Ah, Odiessa ! C’est une merveilleuse chanson ukrainienne qu’on m’avait rapporté de Moscou il y a soixante ans…

 

Chers cousins d’Odessa,

          Je ne vois pas en quels autres termes je pourrais m’adresser à vous ? Nous sommes en effet comme une famille à la fois dispersée dans le monde et, toujours encore, heureuse comme Dieu en France, malgré l’affaire Dreyfus, malgré l’antisémitisme des années 1930, malgré Vichy, malgré le nouvel antisémitisme de certains des nos concitoyens musulmans.

          Mon titre à me présenter devant vous  vient  de ma mère Nessia Hornstein, née à Odessa et venue en France à l’âge de 5 ans, sa famille fuyant les pogroms. Sa mère, née Anna Halperin, sa sœur, son beau- frère Feinstein et mes cousins de 9 et 11 ans  ont été arrêtés en mars 44 et ont été assassinés à Birkenau. Je considère Auschwitz et Odessa comme les deux  ancrages du choix que j’ai fait de revendiquer mon origine juive.

          Voici donc  que nous nous se retrouvons en 2018, ici, dans le Pletzl à l’initiative de la fondatrice de notre association, Isabelle Némirovski.  Nous constituons une réunion ni ethnique, ni religieux, ni politique, ni communautaire,  mais un rassemblement d’hommes et de femmes  à la fois marqués par les pogroms, les atamans et leurs cosaques qui ont fait fuir nos parents ou  nos grand-parents, et marqués  à jamais par l’assassinat de nos familles à Auschwitz  dans les chambres à gaz et aussi à Odessa,  où ils furent fusillés massivement par les Roumains et leurs supplétifs ukrainiens.

         Mais nous sommes héritiers en même temps, (et, à Odessa, justement, cet en même temps n’a rien de paradoxal), héritiers à la fois, du scepticisme, de l’athéisme, du cosmopolitisme, du banditisme, de la passion de l’assimilation et des mariages mixtes,  des ligues de défense juive, du sionisme culturel, du Bund, et du sionisme  qui construira l’État d’Israël. Nous avons donc recueilli un très riche chaos.

        Et en tant que descendants d’Odessites nous sommes fiers, excessivement peut-être, de notre provenance et de l’incroyable diversité des gens célèbres que cette ville a marqués, je vais vous donner, sans modestie aucune, quelques noms que m’a communiqués notre Isabelle Némirovski et que j’énumère selon l’ordre alphabétique.

         Ahad ha-Am, défenseur d’un sionisme seulement spirituel mais, après les pogroms de Kichinev instigateur de ligues de défense juive, la famille des banquiers Ashkenazi, Isaac Babel,  Bialik, la famille Joffo,  Léon Trotsky, né Bronstein, Sholem Aleïkhem, la famille de Jules et Joe Dassin,  Simon Doubnov, Serge Gainsbourg, Barbara, Bob Dylan, la famille des banquiers Ephrussi, Georges Gershwin, Irène Némirovsky,  Nina Gourfinkel, Vladimir Jabotinsky, Vassili Kandinsky, Yosef Klausner (Amos Oz), Léon Pinsker.

 

        Et quelques vivants, tout de même,  à commencer par nous-mêmes à qui j’ajouterai Anne Gorouben et Jérôme Clément, ici présents, Christophe Boltanski, auteur d’un admirable récit familial, La Cache,  Joan Sfar, l’auteur du Chat du rabbin, Michel Polnareff, l’acteur François Berléand, Bruno Racine l’ancien président de la bibliothèque nationale, autant de descendants d’Odessites,  qui nous  rejoindront peut-être.

          D’autres noms célèbres sont attachés à la ville pour y avoir séjourné et inscrit Odessa dans leur œuvre comme Ivan Bounine, Pouchkine,  Gorki,  Gogol, Kouprine, Maïakovski, Peretz Markish.

 

          Et enfin parce que cette ville est en quelque sorte une capitale de la musique, je dois ajouter que de grands musiciens y ont été interprétés et mis en scène, l’opéra d’Odessa ayant eu grande réputation: Tchaïkovski,  Rimski-Korsakov, Liszt. De grands  interprètes aussi, les violonistes Nathan Milstein, David et Igor Oïstrakh, le pianiste Sviatoslav Richter, les chanteurs Caruso et  Chaliapine, sans oublier le célèbre Hazzan, Pinchas Minkovsky, qui chantait dans l’une des nombreuses synagogues de la  ville.

        Un dernier mot : nos ancêtres parlaient yiddish, russe, ou le plus pur français comme Irène Némirovsky, mais jamais ukrainien. Il étaient inscrits sur le registre des synagogues en tant que  sujets russes, et, à tort peut-être, ils ne se percevaient pas comme  des exilés  parqués  dans  la Zone de Résidence,  ils étaient tellement fiers d’être nés ou de vivre à Odessa et nous-mêmes sommes fiers de nous inscrire dans leur sillage  !

Elisabeth de Fontenay-Hornstein

(Soirée de lancement des Amis d'Odessa - 1er février 2018 - Salons Bench)

  • Facebook Social Icon

Les Amis d'Odessa - 5 rue Sainte-Anastase, Paris 3e