une amie de ma mère et nous sommes allées chez elle au début de la guerre alors qu’elle demeurait encore à Moissac. Puis elle est venue avec son mari et son fils à Nice en 1943 et nous les avons cachés, d’abord chez nous, puis dans un appartement clandestin que mon père leur a trouvé. Pourriez-vous avoir la gentillesse de m’apporter ces photos ? – Avec plaisir, mais nous avons aussi tout un paquet de photos avec au dos des commentaires en russe et comme nous ne connaissons pas cette langue, nous ne savons pas qui sont les personnes représentées, ni à quoi se rapportent ces photos. – Apportez-les aussi. Ma sœur parle très bien le russe, elle vous les traduira. » Nous nous retrouvons chez Serge au bureau. Serge tient le paquet de photos russes et me les passe au fur et à mesure. Je lis et traduis. Soudain, il s’arrête une photo à la main et s’exclame : « Oh, regarde comme cette jeune fille te ressemble ! » Je lis l’épigramme : « A ma chère amie Rachel, en souvenir des années que nous avons passées ensemble à Ismaïl. Ton amie Raya qui ne t’oubliera jamais. 1915 » - « Ce n’est pas étonnant, c’est ma mère ! » et c’est ainsi que nous avons récupéré la seule photo de Raya adolescente.

            

                  Raya a perdu son père lorsqu’elle avait cinq ans.

                    Grigorii (Guersh en hébreu ou Guéry en français) Naoumovitch ? Strimban était de Kichinev. D’autant que je me souvienne son père était un homme très pieux, au point que lors des pogroms qui eurent lieu dans cette ville en 1904, il était plongé dans ses prières. Il ne se retourna même pas quand les émeutiers firent irruption dans la pièce où il se tenait et ces derniers, impressionnés par son attitude, se figèrent sur place et sortirent de sa maison le laissant en vie et n’emportant rien. Quant à sa femme dont me parla ma cousine Tania d’Israël, c’était une « sainte » juive. Elle s’appelait Tsoura Le Ben, nourrissait les pauvres. Ma mère m’a raconté que lorsqu’elle m’emmena sur sa tombe, à la sortie du cimetière, je faillis être mise en pièces par tous les mendiants rassemblés à la porte du cimetière et qui voulaient tous une relique des petites filles de Tsoura. Grigorii voulait être médecin, mais la première fois qu’il mit le pied dans une salle de dissection, il tomba dans les pommes à la vue du sang. Ne pouvant être médecin, il fit ses études de pharmacie et s’installa à Cahul. Là il épousa Pauline ???? Gertsenstein, une jeune fille très belle, de bonne et riche famille juive. A ce que je sais, les oncles de ma mère avaient des plantations de tabac et faisaient du commerce. J’ai rencontré en 1957 une tante de ma mère à Moscou, dont la petite-fille faisait des études d’ingénieur. Mais je ne les ai vues qu’une fois et j’ai oublié ce que cette très vieille dame m’a raconté. En ces temps-là, on ne pouvait pas beaucoup parler et l’on se méfiait peut-être de moi, surgie d’on ne sait trop où et posant des tas de questions. 

                       Grand-père est mort très jeune, sans doute en 1905. Maman m’a raconté que le 1ermai, comme il était d’usage, tous les membres valides de la famille et leurs amis, vêtus de blanc, étaient partis avec paniers et ombrelles de dentelle faire un pique-nique à la campagne. Près de l’endroit où ils s’étaient installés se trouvait un camp de tsiganes, un « tabor ». Une vieille voyante voulut leur dire la bonne aventure. Ces modernes jeunes gens refusèrent. Alors la vieille en colère leur lança : « L’un de vous mourra avant la fin de l’année ! ». Quelques mois plus tard, alors que Grigorii buvait le thé chez son beau-frère, un jeune homme arriva en courant et en criant : « Au feu, vite, votre pharmacie brûle ! » Grand-père sursauta, essaya de se lever et retomba… mort !

                    Paulina resta seule avec six enfants sur les bras et la pharmacie qu’elle ne pouvait gérer seule, car elle n’avait pas les diplômes nécessaires. Elle fit venir de Kiev de jeunes pharmaciens qui la pillèrent et la volèrent à qui mieux mieux, jusqu’à l’arrivée d’un beau jeune homme Avsieï (Ausée) Abramovitch Tésarski. Grand, blond, autoritaire, il remit de l’ordre dans les affaires et la famille et tomba éperdument amoureux de Paulina qui n’avait plus que quatre enfants, l’aînée était morte de la scarlatine et la plus jeune de la diphtérie. Avsieï Abramovitch (Raya l’appela ainsi toute sa vie) entoura Pauline d’une muraille protectrice et monta la garde devant et autour d’elle jusqu’à ses derniers jours, il ne lui survécut que de trois semaines.

              Raya s’est plainte que, du jour où Avsieï Abramovitch est entré dans la maison, il a tout régenté : la pharmacie, la domesticité, les affaires, les études des enfants et jusqu’à leur garde-robe et leur coiffure et surtout, sous prétexte que Pauline était malade, elle était diabétique, il ne permettait pas qu’on l’inquiétât à quelque sujet que ce soit. Je pense que cela joua un rôle important et souvent néfaste dans la vie de Raya, de son frère Lionia (Léonide) et de ses deux sœurs Lida et Nina.

Liona le cadet tant attendu

Lida, l’aînée tant aimée de Raya

Nina, la russe, séparée de sa famille pendant 50 ans par la révolution

                    De l’enfance de Raya, je ne sais pas grand-chose sauf ce qu’elle me raconta au cours des années. Je vais essayer de me rappeler ses principales histoires qui concernaient surtout les animaux.

            Très jeune Raya eut des crises d’appendicite. On décida de l’opérer. En ce temps une opération de l’appendicite n’était pas une mince affaire, on risquait la mort plutôt une fois sur deux que sur trois. Naturellement l’opération devait se faire à Kichinev ou à Kiev, où l’on se rendit quelques jours à l’avance. On demanda à la petite Raya quel était son vœu le plus cher et elle dit qu’elle voulait aller à l’opéra, sans trop savoir ce que c’était. Son vœu fut exaucé : on loua une loge. Raya était émerveillée par le luxe de la salle, les toilettes des dames, mais lorsqu’ après l’ouverture les chanteurs entrèrent en scène, Raya affolée, car elle avait perdu l’audition d’une oreille à la suite de la scarlatine ou de la diphtérie, se mit à hurler : « Arrêtez la musique ! Je n’entends rien, je ne comprends rien ! ». On la fit sortir et on lui expliqua ce qu’était un opéra, mais je crois qu’elle n’apprécia jamais beaucoup ce genre de musique, pourtant elle connaissait les arias des principaux opéras malgré son manque « d’oreille » musicale.

           

            Toute petite Raya était, parait-il, capricieuse et coléreuse, ce qui devait lui valoir pas mal de fessées. Quand elle voulait quelque chose, elle se jetait par terre et pleurait, criait, tapait des pieds. Elle avait en ce temps-là un chien, un bâtard qui s’appelait Boukett, il ne la quittait pas et quand elle piquait une crise, il se mettait près d’elle et hurlait si fort, malgré les menaces et les coups, que finalement l’entourage exaspéré cédait aux caprices de Raya et de Boukett.

            La famille et surtout les enfants adoraient les animaux. Je crois que la famille possédait une ferme qui lui fournissait tous les produits dont elle avait besoin. Un jour les enfants y virent un petit veau, si mignon, qu’ils obtinrent de le ramener à la maison où il y avait déjà une écurie, des chevaux, sans parler de la basse-cour, des chiens et des chats innombrables dont Pauline n’arrivait pas à se débarrasser. Elle avait beau les donner à des paysans qui les emportaient à des verstes de distance dans des paniers clos. Quelques jours plus tard, le chat réapparaissait, sale, maigre, mais tout content de retrouver sa maison. Donc le petit veau que l’on baptisa Vas’ka grandit dans le jardin, jouant avec les enfants, venant mendier de la pastèque les soirs d’été lorsqu’on dînait sous le vénérable tilleul du jardin, un arbre énorme dont l’ombre était des plus bénéfiques par les torrides journées d’été et qui m’abrita aussi. Vas’ka avait l’habitude de poser la tête sur l’épaule des dîneurs. Tant que ce ne fut qu’un veau, ce ne fut pas trop lourd, mais au bout de quelques années, Vas’ka était devenu un superbe taureau et Pauline exigea qu’on le renvoyât à la ferme au grand dam des enfants qui obtinrent la promesse que Vas’ka servirait de reproducteur et finirait sa vie à la ferme.

            Il y avait aussi trois ou quatre chevaux. Raya ne put jamais raconter sans larmes dans les yeux la mort de sa jument favorite qu’elle montait régulièrement. Dounia avait une pneumonie. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, médicaments, onguents, massages, elle s’éteignit en présence de toute la famille en pleurs. Ses derniers regards, implorants et pleins d’amour laissèrent à sa cavalière un souvenir impérissable.

            Pour consoler sa sœur, Lionia acheta à son cheval à un officier cosaque au début de la Première guerre mondiale. Saltan était un cheval de selle, un superbe étalon arabe gris pommelé. Raya adorait le monter et faisait avec lui de grandes courses dans la campagne. Un jour, alors qu’elle galopait, ses tresses se défirent et ses cheveux volaient au vent. Raya lâcha les rênes pour rattraper ses cheveux, le cheval s’emballa et fila droit vers l’écurie. Raya savait que la porte de l’écurie était très basse et, ayant peur de ne pas se baisser à temps, elle sauta du cheval en plein galop et faillit se tuer. Voyant le cheval de retour sans sa cavalière, on la chercha partout et on la retrouva évanouie sur un chemin de campagne. Malheureusement dans une course folle avec Lionia, Saltan fit une chute et se brisa une patte. Le cheval fut soigné, sa patte guérit, mais il ne put plus jamais galoper et termina sa vie à la ferme.

            J’ai connu le dernier chien de Raya alors qu’il avait déjà près de dix-huit ans. C’était un gros chien noir aux longs poils nommé Tsigan. Presque paralysé de l’arrière-train, il se traîna du fond du jardin jusqu’à sur le seuil de la pharmacie le jour de l’arrivée de maman qui éclata en sanglots en voyant son vieux chien venu l’accueillir. Tsigan ne bougeait pas beaucoup et pourtant j’ai réussi parfois à le faire sortir de sa niche pour se prêter à mes jeux. Mais cela est encore une autre histoire qui me concerne.

           

            Comme il n’y avait pas de gymnase (lycée) à Cahul, Raya fit ses études dans différentes villes de Bessarabie (aujourd’hui Moldavie). Elle m’a parlé de Beltsy et d’Ismaïl, où elle vivait chez l’habitant et où elle avait connu Rachel Taxier qu’elle a retrouvée bien d’années plus tard pendant la Deuxième guerre mondiale à Moissac. Elle se trouva à Odessa un peu avant et au début de la Grande guerre. De cette époque, il ne me reste que quelques anecdotes. A Odessa, Raya habitait dans une famille où la fille était restée vieille fille ! Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt ans, mais elle n’était pas encore mariée, une honte en ces temps-là. Enfin elle fait connaissance d’un capitaine de vaisseau serbe qui lui manifeste beaucoup d’intérêt et promet, avant de repartir, de revenir bientôt et, sans doute, de l’épouser. Raya racontait que le capitaine écrivait de tous les ports où il faisait escale. Enfin arriva une lettre annonçant son retour dans une semaine. On met la maison sens dessus dessous, on lave, on nettoie, on cuisine… Le jour dit, tout est prêt, la table de cérémonie est mise, la jeune hôtesse est sur son trente et un et on attend, on attend… jusqu’à la nuit quand un télégramme annonce que le bateau a dû changer d’itinéraire et qu’il pensait venir dans une semaine ou un mois. Et de nouveau c’est le même remue-ménage et toujours pas de capitaine serbe. Je ne sais comment se termina l’histoire, mais l’expression « le capitaine serbe » est devenue proverbiale dans la famille pour désigner les rendez-vous manqués.

            J’ai bien peur que le capitaine serbe ne revînt jamais car la guerre éclata. Raya se rendit quand même à Odessa. La situation de la ville devint précaire, les provisions manquaient et surtout les combustibles. Les appartements n’étaient plus chauffés, ni l’eau. Raya racontait que sa logeuse l’obligeait à se laver de la tête aux pieds à l’eau glacée. L’eau ne venait pas du robinet comme aujourd’hui, on l’apportait dans des tonneaux. Pour se laver on se servait de bassines plus ou moins grandes. Le matin, l’eau dans la bassine était gelée et il fallait casser la glace. J’ai connu cela aussi à Saint-Julien pendant la guerre.

            Quand la situation devint vraiment critique, sa logeuse la renvoya chez elle avec une amie, Rosa, de Cahul qui avait le même âge que Raya, mais qui était très grosse alors que Raya était plutôt mince. Le voyage se faisait en train jusqu’à une gare située à quarante verstes de Cahul. De là, on repartait en voiture ou en traîneau traîné par les chevaux. Rosa et Raya, arrivées à la station, ne trouvèrent pas le traîneau de famille, mais une lettre ou un télégramme, leur disant de passer la nuit à l’auberge en attendant les chevaux. Les deux jeunes filles se présentèrent à l’auberge où on les connaissait bien, car elles y passaient souvent soit à l’aller, soit au retour, lorsqu’elles se rendaient « en ville » après les vacances ou lorsqu’elles en revenaient. Cette fois l’aubergiste leur dit qu’il ne pouvait pas les recevoir parce que les soldats avaient tout réquisitionné et que ce n’était pas un endroit pour des jeunes filles. Rosa et Raya insistèrent si bien que l’aubergiste consentit enfin à les cacher dans une toute petite pièce, une remise, un appentis, situé derrière la grande salle ou la cuisine et il leur conseilla fort de rester silencieuses, sinon il pourrait leur arriver les pires catastrophes. Raya et Rosa acceptèrent. A la nuit, les soldats et les officiers prirent possession de la salle, burent et se mirent à chanter. Leurs chansons étaient si entraînantes que les jeunes filles chantonnèrent avec eux de plus en plus fort, si bien que leurs voix résonnèrent et les soldats se mirent à crier : « Des femmes, il y a des femmes ici ! » Et de se mettre à leur recherche. Raya et Rosa, terrorisées se précipitèrent vers la fenêtre. Raya réussit à passer assez facilement, mais Rosa la grosse restait coincée. Raya tira, tira si bien, qu’elle dégagea sa copine et les deux filles purent s’enfuir et se cacher, où ? L’histoire ne le dit pas.

            Pendant la guerre de 14-18 différentes armées passèrent par Cahul et laissèrent chacune un souvenir à Raya. Les Russes blancs, crasseux, malades, épuisés, n’ayant plus la force que de se soûler à l’eau de Cologne stockée dans des tonnelets à la pharmacie et dont ils s’emparèrent. Les Rouges plus effrayants encore, venus pour piller. Pauline à leur approche ordonna de jeter dans le puits tous les objets précieux, puis tenant un fusil de chasse, entourée de ses enfants, de ses employés et de ses domestiques, elle se posta sur le perron de la pharmacie. Son attitude déterminée fit reculer les pillards et sauva la maisonnée. Les Français enfin et leurs troupes d’Afrique. Faïga, la folle de la famille, courut de maison en maison en criant : « Cachez les enfants ! Les nègres arrivent ! » On n’avait jamais vu de Noir à Cahul, même si l’on savait que Pouchkine avait eu un arrière-grand-père abyssin, à la peau noire et aux cheveux crépus, et même si l’on avait lu « La case de l’oncle Tom », il n’en restait pas moins que les Russes de cette époque, du moins ceux de Cahul, ne voyaient les Africains que comme dansant autour de la marmite où cuisait le missionnaire.

            Après que Raya eut fini ses études au « gymnase », ses parents l’autorisèrent à se rendre à l’étranger, comme les autres enfants de la famille. Raya passa par Prague, où son frère avait fait ses études et s’arrêta pour un temps à Berlin, dont elle garda un souvenir qui faillit lui coûter la vie. Dans ce Berlin des années vingt où se retrouvait l’élite de l’émigration elle menait en attendant joyeuse vie. Elle y croisait des écrivains, comme Kouprine qui l’appelait « la jeune fille Violette » à cause d’une très jolie robe de cette teinte, des peintres et même un metteur en scène qui l’engagea pour tenir le rôle d’une dame d’honneur d’Elisabeth ou de Marie Stuart.

Raya en femme fatale

                    Elle eut à Berlin sa première grande passion qu’elle me raconta. C’était un jeune étudiant en médecine ou était-il déjà médecin ? Raya devint sa maîtresse, chose abominable en ce temps pour une petite provinciale, élevée dans les bons principes dont le principal était qu’il fallait arriver vierge au mariage. La passion fut ardente du moins du côté de Raya. Hélas, elle apprit un triste jour par les bruits et les ragots qui circulaient dans la colonie russe, que son beau médecin venait de se fiancer avec une jeune fille très riche. Dévorée par le dépit, la honte et la rage, Raya se procura un pistolet et alla trouver le misérable. « Voici de quoi acheter un billet pour l’Amérique, pars, sinon je te tue ! ». Elle dut se montrer très persuasive, car le jeune homme partit et fit fortune en Amérique. Raya retrouva même sa trace au début de la guerre et lui demanda un « certificat d’hébergement » qui ne parvint jamais, les événements s’étant précipités ou le « médecin » ayant trop longtemps réfléchi avant de l’envoyer…

                    Deux ans plus tard, en 1924, Raya s’inscrivit à la Sorbonne pour préparer un certificat de chimie organique. Elle habitait un petit hôtel squatté par les Russes émigrés au Quartier latin. On ne devait pas s’y ennuyer malgré la pauvreté de certains que Raya et Lida dépannaient souvent. Il y avait là des étudiants, des vrais, comme une amie de Raya qui fit de très sérieuses études, épousa un savant qui fut directeur du musée de l’homme au Trocadéro et devint elle-même une chercheuse fort connue en son temps. Il y avait aussi un peintre Kostia Tchérechkovitch qui eut son heure de gloire et l’a encore, car je viens de trouver sa biographie et ses tableaux sur le web. Raya racontait en plaisantant à demi qu’elle lui avait acheté un pantalon, mais qu’il ne lui avait jamais offert, ni avant, ni après la guerre, la moindre aquarelle. Il m’a d’ailleurs sollicitée lorsque j’étais à Moscou pour que j’essaye de lui organiser une exposition en Russie. Mais, malgré mes efforts, l’affaire n’aboutit pas et nous perdîmes de vue Constantin, devenu un peintre reconnu.

                    Raya aurait très bien pu poser pour cette « Jeune fille au balcon » que Térechkovitch peignit dans son style, un peu mièvre à mon goût.

                     Peut-être existe-t-il encore aujourd’hui un croquis de Raya par Bourdelle. Quand Raya faisait son stage dans une pharmacie, elle vit entrer un jour un bel homme avec un grand chapeau d’artiste et une lavallière. Ce monsieur s’intéressa fort à elle et lui demanda si elle voulait poser pour lui. Raya accepta à condition que son « patron » l’accompagnât. Le pharmacien, très flatté, et qui avait incité Raya à accepter la proposition de « Monsieur Bourdelle », l’escorta deux ou trois fois, puis il lui dit d’y aller seule. Raya refusa, craignant sans doute pour sa vertu, qui ne fut pas immortalisée dans la pierre ou le marbre.

 

                  Pour m’encourager à travailler et à terminer des études sérieuses, Raya m’avoua beaucoup plus tard qu’elle avait perdu trop de temps en flirts et réjouissances de toutes sortes, bals, théâtres et voyages, qu’elle avait plus écouté les compliments et les déclarations d’amour de ses « cavaliers » que les remarques et les conseils de ses professeurs. « J’ai été légère, je ne prenais pas mes études au sérieux, je ne pensais qu’à me marier, et voilà où j’en suis maintenant, obligée de travailler à l’usine ou comme vendeuse ! »

 

                    Quand elle rentrait pour les vacances à Cahul, elle y retrouvait ses parents qui, immanquablement, lui présentaient quelque prétendant, mais au bout de quelques semaines d’ennui mortel au bord du Prout, elle repartait pour Paris, sous prétexte de continuer ses études

                       Entre temps, Lida, la sœur aînée de Raya, avait rencontré un journaliste russe, émigré à Bucarest où il dirigeait un journal pour les nombreux émigrés russes qui se trouvaient en Roumanie. Benoni était petit, pas très beau, mais très intelligent et plein d’esprit. Je me souviens encore du titre d’un article qu’il avait écrit lors de notre séjour à Bucarest en 1946 et qui s’intitulait « le petit Serge et Churchill » dans lequel il éreintait la politique des Alliés occidentaux. Sentait-il tourner le vent et voulait-il faire allégeance à l’occupant soviétique ? Benoni mourut tragiquement quelques années après notre retour en France. Voulant attraper un tramway bondé en hiver, il glissa sur le marchepied, tomba sous les roues, eut la jambe coupée. La gangrène s’installa et Benoni mourut dans d’affreuses souffrances.

Raya, Pauline, Benoni et Lida à la rédaction du journal

                    Pendant quelques années Raya mena joyeuse vie, parcourant l’Europe, surtout l’Allemagne et la Tchécoslovaquie avec ses parents ou des amies, se rendant à Nice, qu’elle aima toujours beaucoup au point d’y mourir, ou sur des plages en Allemagne.

Raya et son "chaperon" ?

Lida, Raya et Liuba

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