Histoire des Emilfork

Par Stéphanie Emilfork Loïk

« C’est au prix d’un rude combat que l’homme de plaisir a fait son deuil de la volupté » écrit François Jonquet au début de son récit intitulé "Daniel" (2008). Et cette phrase, mieux qu’aucune autre, illustre l’état d’esprit dans lequel Daniel Emilfork laissa s’écouler les dernières semaines de son existence. Mais même à son terme approchant, il vivait sa vie comme un personnage de théâtre, dans une mise en scène de tous les instants, où les situations étaient réfléchies et chorégraphiées, les répliques spirituelles et les acteurs, lui en tête, bien en place.
 

De ma famille, du côté de mon père, Daniel Emilfork, je ne savais presque rien avant de partir à Santiago du Chili le 8 août 2011. Mon père ne racontait pratiquement rien de sa jeunesse au Chili, à part dans ses spectacles « Pueblo Horno » et « Comment te dire ? » ou dans quelques émissions de radio telles « Radioscopie » de Jacques Chancel,  « A voix nue » d’Armelle Héliot…

 

Je devais travailler avec les étudiants de l’Université catholique sur un texte de Roberto Bolano, « 2666 ».  En arrivant à Santiago, l’Université était bloquée, les étudiants en art du spectacle étaient en grève. Ils revendiquaient avec justesse la gratuité des études pour tous. Je ne pouvais donc pas travailler avec eux sur le texte de Roberto Bolano. Alors, je me suis mise à chercher, avec l’aide de Daniela Labbé Cabrera, mon assistante chilienne et la complicité de sa famille, de l’Université catholique et de bien d’autres amis,  l’histoire de la famille Emilfork ; mon histoire.

 

Des Emilfork, en France, il ne reste que moi. Nous avons tout d’abord cherché sur Internet s’il y avait des Emilfork  encore vivants au Chili. Nous en avons trouvé plusieurs :

Le Docteur Marcos Emilfork, mon petit-cousin, qui est le petit-fils d’un des frères de mon grand-père, Léon Zapognikof (ou Sapojnikov) Cushnier. 

Monica Emilfork Theulen, ma cousine, qui est la fille du frère de mon père, Sergio Julio Emilfork.

 

Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois ; je ne les connaissais pas et eux n’avaient de moi qu’une photo de mon enfance que mon père avait envoyée à ses parents en 1955.

 

A partir de ce que Daniel racontait, et des récits des Emilfork vivants, s’entrouvrait l’histoire de ma famille.

 

Monica m’a donné deux photos de mes grands-parents Léon Zapognikof (ou Sapojnikov) Cushnier et Eléna Berenstein Ségal et de leurs deux enfants Sergio Julio et Daniel Emilfork Berenstein. A partir de ces deux photos et la de rencontre avec les Emilfork,  la première pelote de l’histoire a commencé à se dérouler.

 

Ma grand-mère, Eléna Berenstein Ségal est née en Lituanie en 1891 ; mon grand-père Léon Emilfork (ou Sapojnikov) Cushnier à Odessa en 1890. Ils se sont mariés en 1908 à Odessa. Ils avaient dix-sept et dix-huit ans. Ils étaient étudiants, juifs, agnostiques et révolutionnaires.

 

Parce qu’il était révolutionnaire, mon grand-père Léon aurait dressé les ouvriers de l’usine de son père, Isaac Zapognikof (ou Sapojnikov), contre lui. Mes grands-parents auraient été envoyés tous les deux en camp en Sibérie, se seraient évadés pour arriver au Chili en 1911.

 

A cette époque, en Ukraine, il y avait des pogromes.

 

Pour moi, pour nous, ont commencé les recherches aux différentes archives, aux cimetières, à San Felipe, en Argentine… Nous avons traversé la Cordillère des Andes, le passage des « libertadores », Valparaiso… et, au bout d’un mois et quelques jours, grâce à la demande de naturalisation de ma grand-mère Eléna Berenstein Ségal, j’ai presque tout su de l’histoire de mes grands-parents et de leurs familles au Chili. Nous avons retrouvé les témoins de ces histoires, de ces vies. Nous avons filmé les lieux, les ports, la Cordillère des Andes, l’Océan, les maisons habitées, les lieux de travail, et surtout les témoignages des survivants de cette époque qui ont connu mes grands-parents.

Nous avons aussi rencontré d’anciens communistes chiliens : mon grand-père aurait fondé l’une des premières cellules du parti communiste du Chili, à San Felipe.

Nous sommes allés  à Tacna, où ma grand-mère a travaillé comme directrice de l’Ecole de Jeunes Filles de Tacna de 1925 à 1927. C’était l’époque de la colonisation de Tacna et d’Arica, villes péruviennes, par le Chili. On y envoyait des professionnels pour « chiliniser » la région. Ma grand-mère lituanienne, naturalisée chilienne, était chargée de transmettre la culture chilienne au Pérou. Elle parlait plusieurs langues (espagnol, russe, anglais et allemand). Comme elle parlait un espagnol parfait et presque sans accent,  elle a été envoyée là-bas comme pionnière. Mon père Daniel avait un an et demi, et son frère Sergio Julio, dix ans.

 

A San Felipe, où ma grand-mère est partie travailler comme professeur d’anglais en 1930, nous avons rencontré la directrice de l’Ecole de Jeunes Filles, Corina Urbina, et deux anciennes élèves qui ont connu ma grand-mère. C’est la première école de jeunes filles de l’histoire du Chili, fondée en 1902. C’était une école révolutionnaire pour l’époque, qui a transformé en profondeur la vie des femmes de cette province.

 

Nous avons aussi découvert que mon grand-père Léon est dans la fosse commune de Santiago et ma grand-mère Eléna dans celle de Valparaiso. Eléna est décédée en 1961, Léon en 1964.

 

Nous avons également reconstitué toute l’histoire chilienne de mon père Daniel Emilfork, de 1924 à 1949.

 

Voici donc l’histoire chilienne de la famille Emilfork lituanienne, russe, juive, agnostique et communiste.

 

Maintenant, il va me falloir chercher le commencement de l’histoire en Ukraine : qui était Isaac Zapognikof (ou Sapojnikov), le père de Léon Zapognikof (ou Sapojnikov) Cushnier, mon grand-père ? Où se trouvait l’usine qu’il dirigeait à Odessa ? Qui était sa femme Clara Cushnier ? Car deux versions m’ont été racontées :

 

Une par mon père, Daniel Emilfork : suite à la révolte des ouvriers de l’usine d’Isaac, fomentée par Léon, mes grands-parents auraient été envoyés dans les camps, en Sibérie, d’où ils se seraient évadés, auraient traversé la Hollande où ils auraient changé de nom : de là apparaît le nom Emilfork. Ils auraient traversé l’Europe, et seraient arrivés au Chili où l’une des sœurs de Léon était déjà installée.

 

Une autre par mon petit-cousin, Marcos Emilfork : Isaac, après la révolte des ouvriers, pour que mes grands-parents et leurs frères et sœurs ne soient pas arrêtés et envoyés en Sibérie, aurait acheté le nom d’Emilfork et les aurait tous aidés à s’enfuir d’Ukraine.

 

C’est ce qu’il me reste à trouver en allant à Odessa, en Ukraine et en Lituanie, dans la province de Kovno où est née en 1908, ma grand-mère Eléna Berenstein Ségal.

 

Trouver l’histoire de ces étudiants révolutionnaires, juifs, lituaniens, ukrainiens. Faire le voyage jusqu’à ces camps, en Sibérie, où ils étaient envoyés. Comprendre par quels chemins ils sont arrivés au Chili. Par l’Argentine, traversant la Cordillère des Andes à dos de mulet ? En bateau, par Valparaiso ? Il me reste à faire surgir ce que ces juifs révolutionnaires, communistes ont apporté au Chili de cette époque, à partir de 1912, et ce qu’il en reste aujourd’hui.

 

Stéphanie Emilfork Loïk, septembre 2011.

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