Qu’est-ce qui te prouve que tu es juive ?

par Anne Gorouben

 

          « Il y eut dans ma vie trois mots sacrés : juif, corps, écriture. On les a occultés, on les a forcés à se taire et ils se sont enfoncés dans des ténèbres indéterminées. En les recherchant, je cherchais à renouer les racines de mon être. » (Gilles Zennou).

           Il y a trente ans, lorsque j’ai découvert ces phrases, que je cite de mémoire, je me suis reconnue.

          Mon judaïsme est laïque et conflictuel‚ c’est de famille. Je suis athée, de famille athée à partir de la génération de mes grands-parents, tous étrangers venus de Pologne ou de Russie. Leurs parents suivaient des traditions qu’ils n’ont pas poursuivies. Lorsqu’après leur mariage mes grands-parents maternels ont emménagé, mon grand-père a dit, pas de deuxième service, la table sera pour la machine à coudre. Peut-être allaient-ils parfois à la synagogue de la rue Pavée, mais peu et par appartenance à ce quartier qu’ils n’ont quitté que pendant la guerre. Du côté paternel, c’était pareil. Alors, ce qui restait, et fort, et important, c’étaient la langue, le yiddish, et le manger juif ! Est-ce pour cela que dès l’école primaire je me suis sentie si différente des autres filles ? Ma famille était juive et mes parents votaient communiste, cela faisait une solitude dans la cour de récréation au moment des élections, je m’en souviens. Assez tôt j’ai commencé à « prévenir » chaque enfant qui m’approchait : je suis juive. Je ne savais pas ce que c’était, mais il me semblait que par cet avertissement je me protégeais en éloignant des fréquentations qui révéleraient des surprises. Avais-je déjà entendu des propos antisémites? Mes grands-parents en parlaient sûrement, et puis je savais que mon grand-père maternel avait subi des choses effroyables, inconcevables. Et depuis quand le savais-je, aucune idée. Depuis toujours. Son numéro bleu d’Auschwitz était sur son bras et il ne le cachait pas. Il parlait en yiddish avec ses vieux amis, ils allaient dans des « banquets » que je croyais être des réunions de déportés : en réalité, là, ils n’allaient pas, ils allaient aux rencontres des anciens combattants. Pour eux, dire ainsi que j’étais juive aurait semblé dangereux et provocateur, cela faisait partie des choses que l’on connaissait de son origine sans en savoir plus, et qui ne se disaient pas. Cette attitude scandaleuse de ma part faillit être à mon adolescence la cause d’une rupture avec mon oncle et ma tante. Tout cela avait tellement dû être tenu caché par les générations précédentes qui étaient passées juste à côté de l’extermination, et moi j’avais le besoin de dire. Je m’interrogeai beaucoup lorsque, jeune fille, je lus « Le juif imaginaire » d’Alain Finkielkraut : abusais-je d’un bénéfice secondaire de ce malheur?

 

          Étant peintre, ce que je nomme le « caché/révélé » de mes tableaux, c’est la part d’ombre et celle de la lumière, ce qu’il faut dire, ce que l’on doit taire. Très tôt, j’ai compris que ma peinture, mes dessins, portaient, à travers la vie, le poids de l’Histoire. Sans religion, sans pratique, avec le yiddish que je ne parle pas, avec le goût des deux Strudels de mes grand-mères.

Celui de Sonia, pauvre, sauvage, aux pommes coupées en dés, au dessus irrégulièrement cuit et impeccablement divisé en morceaux petits, qu’elle apportait chaque semaine, dont je garde un souvenir exquis, poignant.

         Celui de Suzanne, plus riche, aux raisins trempés au rhum, aux pommes râpées, à la pâte fine, aux parts plus larges, le dessert absolu du repas après le foie haché, la carpe farcie, les krepler ou les Knädler, une opulence délicieuse.

         Oui, si différents, comme les deux femmes l’étaient. L’une ayant travaillé comme finisseuse dans l’atelier de confection de l’autre.

 

          Je ne suis jamais allée en Israël. Lorsque j’étais enfant et jusqu’à la mort tragique de mon grand-père écrasé à Tel Aviv par un chauffard (ma grand-mère un peu moins blessée lui a survécu longtemps), entre mon père et lui, c’était sur la politique que la conversation dérivait et le conflit montait très fort, jusqu’au passage à la bibliothèque dans la chambre. Alors mon grand-père prêtait des livres à son gendre et ils s’apaisaient. Évidemment Israël était souvent en cause, mon grand-père était sioniste, et j’ai longtemps cru qu’il allait régulièrement dans ce pays qu’il aimait. Je sais maintenant que son dernier voyage était le premier là-bas, il y était invité pour une cérémonie à Yad Vashem. Les anciens déportés à cette époque n’étaient pas les bienvenus dans ce pays de vainqueurs. Longtemps, je l’ai interrogé sur son histoire, il s’arrêtait à sa rencontre à Paris avec ma grand-mère et à sa décision de l’épouser et de s’installer en France. Il me racontait qu’il était parti de Pologne à quatorze ans à pied et qu’il allait rejoindre ses parents et son frère à New York. Il attendait son visa lorsqu’il l’a rencontrée, elle.

       Je ne savais rien, je ne pouvais me baser sur rien pour poser des questions auxquelles il aurait pu répondre, peut-être. Lorsqu’en 1990 j’ai déposé un dossier pour une Villa Médicis Hors les Murs à Dresde en ex-RDA, où je devais présenter une exposition, j’ai écrit en exergue la phrase de Gilles Zennou. Je l’ai fait lire à mon père qui a eu cette formule de colère que je ne peux commenter. « Qu’est-ce qui te prouve que tu es juive? »

 

       Je peux simplement dire que le fossé d’incompréhension avec mes parents devint profond.

      S’ouvrirent alors des années de voyages, de dessins, de peintures, de rencontre avec les ruines encore présentes de l’Histoire de l’Europe, déjà violemment vécue à Berlin-ouest en 1989, en Allemagne encore, puis en Ukraine. « D’Odessa à Odessa » me mena de Paris à Odessa puis à New-York et enfin à Marseille, entre 1994 et 2000. En 2006, je commençais à dessiner, par « hasard » ce qui devint un livre dessiné : « 100, boulevard du Montparnasse » et le conflit devint violent ; car je dessinais des fragments de mes souvenirs, de ceux de mes grand-mères, de ma tante et de mon père qui auraient dû à son avis rester cachés, qui le mirent en colère, alors que ce livre était pour moi une sorte de chant d’amour à la survie des miens.

 

      Le malentendu actuellement s’estompe. Je ne suis toujours pas allée en Israël, il me faudrait y être invitée, désirée pour y produire des œuvres, j’ai de plus en plus de mal avec les voyages, il faut qu’ils soient soutenus par un projet artistique.

 

       Je suis juive. Mon judaïsme est laïque, et conflictuel.

 

 

Paris, février 2013

       Vous pourrez continuer à arpenter les sentiers artistiques et nostalgiques du peintre Anne Gorouben grâce aux films  "D'ODESSA À ODESSA" de Jean-Pierre Rosseuw 2000/1 et 2000/2.

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