"Odessa, souvenir d'un rêve"

Retour sur la terre des origines

 

Odessa, le nom.

          Odessa, Odessa. Enfant, j’ai longtemps associé ce nom à un ailleurs de plus, à un hier de plus, qui ne faisait que rajouter d’autres fils à la trame métèque bordant l’existence de mes grands-parents maternels. Lui, Noubar, l’Arménien du Liban en fait né en Syrie dans une région désormais turque, elle Simone, dont je ne comprenais pas trop les origines. Libanaise comme son mari, non Russe, fille d’immigrés russes pour être précis. Ou, enfin pas vraiment. Quoi alors ? Juive. Oui, mais ça n’a que si peu d'importance me disait-elle. Juive, juive d’Odessa, oui, c’est ça, si tu veux. Mais ça n’a aucune importance.

          Au gré des voyages, la conscience de mes origines se précise un peu plus. Beyrouth, port en ruine, que je découvre âgé d’à peine 10 ans. Ma mère y retrouve tous ces cousins que la guerre a éloignés, parlant si joyeusement avec eux une langue étrange que je ne comprendrais sans doute jamais. Je vois, c’est plus clair. Mon père est plus ou moins issu de la prestigieuse lignée du capitaine Dreyfus. Des banquiers à Passy. Un arrière-grand père helléniste et archéologue. Un château en Corrèze. Des livres. Beaucoup de livres. Ma mère vient, elle, de ce beau petit pays au bout de la Méditerranée.

           Oui, mais il y a encore autre chose. Une autre mer, un autre port, Odessa, la ville d’Élie, le bijoutier de la rue Myrha, son grand-père. J’associe alors Odessa à ce que ce mystérieux Élie nous a transmis, de vieilles photos, de l’argenterie, des verres pour boire le thé, comme les Russes. Comme les Russes ? Non, trop simple, ils ne sont pas que Russes, sinon. Mamie n’aurait pas porté l'étoile pendant la guerre. Juive, c’est bien cela. Comme mon père, ma mère aussi est juive alors. Je ne sais pas trop ce que cela signifie et ce que cela impliquera pour moi, cette identité à laquelle somme toute peu de choses me raccroche. Sinon le passé : le capitaine Dreyfus, l’argenterie d’Odessa, l’étoile jaune que mes deux grands-mères ont porté et que, enfant, j’ai si longtemps cherché… Un vide donc, que rien ne comble dans ma vie réelle, sinon de pénibles souvenirs extorqués à mes grands-mères, un nom, le mien, et un autre nom, celui d’une ville, loin là-bas, vers la Russie.

Odessa, le chemin.

          Le chemin vers toi a été très long Tu as d’abord disparue de mon univers mental, comme toute ma judaïté d’ailleurs. Place à l’Orient. Puisque je n’ai de Juif que le nom, Juif, je ne le suis que lointainement, par origine. J’en ai honte de ce passé que mon nom me condamne à ne jamais pouvoir cacher. Mon ailleurs, c’est alors le Levant : j’apprends l’arabe, milite pour la Palestine, cherche à me faire naturaliser libanais, veut m’installer à Beyrouth. Odessa est très loin, où se trouve cette ville déjà ?

          Mais que se passe-t-il ? Les oripeaux orientaux s’étiolent, l'identité levantine s’effrite : ça ne marche pas, il me faut autre chose.

          Je t'ai lentement retrouvé. Un long cheminement, qui m’a d’abord mené du militantisme communiste vers la fascination pour le vaste monde rouillé de la patrie déchue des Soviets. Mes pas me mènent vers le Caucase. Je prononce le nom d'Odessa à cette serveuse d’un bar à Erevan : son visage s’illumine. J’évoque le nom d’Odessa à cette Ouzbèke croisée dans un train de nuit reliant Tachkent au Karakalpakistan : des sourires et des souvenirs heureux de ses vacances avec les Pionniers le long de la Mer noire. Me voici alors en Moldavie, petit pays de collines, de villages aux maisons en bois peintes, où l’on va chercher son eau au puits et où l'on se déplace en carriole. Odessa qui résonne comme le lieu d'une vie belle et douce. Odessa, Odessa, Odessa. Sur ta route en venant de Kishinev, l'étrange Transnistrie, ses soldats russes, ses statues vaillantes mais vieillies du petit Père des peuples, ces rues aux drapeaux rouges et verts sortis d’un autre temps. Ce garde-frontière qui ne veut pas me laisser sortir de son pays qui n'existe pas. Mon sésame, la simple évocation de mes origines odessites et ce grand gaillard russe qui se remplit de joie et me laisse partir, une tape amicale dans l’épaule. Que vais-je donc trouver ?

Odessa, ici.

           Me voici donc à Odessa. J’y arrive au début du printemps, et j'y resterai trois saisons, jusqu’au début de l’hiver. Oh, je suis déjà venu te voir. Quelques jours en mars, tu étais bien grise sous la pluie. Puis, quelques heures pleines de soleil, passées entre la mer et sous les généreux platanes du boulevard Français. Il y a eu aussi ces belles journées d’été avec mes parents et ma petite sœur, où nous avions finalement réussi à trouver, parmi les archives municipales situées dans l’ancienne synagogue Brodski, l’acte de naissance de l’arrière-grand-père Élie.

             Mais je vais désormais te vivre. Ou plutôt vivre un rêve, on verra ce qu'il en restera.

           Alors, j'ai eu dès le début la sensation de vivre dans un conte. Odessa au printemps, ce sont les platanes et les acacias en fleur, partout dans la ville, et le long de la mer. Ce sont ces grappes d'Odessites bienheureux qui vont passer, après un long hiver, les fêtes de mai, les maievki, sur les terrains vagues au-dessus des plages, dans des odeurs d'aneth, de viandes grillées et de vodka. Des rues pavées sur lesquelles tintent et défilent des vieux trolleybus sortis d'un autre âge. Le marché Privoz, l'immense marché Privoz. Ses Moldaves et leurs tomates, ses Ouzbèks et leurs épices, ses Arméniens et leurs soudjouk, ses Géorgiens et leurs grenades, ses portefaix burinés par la vie racontant leurs malheurs autour d'un verre de samagon... Le port, ses grands cargos venus de Chine, ses labyrinthes de voies ferrées dans lesquels se sont perdus des wagons rouillés, ses beaux marins. De longues promenades dans l'ancien quartier juif de la Moldavanka, théâtre des nouvelles de Babel : de vieilles bicoques défoncées. Cet archéologue soviétique à la retraite, qui, autour d'un café partagé dans sa cour pleine de chats, de fleurs, dans la torpeur d'un après-midi d'été, me montre les vieilles photos sépia de ses fouilles dans les steppes d'Asie centrale. Où suis-je ? Dans quel rêve suis-je éveillé ?

Odessa. Odessa. Odessa.

 

               Tu es aussi le lieu où, pour la première fois, je vais confronter ma judaïté avec le monde extérieur. Ma judaïté, ce halo que je vais tâcher, en tâtonnant, de fixer sur les murs de ce décor. Car je suis aussi, enfin surtout, venu te voir pour essayer de donner un peu de substance à cette identité que je porte, mais dont je ne sais pas trop quoi faire.

 

           L'exprimer religieusement, tout en sachant très bien que c'est de cette religiosité que l’arrière- grand-père Élie avait justement cherché à s'extraire. L'exprimer religieusement, alors que je connais ni l’hébreu, ni les prières, que je n'ai pas fait ma bar-mitzvah. L’exprimer religieusement alors que je me suis toujours senti illégitime pour le faire. Dépasser cette béance du Juif sans religion. Voir. Se faire une idée. Me voici à la synagogue, où je suis rentré non sans appréhensions. Pessah. Rosh Hashana. Des offices de Shabbat. Je ne comprends pas grand-chose, en dépit de l’aide attentionnée que m'apportent les communiants. Je suis simplement heureux d’être là, bien parmi eux. La joie sans limite des chants et des lumières du Shabbat. La joyeuse confusion régnant dans la synagogue et le rabbin qui tente de discipliner ses ouailles. Les dîners du vendredi qui s’éternisent au rythme des vodka cacher et des discussions sans fin. Une chaleur qui m’impressionne mais dont je reste, encore, de côté. Elle m'a touché, c’est déjà ça. Le chemin s’est ouvert. Il sera long, mais il faudra bien que je le parcoure.

 

            Le besoin de l’exprimer socialement aussi, auprès de mes amis de comptoirs, de mes amours de passage, des chauffeurs de Lada faisant office de taxi clandestins, des marchandes du Privoz… Dans cette ville où tout le monde, russe, ukrainien, moldave, gagaouze, grec, arménien, géorgien, rappelle ses origines, je me révèle donc, naturellement, et à côtés des autres, comme Juif. Une identité porteuse d'admiration envers ceux à qui la ville doit son existence, mais aussi d’une ironie toute soviétique, taquine et bienveillante à la fois. Une identité aussi qui n'est pas synonyme de malheur. Mais surtout, une identité qui se fond, comme toutes les autres, dans une bien plus vaste : l’identité odessite. Odessa, ville juive. Odessa, ville cosmopolite. Odessa, ville cosmopolite, donc juive.

 

Odessa, là-bas.

 

             Soyons sincère, il n’y aura pas eu à Odessa cette révélation religieuse que j’attendais tant. Juste une ouverture, qu'il m'incombe désormais de creuser. Mais ma judaïté n’est pas revenue bredouille des rives de la mer Noire. Odessa, tu as donné de la couleur à ce que je portais avant comme un héritage très lourd et très bitumeux. Ce halo bien sombre est encore là, il sera toujours là d'ailleurs, nulle raison d’en douter. Mais il est désormais parcouru de morceaux d’or et d'opale que j’ai trouvés dans tes rues, le long de la mer et auprès des êtres qui te peuplent et qui sont si fiers de t’habiter. Je m'interroge souvent sur ma judaïté : je vois et ressent toujours de la honte, des ghettos, des paysages gris, le besoin permanent de se cacher et de rester discret. Je vois et j’entends aussi cette lumière sous les arbres en fleurs, ces tango soviétiques d'avant-guerre, les violons d’Oïstrakh, une ouverture vers le soleil et la mer. Quelque part, cet horizon tressé de lumière, de musique et de chaleur illuminant insolemment un grand paysage noir et blanc.

Emmanuel Dreyfus (20 septembre 2015)

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