Museum of Jewish Heritage (New York)

Le regard symbolique de Bernard Cabanier

           Je me souviendrai longtemps encore de ma cinquième visite de New York. Nous étions en 2005. Je croyais en avoir visité l’essentiel, et pourtant… L’hôtel où je me trouvais proposait des dépliants sur des spectacles, des expositions et autres musées. L’un d’eux m’était jusque-là inconnu. « Museum of Jewish Heritage ». Le musée de l’héritage juif. Et le mot “héritage”, surtout, m’avait interpelé.

             L'édifice moderne, construit à la pointe sud de Manhattan sur la rive de l’Hudson river, m’avait, un matin ouvert ses portes. Son bâtiment principal, reconnaissable parmi les buildings voisins, était de forme hexagonale et son toit se terminait en pointe.

            Dès l’entrée franchie, le visiteur se retrouve livré à lui-même, avec pour uniques indications des flèches à suivre. Je me retrouvais donc seul, seul face à l’histoire que le musée allait me raconter, mais surtout face à moi-même.

            Le rez-de-chaussée raconte la vie quotidienne des Juifs à travers l’Europe au début du XXe siècle. De nombreuses vitrines exposaient documents et photos. Elles retraçaient la vie de quartier, la vie de famille… leurs différentes fêtes, leurs traditions séculaires, leurs rites comme Shabbat… Mezzouzah, ménorah, hanoukkia, chandelier à neuf branches pour fêter Hanoukka… Mariages et attributs vestimentaires… Petits films projetés ici et là… Pièce largement éclairée. Atmosphère chaleureuse, musique joyeuse m’accompagnaient de pièce en pièce. La joie de vivre transpirait jusque dans les moindres recoins. Portraits de familles heureuses, enfants insouciants… C’était jusqu’au tout début des années 1930 de Varsovie à Paris, de Berlin à Prague… Je n’avais pas du tout envie d’aller plus loin…

           Me voici, maintenant happé par un escalator. Il m’emporte un peu plus haut, vers un second niveau. Et pourtant, j’avais plutôt l’impression de descendre vers une noirceur sans nom. Ce nouvel univers me prend à la gorge. Hurlements continus, cris, diatribes agressives, discours gueulés, hurlés… Lumière étouffée. Longs couloirs interminables, ponctués d’alcôves où des spots vomissent des flashes éblouissants sur des portraits acérés de nazis aboyant, éructant, même, leurs discours haineux et menaçants, des brassards rouges à la croix gammée insolente, des drapeaux écarlates à la svastika intolérante… Des étoiles jaunes par milliers, par millions parqués dans des ghettos innommables, derrière les barbelés de l’inhumanité. La peur, la terreur, la haine crachée me saisissent, me bouleverse. La boule au ventre, le couloir m’entraîne vers l’horreur et l’indicible. Entassés dans des wagons à bestiaux, les portes claquées se refermaient sur une nuit sans fin, sur une nuit sans espoir. Aboiements de chien-loup haineux… Miradors, barbelés électrifiés, baraquements minables, cheminées crachant des fumées nauséeuses… Industrie de la mort. Visages faméliques, perdus, sans vie… Hommes, femmes, enfants… Orchestre de la mort… Vêtements rayés… Triangles roses, triangles rouges, tringles noirs… Étoiles jaunes… Chambres à gaz, fours crématoires vomissant de leurs gueules assassines les restes des corps humains. Six millions. Six millions d’hommes, de femmes, d’enfants… Leur seul crime ? Être Juif. Et des photos qu’une lueur blafarde éclaire. Des photos par centaines… Ces visages semblent dire : « S’il te plaît, ne m’oublie pas. » A chaque visage, un nom, un nom qui s’accroche à la mémoire du regard de celui qui passe. A trois pas, dans la nuit noire de l’histoire, des voix, des voix s’élèvent. Elles portent toutes le même nom… Dans l’épaisseur des ténèbres, elles étaient de toutes petites étincelles. Elles se faisaient entendre dans les messages brouillés de radio-Londres, elles faisaient dérailler des trains, elles s’organisaient en réseaux. Elles bravaient tous les dangers partout où elles se trouvaient. Ces voix portaient le nom d’anonymes, de résistants, de maquisards… Ces voix s’unirent et devinrent le chant des partisans. Même si la bête immonde n’est pas encore à terre, l’espoir, lui, ne doit jamais vaciller.

         Balloté par le cours de l’histoire, j’avance encore et toujours sans jamais m’arrêter. Nouvel escalator vers un troisième étage. Comme sorti du ventre obscur de ces années noires, je me trouve aveuglé par la brutale lumière du jour, moi qui venais de traverser une nuit sans fin. Lumière crue. Et là, le spectacle est saisissant. Les très larges baies donnant sur l’Hudson river avec pour principal témoin : la statue de la Liberté. Quoi de plus beau que ce symbole pour illustrer la naissance ou plutôt la renaissance d’Israël ? Terre promise pour des milliers de survivants. Terre d’espérance pour tous ceux voulant bâtir des lendemains meilleurs. Israël en pleine lumière. Des Femmes, des Hommes et des Enfants unissent leurs mains pour tirer de cette terre retrouvée, toutes ses promesses.

            Je ne suis pas sorti indemne de ce musée. En quittant les lieux, j’ai découvert que tous les messages passaient par le symbole. La structure du bâtiment à six côtés, les six gradins, donnant au toit la forme d’une pyramide, ne sont pas sans rappeler les six millions de Juifs exterminés dans les camps de la mort. Et comment ne pas faire le lien, aussi, avec les six extrémités de l’étoile de David ? Ce parcours sur trois niveaux, je l’ai vécu comme un cheminement à l’intérieur de moi-même, un cheminement vers ma propre part d’ombre, ma propre animalité dont il faut avoir conscience pour mieux se connaître. J'ai compris que c’est en continuant le chemin, en menant sans cesse ses propres combats intérieurs et seulement à ce prix, que l’on peut accéder à la Lumière, la vraie Lumière. Elle m’avait, d’ailleurs, permis de voir un espace insolite au pied du bâtiment, du haut de ce troisième étage. Une espèce de jardin. D’étranges rochers se trouvaient posés, ici et là. Que pouvaient-ils signifier ? Demande et on te répondra. Je me trouvais, à présent, dans le jardin des Pierres. Un jardin commémoratif, un espace contemplatif dédié à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Mais il honore aussi ceux qui ont survécu. Pour le jardin des Pierres, Andy Goldsworthy, son créateur, avait travaillé avec les éléments naturels de base : pierres, terre, arbres. Il a voulu créer un jardin métaphorique. Encore des symboles. Ce jardin symbolise la ténacité mais aussi la fragilité de la Vie. Dix-huit rochers composent une série d’étroits passages. Au sommet de chaque rocher un chêne nain, unique. Comme dans les années à venir, ces arbres vont se développer, chacun d’eux pousse dans très peu de terre et son tronc en s’élargissant fusionnera avec la base…

          Le jardin des Pierres symbolise la tension inhérente entre l’éphémère et l’éternel, entre le jeune et le vieux, entre l’inflexible et le flexible. Plus important, il démontre comment les éléments de la nature peuvent survivre dans les endroits les plus hostiles. Dans la tradition juive, des pierres sont placées sur des tombes comme un symbole de mémoire. Ici, Goldsworthy apporte des pierres et des arbres pour représenter la Vie. Vous savez comment on dit "Vie", en hébreu ? « HAÏM ». A chaque lettre de l’alphabet hébraïque, correspond une valeur numérique symbolique. Et « HAÏM » a comme valeur : dix-huit. Exactement le nombre de rochers dans ce jardin. Il est un hommage à la mémoire vivante de l’épreuve, de la lutte, de la ténacité et de la survie de ceux qui ont subi la Shoah. Cet espace contemplatif mérite d’être vu et revu, au fur et à mesure de l’évolution du jardin. Les effets du temps sur les humains et sur la nature sont une clé pour le travail de Goldsworthy, un cadeau somptueux, comme une formidable sculpture dont il faut prendre soin pour les futures générations…

           Si mon voyage mémoriel a commencé à New York, il s’est poursuivi en passant par Paris et son musée de la Shoah, par Auschwitz, étape incontournable mais surtout insoutenable d’où l’on ne sort jamais, par Berlin où la synagogue transformée en un lieu haut en symboles, là où tout a commencé, par Budapest avec le monument dédié à Raoul Wallenberg, diplomate suédois qui a sauvé 20000 juifs et où le saule pleureur en acier argenté est composé de 4000 feuilles métalliques portant le nom de ceux qui ont disparu. Il s’est terminé à Jérusalem, à Yad Vashem où la voûte immense tapissée de milliers de portraits me poursuivaient. Immobile, je ne pouvais plus abandonner leurs regards. Soudain, j’ai éclaté en sanglots et je me suis effondré. Seules mes larmes trouvèrent, devant leurs sourires, la force de dire : POURQUOI ?

 Bernard CABANIER (8 mai 2020)

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