Mendele Moïkher Sforim

«Mendele le colporteur de livres»

          Mendele Moïkher Sforim est le nom de plume de l’écrivain juif Sholem Yacov Abramovitch et qui signifie, en yiddish, « Mendele le colporteur de livres ». Il est reconnu comme le fondateur, le « grand-père » de la littérature moderne en hébreu et en yiddish.

            Mendele Moïkher Sforim est né le 2 janvier 1836 à Kapouly, près de Minsk en Russie (actuellement en Biélorussie). Il reçoit de son père - Chaïm Moyshe Broyde, un homme éclairé - une éducation juive traditionnelle. Mendele Moïkher Sforim est un enfant précoce, à l’intelligence rare. Il étudie dès son plus jeune âge, douze heures par jour. Il quitte le héder (école juive traditionnelle) à l’âge de onze ans et commence à étudier dans une maison d’étude (Beit ha-Midrash). Deux ans plus tard, le Talmud n’a plus de secret pour l’adolescent. Il ressent, parallèlement, une affinité toute particulière pour la nature. Elle sera, pour le futur auteur, une grande source d’inspiration littéraire. Il composera également, dans un but éducatif, un ouvrage de vulgarisation scientifique de zoologie.

           Suite au décès de son père - qui laisse derrière lui une femme et des enfants dans un grand dénuement - Mendele Moïkher Sforim est contraint de quitter son village natal. S’ouvre ainsi pour le jeune homme de quatorze ans une vie d’errance. Il va de synagogue en synagogue, vivant de la charité d’hôtes plus ou moins bienveillants. Il retourne pour une courte période dans son village, où sa mère s’est entre-temps remariée et répondant aux exigences de son beau-père, il s’occupe de l’éducation de ses fils. Il profite de ce bref séjour pour étudier la pensée juive médiévale au travers de l’œuvre de Maïmonide (Le Guide des Egarés) et écrit ses premiers poèmes dans un hébreu très fleuri mais, ils ne parviendront pas à maturité. Durant cette période, il fait la connaissance d’Avreml le boiteux, un personnage louche et haut en couleur qui lui raconte, avec un don certain de narrateur, prodiges et merveilles sur la vie des Juifs dans les bourgades du Sud de la Russie. Il finit par convaincre Mendele Moïkher Sforim de l’accompagner dans de nouvelles pérégrinations. Il l’assujettit à ses vagabondages à travers la Lituanie et la Volhynie et l’exploite durant un an. Cette vie d’errance et d’orphelin misérable est une expérience déterminante qui oriente son destin d’écrivain. En effet, c’est en traversant les petites bourgades juives, ou shtetlekh, qu’il s’enrichit d’une connaissance intime de toutes les couches de la population de la Zone de résidence. En tous les cas, bien plus qu’en fréquentant ultérieurement les milieux éclairés. Mendele Moïkher Sforim écrit d’ailleurs à ce propos : « Ma marchandise à moi, ce sont les hardes, les haillons […]. Ceux à qui j’ai affaire, ce sont les miséreux, les mendiants, les coquins, les charlatans, les déchets de la vie, la lie de l’humanité. »

         Libéré du joug d’Avreml le boiteux, Mendele Moïkher Sforim s’installe à Kamenets où il fait la connaissance d’une des figures les plus importantes du monde de la Haskala Avrom Ber Gottlober, écrivain, poète et professeur dans une école publique juive de Kamenets. Avrom Ber Gottlober et sa fille le guident dans son apprentissage des matières profanes, comme la littérature ou les mathématiques. Il s’initie également au russe. Il passe des examens et obtient le titre de professeur ainsi qu’un poste dans la même école qu’Avrom Ber Gottlober. Il se marie mais cette alliance est un échec et il se sépare rapidement de sa femme. Il se dirige ensuite vers Berdishev où il entame sa vie littéraire et publie ses premières œuvres. Ses romans d’aventures picaresques lui servent d’instrument pour diffuser une critique acerbe de la société juive et du monde en général. Il s’attire ainsi les foudres des représentants de la communauté et est contraint de quitter Berdishev. Ses pas le mènent jusqu’à Jitomir et en 1881, nommé directeur du Talmud Torah, il rejoint Odessa où il passera le restant de sa vie à rassembler le matériau nécessaire - sillonnant les rues et épiant les  conversations - pour son prochain roman. Il s’éteint en 1917.

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             Selon Steven J. Zipperstein - un grand spécialiste de l’histoire des Juifs d’Odessa - Mendele Moïkher Sforim est considéré, au tournant des XIXe et XXe siècles, au sein de la communauté juive d’Europe de l’Est, « comme le plus grand écrivain de langue hébraïque et le plus éminent prosateur yiddish ». Il a effectivement écrit dans ces deux langues. Une autre de ses particularités est d’avoir été le défenseur du Juif du ghetto, tout comme Sholem Aleïkhem qui vécut, lui aussi, à Odessa. On sent, chez lui, une inclination, une tendresse toute particulière pour ce Juif à la foi inébranlable, au courage et à la simplicité exemplaire. Il n’est pas non plus indifférent à son humour qu’il retranscrit dans son écriture avec une grande fidélité. Son œuvre est surtout composée de récits et de pièces de théâtre. Parmi ses romans, Fishké le boiteux (Fichkè der kroumer, 1869) et Les Voyages de Benjamin III (Masa’ôt Binyamin ha-chelichi) sont considérés comme des chefs-d’œuvre.

 

             Le pseudonyme Mendele Moïkher Sforim que S. Y. Abramovitch a choisi comme nom de plume est aussi celui d’un de ses personnages centraux qui fait figure de narrateur. On le retrouve dans Fichkè le boiteux, vendeur de livres misérable qui traverse les différentes bourgades juives pour gagner sa pitance. Ces pérégrinations lui donnent l’occasion de rencontrer ses semblables et de rendre compte, au lecteur, de la vie juive dans la Zone de résidence, discriminatoire et violente. Mais Fichkè le boiteux, se sont également de magnifiques pages sur Odessa - l’ultime lieu de résidence de Mendele Moïkher Sforim - qu’il ne manque pas de critiquer et de tourner en dérision mais toujours avec humour et tendresse.

Lorsqu’il arrive à Odessa, les premières réflexions du héros sont : « Tout me paraissait nouveau et bizarre. Je ne trouvais pas là d’asile, comme dans les autres villes juives, ni de maisons à visiter. Chez nous, dans nos bourgades, il y a des maisons, ce qui s’appelle des maisons. Basses, sans malice, avec des portes donnant sur la rue…Mais là, à Odessa, les maisons sont ridiculement hautes. Il faut commencer par pénétrer dans une cour, puis grimper des étages et chercher une porte. Lorsque tu finis par en trouver une, elle est fermée à clé… Qu’est-ce que c’est que ces maisons ? Où sont donc les mendiants et leurs besaces ? ».

                Il est possible de scinder le parcours littéraire de Mendele Moïkher Sforim en trois grandes périodes :

                – La première, celle où Mendele Moïkher Sforim, en bon maskil, écrit en hébreu. Il rédige son premier article « Une lettre sur l’éducation » qui parait dans HaMagid - le journal juif de la Haskala -, des études littéraires et un ouvrage de vulgarisation scientifique de zoologie. Son idéal correspond, alors, à éclairer et instruire les masses juives.

               – La seconde, celle où Mendele Moïkher Sforim se tourne vers le yiddish car le jeune auteur de moins de trente ans est révolté par la paupérisation de la population juive de la Zone de résidence. S. Y. Abramovitch devient Mendele Moïkher Sforim pour se rapprocher de son peuple. Seuls les milieux éclairés connaissent l’hébreu et Mendele pense qu’il sera plus utile à ses semblables en dispensant son aide en yiddish, langue de la majorité des Juifs d’Europe de l’Est. Il écrit, entre autres, Dos kleïnè mentchelè (Le Petit bonhomme), publié à Odessa en 1864 et Fiskè der kroumer (Fichkè le boiteux), publié à Jitomir en 1869.

            – La troisième, celle où Mendele – après une pause de vingt ans – revient à l’hébreu. Sans doute, l’environnement des milieux éclairés odessites, qui pratiquent alors l’hébreu, a-t-il influencé ce choix. En outre, il existe un nombre de plus en plus important de locuteurs dans cette langue suite aux bienfaits du mouvement de la Haskala, les Lumières juives. Mais la véritable raison pour Mendele, est que l’hébreu – un hébreu nouveau qui prend sa source autant dans le Pentateuque, la Mishna, le Talmud, les prières que dans la langue parlée - reste la seule langue capable de donner une juste dimension littéraire et de retranscrire fidèlement ses observations du peuple juif dans la diaspora.

Isabelle Némirovski (août 2018)

         

Bibliographie :

-ERTEL Rachel, Royaumes juifs, Trésors de la littérature yiddish, Paris, Robert Laffont 2008.

-MENDELE MOÏKHER SFORIM, Les Voyages de Benjamin III, Paris, Fasquelle Editeurs.

-MENDELE MOÏKHER SFORIM, Fichkè le boiteux, p. 7 à 123 dans Rachel Ertel, Royaumes juifs, Trésors de la littérature yiddish, Paris, Robert Laffont, 2008.

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