Pour l’amour du théâtre. Maria Knöbel et la formation du metteur en scène au XXe siècle en Russie.

par Gérard Abensour

       Le théâtre est une composante essentielle de la culture russe. Dans le meilleur des cas le public y est confronté avec une image de lui-même réelle ou fantasmée. Dans un autre registre c’est le triomphe du paraître et du mensonge. De tout temps il a été instrumentalisé par un pouvoir qui est passé maître dans l’art de la propagande.

      Le théâtre est omniprésent en Russie, théâtre de la cour, théâtre des serfs à l’initiative de la noblesse, troupes itinérantes en province, et, dans les bonnes familles, jeux de théâtre amateur. Il n’est pas jusqu’au Goulag où, pour assurer la distraction des gardiens et de leurs familles, on organisait  des spectacles musicaux. La passion du théâtre s’est manifestée très tôt chez notre héroïne. Ses parents la conduisent aux matinées pour la jeunesse instituées par le théâtre Korch. De retour à la maison, les jeunes spectateurs, s’amusent à rejouer les scènes qui les ont particulièrement intéressées.

       Lorsqu’elle s’ouvre à son père de son désir de devenir comédienne, elle connaît une des grandes déconvenues de sa vie. Il n’en est pas question: en raison de sa petite taille, elle ne pourra jamais jouer de grands rôles, sans compter la mauvaise réputation du  milieu théâtral ivrognerie des uns, immoralité des autres. Visiblement il n’est pas au courant de la création par un comédien, Stanislavski et un dramaturge Némirovitch-Dantchenko d’un «théâtre Artistique accessible à tous», théâtre qui se veut au service de l’art et des valeurs morales.

Gerard Abensour
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       Qui est Joseph Knöbel, ce père lucide et sévère, en qui Maria met toute sa confiance ?

       Tout commence en Galicie. Plus précisément à Buczacz (Buchach), ville fondée au Moyen-Âge, au sein d’une région cosmopolite, longtemps disputée entre les Polonais, les Ottomans et les Ruthènes (Ukrainiens). Buczacz, d’où tirent leur origine des personnalités célèbres, comme Shmuel Josif Agnon, prix Nobel de littérature ou Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis, comptait, en 1854, à la naissance de Joseph Knöbel, trois grands groupes sociaux, souvent en conflit, des juifs (environ 60%), des Polonais (25%) et des Ruthènes  (15%). Voie de passage entre l’Europe et la Russie, cette région a fait l’objet d’atrocités perpétrées par les Polonais, les Ottomans et surtout les Ukrainiens  qui ne le cédaient en rien aux troupes nazies chargées d’éliminer tous les juifs. En 1854, la Galicie fait partie de l’Empire d’Autriche sous lequel ces trois groupes vivent en bonne intelligence.

       Les Knöbel sont des maskilim, juifs libéraux, ouverts au monde. De son côté l’Autriche se montre libérale et assure en 1867 l’émancipation des juifs de l’empire. Joseph décide alors de se rendre à Vienne, la capitale. Il complète ses études universitaires par une spécialisation à l’Académie des sciences commerciales dont il obtient le diplôme en 1878. Selon une légende familiale, c’est à l’issue d’un tirage au sort que Joseph Knöbel se retrouve en Russie. Il ouvre à Moscou une maison d’édition, appelée à un très grand succès. Utilisant des pigments qu’il fait venir d’Allemagne, il est le premier en Russie à publier des albums de reproductions de qualité. Il obtient de l’industriel Pavel Tretiakoff l’autorisation de reproduire la plupart des tableaux de peintres russes exposés dans sa fameuse galerie.

       Le mariage de l’éditeur avec Sophie Brenner, fille d’un riche marchand de tissus, a lieu en 1895 à Moscou dans une église luthérienne car les parents de Sophie ont exigé de son futur époux qu’il adopte cette religion comme eux l’avaient fait avant lui. Maria nait en 1898. Elle est la deuxième des trois enfants Knöbel.

      La maison d’édition « Joseph Knöbel » prend son essor et Maria connaît une jeunesse privilégiée. Elle apprend le piano, rencontre à la maison des célébrités du monde de l’art comme Igor Grabar, Alexandre Benois, Nicolas Roerich ou Vladimir Serov. Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra que le vieillard qui l’a prise sur ses genoux n’était autre que Lev Tolstoï.

       Tout en suivant à l’université une filière mathématique, elle n’a pas renoncé à sa vocation. Le hasard fait bien les choses. Elle apprend qu’un cours de théâtre vient de s’ouvrir sous la direction de Mikhaïl Tchékhov, le neveu de ce dramaturge dont le théâtre Artistique monte successivement toutes les œuvres.

       Cette étoile montante du théâtre sort tout juste d’une grave dépression qui l’a conduit à renoncer subitement à tous ses engagements. Ses nerfs ont été mis à rude épreuve par la violence des combats qui se sont déroulés à  Moscou où les bolcheviks se sont heurtés à une forte résistance. Sur cela se sont greffés deux drames familiaux, le suicide de son cousin préféré et la rupture avec sa femme, la comédienne Olga Tchékhova, qui part en émigration. L’ouverture d’une école d’art dramatique, le Studio Tchékhov a été pour lui une bouée de sauvetage.

       Elle admire son professeur qui, de son côté, trouve en elle une élève idéale. Disciple de Stanislavski, il élabore sa propre méthode de travail. Alors que pour son maître le comédien doit se plonger dans sa vie intérieure et revivre de la vie du personnage qu’il incarne, pour Mikhaïl Tchékhov, l’important consiste à développer ses facultés d’imagination, de manière à créer le personnage de l’extérieur, par le biais d’improvisations contrôlées.  Comme dans la Commedia dell’Arte on part d’un simple canevas pour ne rejoindre le texte qu’après un long travail de répétitions. L’école russe se distingue de l’école française par l’attitude à l’égard du texte. Comme le soulignait Gaston Baty, dans l’école française on est l’esclave de  «Sire le mot».

       En 1940, le mari de Maria Knöbel disparaît subitement. Très éprouvée, elle trouve un appui chez le  metteur en scène Alexeï Popov. À la fois praticien et théoricien, il s’efforce honnêtement d’élaborer un théâtre populaire de qualité.

       Il lui propose de devenir son assistante dans le cours d’art dramatique qu’il dispense au Conservatoire National d’art théâtral de Moscou (GITIS: Gosudarstvennyj Institut teatral’nogo iskusstva).

      Cette initiative jouera un rôle capital dans la carrière de Maria Knöbel. Accédant au statut de professeur, elle développera une méthode originale de formation des futurs metteurs en scène, notamment par le moyen de ce qu’elle désigne du nom d’étude (étioud en russe), mise en œuvre sur le plateau de  l’analyse dynamique de la pièce. Au cours de multiples  répétitions sur canevas, les comédiens s’imprègnent de leur personnage et redécouvrent peu à peu le texte original, comme s’ils en étaient eux-mêmes les auteurs. La technique de l’étude est maintenant largement pratiquée par les metteurs en scène russes.

       Un des témoins directs de cette méthode de formation est Anatoli Vassiliev, ce metteur en scène, qui a été l’élève de Maria Knöbel et dont l’originalité lui a valu d’être invité par la Comédie française. Il y a monté avec talent, des pièces très variées, notamment Mascarade de Lermontov, Amphytrion de Molière et La Musica de Marguerite Duras.

       Maria Knöbel est l’auteur d’une passionnante autobiographie et de plusieurs ouvrages consacrés à la technique théâtrale, dont le plus intéressant est, sans contexte, La poésie de la pédagogie(1). Ce qui pourrait sembler un manuel, est plutôt un journal intime où l’auteur relate dans un style alerte ses émotions de pédagogue, sa volonté de faire progresser ses élèves dans leur formation ainsi que des exemples d’études préparatoires à la réalisation de pièces du répertoire telles que le Malheur d’avoir de l’esprit de Griboiédov, le Banquet au temps de la peste de Pouchkine ou encore l’Orage d’Ostrovski ou la Cerisaie de Tchekhov.

       Alors qu’on lui demandait au cours d’une interview, ce qui avait été pour elle le plus grand bonheur de sa vie, elle répondait avec un sourire attristé qu’il lui était  difficile d’en parler. En revanche elle pouvait parler de ce qui avait été son plus grand malheur, son éviction du théâtre Artistique après 15 ans de présence dans « sa maison ». En 1949 elle fut une des victimes de la campagne « anti-cosmopolite », expression sibylline qui camouflait une violente attaque contre les personnes d’origine juive. Son nom la désignait comme telle, en dépit du luthéranisme professé par ses proches. «Grâce à Dieu, ajoutait-elle, j’ai réussi à surmonter ce coup du sort, je me suis plongée dans mon travail au service de mes élèves et de l’art théâtral, et j’ai repris goût à la vie.»

 

       Elle devait mourir peu après, en 1985, non sans avoir réussi l’exploit consistant à rendre hommage à la mémoire de son maître Mikhaïl Tchékhov, mémoire occultée dans son pays qu’il avait quitté sans esprit de retour pour préserver sa liberté de création.

       Pour Maria Knöbel il n’y a pas d’art sans générosité, sans exigence de justice et sans recherche de la vérité.

 

Gérard Abensour pour les Amis d'Odessa ( mai 2021)

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1. Knebel’, Maria, Poéziia Pedagogiki, Moskva, VTO, 1984

 

Gérard Abensour est Professeur émérite de langue et littérature russe (INALCO, Paris), vous pouvez vous procurer son livre via le site de l'éditeur : Une vie pour le théâtre - Les Editions du Panthéon