Le Musée de la Littérature

Poèmes d'Anna Igorevna Strzeminskaya (Bozhko)*

Babylone

— Que vois-tu au loin par la fenêtre, lorsque ton regard plonge dans la nuit ?

— Je vois les travailleurs des champs sous la Lune de Mésopotamie.

La nuit ils labourent, et le jour, pour fuir la chaleur écrasante,

ils s’abritent pour dormir, j’entends leurs murmures…

Les tours, les portes de Babylone qui se profilent à l’horizon...

Ploient sous le joug de la nuit.

Ivre est Hammourabi dans son palais, ivres sont les habitants de la cité,

seulement, le pêcheur est plus gai que le roi ou le poète.

 

— Au matin… Que vois-tu dans les arbres, au travers des silhouettes des passants,

dans les tramways endormis,  qui, par grappes, se précipitent hors du bercail ?

— Je vois — l'avènement de l'aube qui évoque la fraicheur 

du jardin suspendu et le halo du pain d'orge béni.

Je sais — Babylone n'est pas tombée, elle est de toute éternité :

Partout  des marchands franchissent en foule les portes,

Partout les rois se parent de pourpre,

Les visages froissés d’une foule de pécheresses se tournent 

vers les cieux où le dieu Soleil file sur son char... 

Nous sommes sur cette planète païenne — des ouailles impies.

Anna Igorevna Strzeminskaya (Bozhko)

(trad.  Isabelle Némirovski, Olga Zykanova)

 

 

ВАВИЛОН

— Что ты там видишь, в окно окунаясь ночное?

— Вижу работы на лунных полях Междуречья.

Ночью работают, днём же, спасаясь от зноя,

в хижинах спят, шелестящую слышу их речь я...

Башен, ворот Вавилона вдали силуэты...

Ночь нависает над ними законом тирана.

Пьян во дворце Хаммурапи, пьяны горожане,

но рыбаку веселей, чем царю иль поэту.

 

— Утро... Что видишь в деревьях, в фигурах прохожих,

в сонных трамваях, стадами бегущих из хлева?

— Вижу — вступленье рассвета по свежести схоже

с садом висячим и с ликом ячменного хлеба.

Знаю — не пал Вавилон, на земле он всё длится:

где-то проходят воротами сонмы торговцев,

где-то цари облачаются в багряницы,

сонмы блудниц обращают помятые лица

ввысь, где бог Солнца несётся в своей колеснице... 

Мы на планете языческой — дикие овцы.

Анна Стреминская

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Le Casque d’un Allemand

 

Sergueï a trouvé le casque d’un Allemand criblé de balles.

Pour rire, il s’en est coiffé, et fut soudain submergé

par la conscience d’un Autre et le grondement d’une langue venue d’ailleurs.

Il s’est écrié : "Des balles ont transpercé  ma tête !", et sa raison s'est éteinte.

 

Puis, il rêve qu'il est allongé dans un champ sur une neige d’une blancheur immaculée,

envahi par la douleur d'un Autre : "Meine Liebe, je ne peux plus me relever !

Pourquoi suis-je allongé sur cette large couverture d’un froid mortel ?

On m'a tiré dans la tête, meine Lenchen, mein Herz ! "

 

Pourquoi suis-je étendu ici, comme la neige, je n'ai pas encore trente ans !

Si le temps nous enjoint d'être, l'espace nous ordonne d’avancer.

Mais je me meurs, et la neige me recouvre d'un drap blanc...

J'étais poète, pas soldat, je voulais juste rentrer chez moi.

J’ai toujours pensé : des poèmes inachevés fusent au-dessus de moi.

Mais la mort me réplique s’approchant d’un pas léger : "Ce n’étaient que des balles ! "

 

On a ôté le casque allemand de la tête de Sergueï – devrait-on porter les péchés des Autres ?

Il a erré un long moment, abasourdi,

puis s'est assis à une table et s’est mis à écrire des poèmes.

Anna Igorevna Strzeminskaya (Bozhko)

(trad.  Isabelle Némirovski, Olga Zykanova)

НЕМЕЦКАЯ КАСКА

Сергей нашёл немецкую каску с дырочками от пуль.

Ради смеха надел он её на голову, и вдруг его захлестнул

поток чужого сознанья и речи нездешней лязг.

И он закричал: «Мою голову прострелили!», и разум его погас.

 

И снится ему, что лежит он в поле на чистом белом снегу,

пронзённый насквозь чужою болью: «Майне либе, я встать не могу!

Зачем я лежу на большом покрывале, холодном, как чья-то смерть?

Мою голову прострелили, майне Ленхен, майн херц!

 

Зачем я лежу здесь, подобно снегу, а мне ещё нет тридцати!

Ведь если время приказывает нам быть, то пространство

                                                                              приказывает идти.

Но я умираю, и снег накрывает белой меня простынёй...

Я был поэтом, а не солдатом, я хотел вернуться домой.

Всегда мне казалось: надо мною витают ненаписанные стихи.

Но смерть говорит: это были пули! Шаги её так легки...»

 

С Сергея сняли немецкую каску — зачем нам чужие грехи?

Он долгое время ходил как блаженный,

затем сел за стол и начал писать стихи.

 

Анна Стреминская

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* Anna Igorevna Strzeminskaya (Bozhko)  a étudié à l’École de théâtre et d'art d'Odessa. Diplômée de la faculté de philologie de l'Université d'Odessa. Elle travaille actuellement comme chercheuse au Musée de la Littérature d'Odessa. Elle a publié de nombreux articles dans des revues comme "Octobre", "Deribasovskaya-Richelievskaya"... Elle a écrit des recueils de poésie : "En langue ancienne", "Trois", "La capacité de parler en chuchotant", "Marthe et Marie" et a participé à de nombreux recueils collectifs. Elle est lauréate du festival international de littérature "Traditions slaves" (2010).

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Le Musée de la Littérature

par Isabelle Némirovski

Entrée du Musée de la littérature (Odessa) - photographie de Georgy Isaev

Le 31 octobre 2019, Odessa a rejoint le « Réseau des villes créatives » de l’UNESCO en tant que ville de la littérature. Dans le saint des saints du Musée qui lui est consacré et qui s’enorgueillit de salons raffinés en contraste avec la simplicité de Migdal Shorashim, Musée des Juifs d’Odessa, sont conservées les pages mythiques, les « traces manuscrites » des  conteurs de l’histoire juive et des grands écrivains qui ont séjourné dans la ville et ont rendu hommage à sa gloire : Pouchkine, Gogol, Gorki, Bounine et la nouvelle génération née à Odessa dans les années 1890 avec Kataïev, Ilf, Petrov et bien sûr Babel.

La présence de Jabotinsky habite encore les lieux : la Literatourka, le club des belles-lettres et des arts dont l’écrivain était membre, avait établi ses quartiers dans cette riche demeure et quelques privilégiés se retrouvaient chaque jeudi dans ce haut lieu d’effervescence pour les activités de l’esprit. La Literatourka – abréviation familière du Club des Belles-Lettres et des Arts, fondé à Odessa en 1897 – est une association informelle dont les membres sont des intellectuels réputés sans distinction de « nationalité » : Vladimir Jabotinsky – le futur dirigeant du mouvement sioniste révisionniste – en fait partie :

« Le club occupait une villa entière. Je ne sais plus à qui elle appartenait, ni qui y vivait auparavant, mais c’étaient certainement de riches propriétaires. Elle était située dans le meilleur quartier de la ville, à la frontière de ses deux mondes, celui du haut et celui du port. […] En ces temps soumis à la censure, la Literatourka était un havre de liberté pour la parole ; aucun d’entre nous, ses membres, ne comprenait pourquoi le pouvoir l’avait autorisée au lieu de la fermer. Certes, il n’y courait pas un vent de fronde ; nous étions tous bien dressés à ne pas laisser des mots comme autocratie et constitution s’introduire dans notre vocabulaire public, mais à tout propos […], en tout grondait la révolte. » (Vladimir Jabotinsky, Les Cinq)

La littérature odessite – composante fondamentale de l’identité de la ville – est aussi cosmopolite. Elle s’incarne en fait dans trois cents noms d’auteurs de prose ou de poésie, d’origines très différentes : russe, ukrainienne, juive, polonaise, arménienne, lettone… La création du Musée de la littérature a relevé du « miracle », explique l’historienne Elena Karakina. Fondé en 1977 – période où l’Union soviétique bride toute volonté de s’écarter des sentiers balisés –, l’antre de la littérature odessite ouvrira finalement ses portes au public en 1984 après maintes mésaventures humaines et matérielles. L’ancien palais du prince Gagarine situé à proximité de la rue de Ribas et de l’Opéra, est divisé en vingt-deux salles d’exposition autour du monde des lettres odessites avec des manuscrits, des ouvrages, des journaux, des magazines, des photos ou encore des objets ayant appartenu aux écrivains. Des chercheurs ont traversé l’immense territoire de l’URSS pour composer cette riche collection. Chaque pièce est une « tranche » d’histoire, un morceau choisi de la cité d’antan : toutes invitent au voyage intérieur, pays de l’intime. L’écriture littéraire enrichit et anime celle de l’histoire : il n’est plus seulement question de dates et d’événements mais d’hommes aussi. Des éditions originales en libre accès permettent aux lecteurs de passage d’approcher par les textes la « spécificité » odessite. On notera l’absence d’un nombre important d’écrivains juifs dans l’enceinte du musée du fait de leur adhésion au mouvement sioniste sévèrement réprouvée par le régime soviétique durant les années qui ont suivi la guerre. Cette page d’histoire a fait l’objet d’une exposition spécifique. Le Musée de la littérature n’a pas dévoilé à ce jour tous les fonds contenus dans les archives de sa bibliothèque qui attendent d’être exploitées par des chercheurs. La ville elle-même n’a pas livré tous ses secrets car comme l’écrit Jean Baumgarten dans son ouvrage consacré à la langue yiddish Le Yiddish, Histoire d’une langue errante (2002) : « Dans des villes comme Budapest, Saint-Pétersbourg, Moscou, Vilnius, Odessa ou Prague, le passé juif a laissé des traces indélébiles. Elles recèlent, malgré les ravages de la Shoah et du communisme, des richesses qui restent encore largement à recenser et à explorer. » 

Isabelle Némirovski (juin 2020)

site du Musée de la Littérature d'Odessa

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