Mémoires et nostalgie des Juifs d'Odessa

Le Rappoporchestra et Isabelle Némirovski

Ce qui nous rassemble ce soir, Charles, le Rappoporchestra et moi-même, c’est une quête commune des origines ! Ce qui nous lie désormais, c’est une ville, Odessa… Depuis, une amitié nourrie d’affinités électives est venue renforcer nos liens !

Sandrine Treiner, directrice de France Culture, introduit son recueil de textes choisis intitulé Le Goût d’Odessa par ces mots : « Il existe à travers le monde une communauté de personnes qui ne se connaissent pas mais qu’unit une même fascination rêveuse pour une ville où, pour la plupart, elles ne se sont jamais rendues et qui porte le nom d’Odessa ».

Cette fascination rêveuse, inspirée par mon grand-père René Schlomo Némirovski, Juif d’Odessa, j’ai voulu l’étoffer, lui donner du corps, lui faire rejoindre les rives de la réalité, celle dont on sait qu’elle est capable de se révéler parfois bien plus envoûtante que le rêve. Vous pouvez me croire sur paroles : j’en ai fait l’expérience. Car, un jour, déterminée, j’ai quitté l’ombre des acacias odessites où mon grand-père m’avait conduite, plongée dans mes rêveries, pour rejoindre la lointaine, l’insaisissable Odessa, pour la toucher, l’écouter, l’observer, la sentir, la goûter, elle qui s’était « parée », elle qui s’était « em-parée » depuis trop longtemps de la légende familiale aux saveurs devenues de plus en plus pâles, génération après génération.

« Mémoires et nostalgie des Juifs d’Odessa » est le titre du spectacle de ce soir. Si le mot « mémoire » est écrit au pluriel, j’ai fait le choix de laisser le mot « nostalgie » au singulier. Pourtant, les expressions de cette langueur sont multiples. On évoquera celle des banquiers, des négociants, des intellectuels, des artistes, des bandits et des Juifs plus simples qui tous ont écrit pareillement les légendes d’Odessa la Juive. Tous ont pleuré ou pleurent encore la terre édénique ! Tous ont posé ou continuent de poser une pierre sur le chantier du monument dressé à la gloire de la nostalgie odessite ! Pour preuve, l’existence à Odessa avec pignon sur rue d’un « Club mondial des Odessites » dont le slogan est : « Odessites de tous les pays unissez-vous ». Car Odessa ne manque jamais de répondre à l’appel de ses exilés ! Les réseaux sociaux se font aujourd’hui le réceptacle des complaintes odessites saturées de nostalgie et les sites internet édifiés à la gloire d’Odessa fleurissent assidûment comme les acacias qui bordent ses avenues aux premiers frissonnements du printemps.

Mais la musique, celle des mots et celle des notes, est le point d’orgue de la mélodie juive odessite que nous allons vous chanter à plusieurs voix ce soir. Odessa la Musicienne. L’Odessa de mon père. J’ai grandi, petite fille, sous un piano à queue, observatoire des déchirements et des réconciliations de la tribu Némirovski mais aussi auditorium des envolées lyriques signées Rachmaninov, Prokofiev ou encore Scriabine. Mon frère aîné, quant à lui, était « l’Élu » et a grandi assis devant le clavier du  piano car dès sa naissance, son destin arbora l’implacable injonction paternelle : « Tu seras pianiste, mon fils ». Cette part d’identité familiale juive odessite dont les pogromes sanglants entachent encore le souvenir, mon père avait pour habitude de la taire hormis lorsqu’il s’agissait de justifier les dons musicaux de son fils : un héritage reçu tout droit, disait-il, des mains des prestigieux pédagogues juifs d’Odessa.

J’ai rencontré Charles Rappoport « au commencement » de cette odyssée. Je recherchais alors des témoignages susceptibles d’éclairer et d’épaissir en humanité les lignes académiques de ma thèse. Il a été l’un des premiers donateurs. Après le piano des Némirovski, le violon de Charles puis l’orchestre des Rappoport, le Rappoporchestra… Voici le point de vue qu’exprimait Charles en 2013 soulignant, dans son cas, l’influence évidente de la terre de ses ancêtres sur ses choix de vie :

Pour moi, Odessa représente beaucoup de choses : la musique, par exemple. Je me suis beaucoup intéressé à la musique juive populaire : le klezmer, d’ailleurs je suis musicien professionnel. Ce parcours que j’ai choisi est lié à ces origines, je pense.

Et d’ajouter à cet exercice mémoriel un an plus tard, presque jour pour jour :

Très tôt dans mon enfance, j’ai été pris par ce désir de faire de la musique. Dans ma famille, les fêtes étaient toujours accompagnées de musique, de danse et de théâtre. Nous avions aussi coutume de jouer aux enterrements. Petit, j’étais fasciné par les musiciens de ma famille et je voulais leur ressembler. Comme une de mes cousines, j’ai choisi de faire du violon. Le choix de cet instrument apparaissait comme une évidence. Mes cousins m’ont appris le jeu d’oreille, nécessaire pour jouer librement dans les fêtes, et ils m’ont transmis les airs de famille. Ces airs, je les ai à mon tour transmis aux générations ultérieures.

Nous avons évoqué ensuite la fameuse école de musique Stoliarski, celle à propos de laquelle Isaac Babel écrivait non sans humour :

Il est vrai que, durant des décennies, notre cité a exhibé des petits prodiges sur les scènes du monde entier. C’est d’Odessa que sont venus Micha Elman, Zimbalist et Gabrilovitch, c’est chez nous que Yacha Heifetz a fait ses débuts. Lorsqu’un petit garçon atteignait l’âge de quatre ou cinq ans, sa mère conduisait la frêle petite créature chez monsieur Zagourski(1). Zagourski dirigeait une fabrique de prodiges, une fabrique de nains juifs en collerettes de dentelle et souliers vernis. Il les dénichait dans les taudis de la Moldavanka et dans les cours fétides du Vieux-Bazar. C’était lui qui les mettait sur les rails, ensuite les enfants étaient envoyés chez le professeur Auer à Pétersbourg. Dans l’âme de ces gringalets aux têtes enflées et bleuâtres vivait une puissante harmonie. Ils devenaient de célèbres virtuoses(2).

Il est vrai que dans les Contes d’Odessa, Isaac Babel témoigne de la folie musicale qui s’empare d’Odessa plus que des autres villes au tournant des XIXe et XXe siècles où indifféremment « courtiers, boutiquiers, employés de banque et de comptoirs maritimes faisaient faire de la musique à leurs enfants(3)». Même les mendiants sont touchés par cette vague « délirante » qui déferle et s’immisce jusque dans les moindres recoins de la cité. Peut-être sait-elle adoucir leurs conditions d’existence ? C’est en tous les cas le sentiment de Fichkè le boiteux, le héros de Mendele Moïkher Sforim (1836-1917), une figure incontournable du paysage littéraire juif odessite à la charnière des XIXe et XXe siècles. Écoutons sa voix :

Chez nous, dans notre bourgade, à Gloupsk, c’est accablé et soucieux que le mendiant mange son morceau de pain sec, alors qu’ici il mange le même morceau de pain sec mais au son de l’orgue de Barbarie. Car l’orgue de Barbarie joue un rôle important à Odessa. On en voit partout, dans la rue, dans les tavernes, au théâtre et même, horreur, à la maison de prière. À Odessa, c’est la fête permanente, ça chante, ça siffle. Entre dans une taverne, tu y verras toujours un ivrogne chanter « Jolie demoiselle rousse », une de leurs chansons de prédilection. [Et des] tailleurs juifs chantent des hymnes chabbatiques ou quelque morceau de liturgie sur un joyeux air de marche(4). 

Une telle dévotion est capable parfois d’entraîner les Juifs les plus pratiquants sur les sentiers de l’hérésie et de la transgression. À Odessa, la musique mérite que l’on mette entre parenthèses le temps d’une représentation certains commandements divins, certaines mitsvot, comme l’interdiction d’écouter et d’applaudir des cantatrices aux épaules dénudées.

En outre, dans les années 1840, des Russes se plaignent du manque de retenue des Juifs en concert : ils manifestent leur enthousiasme à la fin de chaque scène et après chaque artiste. Les mémoires du violoniste Nathan Milstein  à la carrière mondiale, apportent un éclairage sur cet aspect. Présent lors de la prestation du jeune violoniste virtuose Yacha Heifetz - un concert donné en 1911 en plein air, à l’ancienne forteresse turque, lieu de naissance d’Odessa -, il se rappelle avoir été impressionné par les policiers russes chargés d’assurer la protection du jeune artiste contre les débordements de la foule. Nathan Milstein d’écrire ces lignes :

Je crus qu’ils étaient venus l’arrêter. En réalité, ils étaient là pour protéger Heifetz du délire de ses fans. Il ne faut pas oublier qu’Odessa est une ville du sud. Le public y a du tempérament et l’exprime de façon tapageuse tout comme d’ailleurs, dans des pays méditerranéens tels que l’Espagne et l’Italie, où aujourd’hui encore il y a des policiers dans la salle pendant les concerts, et parfois même sur la scène(5).

Les synagogues odessites et leurs cantors – un des plus représentatifs étant Pinchas Minkovsky – ne font pas exception ! Ce ne sont plus simplement des hommes chargés des prestations musicales aux offices religieux, ils prennent aussi la dimension de véritables chanteurs d’opéra, imitant tour à tour ténors, barytons et basses et transformant les synagogues en salles annexes de l’Opéra, le grand Théâtre municipal, fierté et orgueil des Odessites. Voici ce qu’en pense Menahem-Mendel le rêveur, héros de Cholem Aleïkhem :

La synagogue d’Odessa vaut le coup d’œil. […] L’officiant (il s’appelle Pinié – un fameux chantre !) est glabre, mais pour ce qui est de l’hébreu il en sait un peu plus long que notre vieille baderne de Moché-David ! Si tu voyais dans quelle extase il est quand il récite la prière “Loué soit le nom glorieux du Maître de l’Univers” ! Rien que pour l’entendre chanter le Cantique du jour de Shabbat, ça vaut la peine de payer un billet d’entrée. Et tous ces petits choristes autour de lui, avec leurs petits taliss, c’est un vrai régal. Si on avait deux Shabbats par semaine, j’irais écouter Pinié officier(6).

Quant au chantre de la Synagogue centrale, il n’échappe pas aux critiques acerbes de Mendele Moïkher Sforim dans Fichkè le boiteux. Les Odessites ne sont pas à une contradiction près. Écoutons encore :

Vous parlez d’un chantre ! […] Lui-même en vérité, ne faisait pas grand-chose. Vous ne l’auriez jamais vu introduire son doigt dans la gorge, une main posée sur la joue comme le fait notre chantre à nous, Reb Jerekhmil Klogmuter qui, pour passer un trémolo, se tenait le menton, qui repassait ensuite sur la corde grave, qui rugissait, qui lançait la prière du haut en bas de la gamme, qui se pâmait en implorant avec combien de douceur le Maître du monde : “Oï ! Tateniou, mon père ! Oï vaï ! Que je suis malheureux !”, qui mettait toute son âme dans ses prières, qui se couvrait de sueur ! Mais le chantre d’ici ! Est-ce ainsi qu’il travaillait ? Mon Dieu non ! Il ne faisait pratiquement rien. S’il lui arrivait de prononcer une note, le chœur alors s’en emparait, vous l’étalait comme sur un plat, la faisait monter et descendre, mêlait tout avec tout ! Voici ce qu’ici on appelait un office(7) !

Le jeune violoniste Nathan Milstein, d’une famille « très bien assimilée », ne manque pas de fréquenter la synagogue d’Odessa, bravant l’interdiction du père qui craint que son fils ne devienne pratiquant, car « il y avait un chœur excellent, un très bon chantre et un formidable musicien à l’harmonium(8)».

Promenons-nous maintenant sur les sentiers d’Odessa la littéraire. La musique encore et toujours mais cette fois celle des mots. Si les mélodies s’envolent, les écrits restent blottis dans l’âme des exilés. Les plus anciens témoignages sur la cité des bords de la mer Noire sont invariablement dithyrambiques. Odessa s’en souvient. Depuis, la ville, confiante, n’a cessé d’avancer sur le chemin de la littérature à pas assurés.

C’est Alexandre Pouchkine, reconnu comme le « Père de la poésie russe » qui fait entrer Odessa dans la littérature russe par son œuvre majeure, Eugène Onéguine, véritable panégyrique de la ville(9), dont le héros, un dandy, traîne son désœuvrement sur les routes de la Russie, depuis Moscou jusqu’à Odessa.

J’étais à Odessa la belle. Le ciel là-bas est longtemps clair. Le commerce hisse ses voiles ; Il est actif et opulent. Là-bas tout a un air d’Europe. On sent qu’on est dans le Midi. On voit briller mille couleurs. On entend sonner dans les rues La belle langue d’Italie ; On voit passer des Slaves fiers, des Français, des Grecs, des Moldaves, Des Arméniens, des Espagnols, Et Maure-Ali, vieil Égyptien, Corsaire aujourd’hui retiré.

Selon l’expression du poète russe Iakov Polonski (1819-1898), la cité n’est pas que pratique et commerciale : elle est aussi un grand amateur de poésie et face à la musique, les lettres ne font pas figure de parent pauvre. Je viens d’évoquer Alexandre Pouchkine (1799-1837) mais il n’est pas le seul. Je pense à Maxime Gorki (1868-1953), Ivan Bounine (1870-1953)… À l’image de ces trois grands auteurs, bien d’autres, tombés sous le charme de la cité, participent à l’édification d’un vaste corpus nourri de louanges sur l’originalité et la beauté de son paysage, sa convivialité et son mode de vie raffiné et insouciant. Odessa abrite un Musée de la littérature, ce qui n’est pas anodin ! N’y sont pas uniquement représentés des écrivains « étrangers » à la ville en recherche d’inspirations exotiques mais aussi des auteurs natifs d’Odessa. En effet, la dernière décennie du XIXe siècle verra la naissance d’une kyrielle d’écrivains, juifs pour la plupart, dont les noms vont s’inscrire durablement dans l’histoire des lettres russes : une génération qui grandit sous le signe des révolutions, celle de 1905, mais aussi et surtout celles de février et d’octobre 1917 comme Isaac Babel (1894-1940) avec son gangster devenu célèbre Bénia Krik des Contes d’Odessa, héros et seigneur au grand cœur des bas-fonds juifs du quartier odessite de la Moldavanka.

Avant de laisser la parole musicale au Rappoporchestra, les dernières notes du prélude que je vais vous jouer traduisent la nostalgie odessite aux saveurs inhabituelles, une nostalgie qui ne s’inscrit pas dans une définition traditionnelle, une nostalgie qui n’est pas celle des années d’enfance et de jeunesse mais celle des lieux. Car oui, on ne se détache pas si facilement d’Odessa qui est bien la quintessence d’une nostalgie intense. Ce passé hante autant l’âme des exilés que celle des autochtones saturés de souvenirs. C’est par les mots que les Odessites ont su le mieux l’exprimer !

Écoutons tout d’abord les quelques lignes écrites en 1935 par Vladimir Jabotinsky, natif d’Odessa, dans son ouvrage Les Cinq, les plus émouvantes peut-être :

Je ne reverrai sans doute jamais Odessa. Dommage, je l’aime. La Russie me laissait indifférent dans ma jeunesse déjà : je m’en souviens, je sautais de joie quand je partais pour l’étranger, et j’en revenais à contrecœur. Mais Odessa, c’est autre chose : dès que j’approchais de Razdelnaïa, je jubilais. Aujourd’hui, je crois que mes mains trembleraient. Mon indifférence ne concerne pas seulement la Russie, je ne suis « attaché » vraiment à aucun pays ; jadis j’ai été amoureux de Rome, et longtemps, mais cela a passé aussi. Odessa, c’est autre chose, ça n’a pas passé et ça ne passera pas(10).

Écoutons aussi les paroles de Cholem Aleïkhem éperdues de mélancolie :

Oh Odessa, Odessa, sans toi je ne suis plus rien, je me meurs.

Enfin celles d’Isaac Babel :

À partir des boutiques, des gens, de l’air, des affiches de théâtre, je me composais ma ville natale à moi. Aujourd’hui encore, je m’en souviens, je la sens et je l’aime ; je la sens comme on sent l’odeur de sa mère, l’odeur de ses caresses, de ses mots et de ses sourires ; je l’aime parce que j’y ai grandi, que j’y ai été heureux, triste, et que j’y ai rêvé avec une passion qui ne reviendra plus(11).

Odessa résonne comme une rêverie, elle est la représentation d’« un vieux rêve intime » qui appartient à tous les Odessites d’ici et d’ailleurs pourvu qu’ils soient unis par cette même fascination. Odessa est l’expression d’un lien indéfectible que rien n’est en mesure de rompre car quand on est un natif du pays où, dit-on, il se raconte des tas d’histoires, c’est pour la vie.

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(1) Il s’agit en fait de Piotr Stoliarski.

(2) Isaac Babel, Œuvres complètes, trad. du russe par Sophie Benech, Paris, Le Bruit du temps, 2011, p. 78-79.

(3) Ibid., p. 78.

(4) Mendele Moïkher Sforim, Fichkè le boiteux, dans Royaumes juifs, Trésors de la littérature yiddish, trad. du yiddish par Aby Wieviorka et Henri Raczymow, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 106.

(5) Nathan Milstein et Solomon Volkov, De la Russie à l’Occident, Mémoires musicaux et autres souvenirs de Nathan Milstein, trad. de l’américain par Christine Durieux, Paris, Buchet/Chastel, 1991, p. 8.

(6) Cholem Aleïkhem, Menahem-Mendl, le rêveur, trad. du yiddish par Léa et Marc Rittel, Paris, Albin Michel, 1975, p. 32.

(7) Mendele Moïkher Sforim, Fichkè le boiteux, op. cit., 2008, p. 109.

(8) N. Milstein, De la Russie…, op. cit., 1991, p. 9.

(9) Durant son séjour odessite, Alexandre Pouchkine écrit le premier chapitre d’Eugène Onéguine et plus tard, un chapitre consacré à Odessa qu’il intitule « Acte d’immortalité » et qu’il offre à ses résidents.

(10) Vladimir Jabotinsky (1936), Les Cinq, trad. du russe par Jacques Imbert, Paris, Syrtes, 2006, p. 288.

(11) I. Babel, Œuvres complètes, op. cit., 2011, p. 61.

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