Quelques mots sur un grand-père et son théâtre

par Youri Pochtar

Les femmes et les hommes réunis sur la photo sont tous les acteurs d’un théâtre traditionnel yiddish, qui se déplaçait de ville en ville en Roumanie et en Bessarabie durant l’entre-deux-guerres, avant la Catastrophe, avant la mort.

 

Il s’agit du théâtre conçu et organisé par mon grand-père Abram Gokhanski, qui était né en Bessarabie en 1897 et avait fait ses études à l’Académie des Beaux-Arts d’Odessa. Il était à la fois dramaturge, metteur en scène, décorateur et, accessoirement, le père d’une petite fille, prénommée Hannah, son dernier enfant, celle qui plus tard, après la guerre, eut la bonne idée de confirmer sa propre vie en me la donnant.

 

Sur la photo, la troupe – dont trois de ses sept filles – est au grand complet. La majorité de ces jeunes femmes et hommes souriants périrent dans la Shoah.

 

Lorsque la guerre avait commencé, certains de ces artistes avaient pu profiter de l’évacuation générale vers l’Asie centrale, vers la ville de Samarcande. Une des filles d’Abram Gokhanski, étant à ce moment-là enceinte, n’avait pu partir. Elle fut abattue par un SS, en ville, durant une promenade.

 

Les conditions de vie à Samarcande étaient inhumaines – les maladies et la famine sévissaient, jusqu’à l’avilissement. Tous les matins, Abram Gokhanski quittait ses enfants pour trouver un semblant de nourriture. Et il ne la trouvait pas. Était-ce pour cela qu’un soir il n’était pas rentré ? Il avait disparu à jamais. Pendant des semaines, ses enfants l’avaient cherché, mais il n’y avait nulle part aucune trace d’Abram Gokhanski. Il s’en était allé, ne laissant que la mémoire.

 

À Samarcande, les Juifs décédés – avec un nom ou sans – étaient enterrés sans sépulture. Ils avaient cependant droit à une pierre ou, le plus souvent, à une brique, placée à l’endroit de l’inhumation. Des briques, des milliers de briques, des tonnes de briques, des gratte-ciel de briques allongés sur la terre sablonneuse.

 

Abram Gokhanski, poète de la Yiddishkeit, devint ainsi l’une de ses briques.

Youri Pochtar (juillet 2018)

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